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Cinéma

Avec “Victoria”, Justine Triet signe un portrait de femme complexe et nuancé

Sensation du dernier festival de Cannes, où il a été présenté en ouverture de la semaine de la critique, Victoria sort dans les salles le 14 septembre.
Justine Triet sur le tournage de “Victoria” © Audoin Desforges
Justine Triet sur le tournage de “Victoria” © Audoin Desforges

Justine Triet sur le tournage de “Victoria” © Audoin Desforges


En 2012, Justine Triet débarquait sur les écrans avec La Bataille de Solférino et se plaçait illico dans les jeunes cinéastes français qu’il fallait suivre. Elle imposait déjà un ton, un rythme, une certaine hystérie et une énergie singulière qui aurait pu rendre le cap du deuxième film compliqué. Mais voilà qu’aidée par une Virginie Efira tout en nuances et en complexité, elle confirme tous les espoirs qu’on avait placés en elle avec Victoria.

Deuxième volet d’une série de portraits de femmes, Victoria raconte l’histoire d’une avocate qui se retrouve à défendre l’un de ses amis accusé de violence conjugale. En parallèle, elle est en prise avec son ex-mari, qui déballe sa vie sur son blog, avec un ex-dealer qu’elle accepte d’aider (le toujours formidable Vincent Lacoste), avec la gestion de sa vie de mère de deux enfants et son appartement qui déborde de partout. Fausse romcom ultra-moderne, film sur la dépression, screwball comedy aux dialogues ciselés, Victoria est à l’image de sa réalisatrice: complexe et pluriel. Rencontre.

 

Après La Bataille de Solférino, Victoria est un film plus ample, avec de multiples récits… Comment est née l’idée du scénario?

C’est un film qui s’est fait en plusieurs étapes. Je savais que j’avais envie de refaire un portrait de femme. Ensuite, j’ai eu l’idée d’y ajouter le double procès, celui de son ami et celui de son ex-mari. À partir de là, tout le scénario s’est dessiné avec des problèmes de vie qui se font écho. J’ai mis du temps à écrire le film parce qu’il y a de multiples récits, c’est ce qui fait sa force et sa complexité à pitcher! Il pourrait y avoir une histoire ou deux en moins et il continuerait d’exister. Pour ce film, je me suis éloignée du réalisme, j’ai cherché avant tout à faire des dialogues drôles et jubilatoires, surtout dans les scènes domestiques. J’ai eu un plaisir d’écrire plus grand que sur La Bataille….

“ Toute cette vague de séries autour des filles émancipées, comme Girls, m’ont lassée.”

Le film reprend l’idée d’un portrait de femme…

Quand j’ai commencé à travailler sur le scénario, j’ai pensé le personnage principal comme la continuité de celui de Laetitia Dosch dans La Bataille de Solférino, tout en ayant envie de lui injecter plein de nouvelles choses. À chaque fois que je termine un film, j’ai l’impression de laisser un personnage qui n’est pas fini et que je dois prolonger. Virginie Efira est vraiment le point d’ancrage du film, c’est pour ça qu’il s’appelle Victoria.

Comment s’est passée la rencontre avec Virginie Efira?

On s’est rencontrées de façon très naturelle. C’est quelqu’un que je trouve très étonnant, qui a une vraie volonté, une curiosité, un jeu très brillant et vif. Contrairement à ce qu’on a pu me demander, je ne l’ai pas choisie parce que c’était l’actrice bankable du moment! Dès qu’elle a lu le scénario, elle m’a dit qu’elle avait envie de le faire. On s’est comprises très vite sur le film. Je n’avais jamais écrit un rôle aussi gros pour une actrice.

 

 

On peut dire que Victoria est une sorte de comédie romantique?

On peut le dire. Je joue volontairement avec les codes de la comédie romantique, c’est ce qui me permet d’être cruelle et corrosive dans les dialogues et au niveau des rapports sociaux. Pour moi, le film va extrêmement loin dans la violence et l’acceptation de la violence entre Victoria et Sam. Il y a un propos très trash sur l’argent et la situation sociale.

