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Bande Dessinée

Dans sa bande dessinée, Léonie Bischoff dresse un portrait bouleversant d’Anaïs Nin

Parue chez Casterman il y a quelques jours, Anaïs Nin sur la mer des mensonges explore avec beaucoup d’empathie et de poésie une partie de la vie mouvementée de l’autrice culte.
©  Léonie Bischoff
© Léonie Bischoff

© Léonie Bischoff


Léonie Bischoff apparaît dans les bureaux de Casterman parée d’un masque noir qui tranche avec ses cheveux roses. Et un grand sourire dans le regard à l’idée de parler de l’autrice qui lui a inspiré cette longue bande dessinée onirique. À peine le nom d’Anaïs Nin est prononcé qu’elle se lance dans une analyse profonde et passionnée de la vie et de l’œuvre de cette dernière. Il faut dire que Nin fait partie de ces figures de la littérature franco-américaine qui n’inspirent pas de réactions tièdes. Soit on la rejette pour son style précieux et l’impudeur de son journal. Soit on l’adore pour le feu qui se niche au cœur de ses mots, pour sa manière de se raconter et de décortiquer sa riche vie sexuelle et intérieure.

Anaïs Nin sur la mer des mensonges est la première œuvre aussi conséquente et personnelle de Léonie Bischoff, depuis qu’elle a quitté son Genève natal pour s’installer à Bruxelles et suivre le cursus de bande dessinée de l’école Saint-Luc. “Après l’école, explique Léonie Bischoff qui a aujourd’hui 39 ans, j’ai publié dans des collectifs chez Manolosantis et puis je me suis occupée des adaptations de trois polars de Camilla Läckberg pour Casterman avec Olivier Bocquet.” Mais en elle, elle porte un projet. Celui de raconter Anaïs Nin de l’intérieur, dans toutes ses contradictions, sa complexité et son génie. “Je pense à cette bande dessinée depuis huit ans. Parce que la vie d’Anaïs Nin est traversée par des thèmes qui me touchent très personnellement.” En se basant sur les journaux de l’autrice, Léonie Bischoff raconte une période charnière de sa vie, au début des années 30. L’époque de la rencontre avec Henry Miller, des débuts de la psychanalyse et de l’astrologie et surtout la période pendant laquelle elle trouve sa voix littéraire et devient véritablement une artiste.

Léonie Bischoff © Bénédicte Maindiaux

Loin de l’image restrictive de la “muse” de Miller ou de l’autrice de nouvelles érotiques, Léonie Bischoff rend toute la complexité de son existence à Nin en dessinant au crayon magique (un crayon qui contient de nombreux fragments de couleurs différentes) et dans un univers visuel foisonnant la richesse de son paysage imaginaire et intérieur. Léonie nous raconte son Anaïs. Interview.

Comment as-tu découvert le travail d’Anaïs Nin?

Cette rencontre s’est faite en plusieurs temps. La première fois que j’ai pris connaissance de son nom j’avais 14 ou 15 ans. Je faisais du babysitting et comme j’étais passionnée de livres, j’adorais fouiner dans la bibliothèque des gens. Je suis tombée sur Vénus Erotica, le recueil de nouvelles érotiques d’Anaïs Nin qui m’a fait forte impression et mise mal à l’aise parce qu’elle y parle de sujets assez glauques comme l’inceste. Ensuite, quand j’étais étudiante, j’ai trouvé une version expurgée des volumes de ses journaux (Ndlr: censurées par l’autrice du vivant de son mari) dans un marché aux puces. Je l’ai acheté parce que je me souvenais de son nom et que son visage sur la couverture me parlait.

“Elle sent ce feu qui brûle en elle mais elle se débat face aux critiques qui viennent souvent des hommes de son entourage.”

Ce qui m’a fascinée tout de suite dans ces premiers tomes, dont je parle dans la BD, c’est sa manière de raconter le parcours de quelqu’un qui veut devenir une artiste mais qui sent qu’elle ne l’est pas encore. Avec toute sa frustration, sa colère, ses coups de déprime. Elle sent ce feu qui brûle en elle mais elle se débat face aux critiques qui viennent souvent des hommes de son entourage. Ils essaient de lui donner des conseils, de lui dire qu’elle ne fait pas comme il faut. Je me reconnaissais là-dedans: j’étais une jeune étudiante en bande dessinée, pas du tout satisfaite de mon travail, très frustrée et amoureuse d’un garçon qui était aussi dessinateur, et que je trouvais tellement plus doué que moi ! Anaïs Nin est devenue mon exemple, je savais qu’elle s’en était sortie et j’essayais de marcher dans ses pas.

Anaïs Nin est une figure littéraire autour de laquelle sont venus se greffer beaucoup de clichés. Quels sont les écueils que tu voulais éviter? 

J’ai lu deux biographies d’elle, une écrite par un homme et l’autre par une femme, et je les