C’est un film dont le personnage féminin peut évoquer les rôles d’actrices plus anciennes comme Katharine Hepburn, très espiègles et complexes…

Oui, pour Victoria, j’ai d’ailleurs eu à la fois l’influence de séries très contemporaines et de comédies plus anciennes, comme ces screwball comedy avec Katharine Hepburn que j’ai redécouvertes au moment de l’écriture. Il y avait une richesse, une liberté folle et une vraie intériorité des personnages dans ces films qui m’ont beaucoup nourrie. C’est ce cinéma qui m’a inspirée davantage que celui de Judd Apatow et sa bande, que j’ai adoré à une époque mais dont je me suis beaucoup éloignée. Toute cette vague de séries autour des filles émancipées, comme Girls, m’ont lassée, même si je les ai aimées au début. J’ai eu un vrai ras-le-bol.

Tu voulais montrer la sexualité féminine d’une autre manière dans Victoria?

L’idée était de montrer un portrait complexe de femme. Quand on dit qu’on va faire un film sur une femme qui n’aime pas coucher avec tout le monde, ça devient immédiatement un film sur la frigidité, alors que ce n’est pas du tout ça. Notre société a une obsession avec l’épanouissement, les filles doivent être des guerrières du sexe. Au moment d’écrire Victoria, j’étais saturée de cette image du Girl Power. C’était comme si, d’un coup, ça devenait la seule vérité, le seul endroit de liberté. C’est plus complexe. J’ai vraiment envie d’enrichir le portrait féminin, et je ne suis pas la seule dans ce cas!

 

Victoria Justine Triet Virginie Effira © Audoin Desforges

Virginie Efira © Audoin Desforges 

 

Victoria défend un homme accusé d’avoir poignardé sa femme. Est-ce que ça a été compliqué de trouver la bonne manière de traiter ce sujet?

J’avais fini d’écrire le scénario au moment où Gone Girl de David Fincher est sorti. J’ai suivi toute la polémique aux États-Unis sur le film, l’accusant de misogynie. J’ai tout de suite trouvé ça ridicule. Selon moi, quand on montre des femmes puissantes, perverses et manipulatrices, on dépasse le stéréotype et on entre dans une représentation complexe.

Je me suis dit qu’on me reprocherait peut-être la même chose. Je m’en défends dans le film quand la femme de son ami dit à Victoria qu’elle est misogyne. Elle lui répond: “La misogynie, c’est croire que les femmes sont des victimes par nature.” C’est une réplique à laquelle j’ai beaucoup réfléchi au montage, j’hésitais à la garder, je trouvais ça un peu poussif. C’était une façon de me défendre en avance des reproches qu’on me ferait peut-être! Personnellement, je trouve toujours ça plus intéressant de montrer des femmes multiples, pas seulement des gentilles petites filles.

On est vraiment dans une époque où l’on se dit que ce qu’on voit est forcément la vérité. Cette idée m’a posé problème jusque dans la réalisation de ce film. On n’a par exemple pas pu tourner dans les tribunaux, parce qu’on utilisait des animaux. On m’a dit “Justine, je ne veux pas que des gens croient qu’il est possible que des animaux se fassent juger.” On vit dans un monde où ce qu’on montre au cinéma, c’est la réalité.

Tu cites souvent des séries comme Silicon Valley dans tes influences. Ça te tenterait d’en réaliser une?

Je n’arrête pas de répondre oui à cette question, alors qu’à chaque fois qu’on me le propose, je refuse! Je viens de dire non à une mini-série. Pourtant, la moitié de ce que je regarde et qui me plaît, ce sont des séries. Si je le faisais, j’aurais vraiment envie de l’écrire moi-même, et je sais que ça prendra beaucoup de temps. Il faut sentir que l’on est prêt à partir trois ans sur un projet. Je ne le sens pas encore.

Y aura-t-il une suite à ce cycle autour des femmes?

Oui, j’aimerais faire un troisième film pour tourner cette page. Parallèlement, j’aimerais faire un mélodrame, mais c’est encore à l’état embryonnaire!

Propos recueillis par Pauline Le Gall 


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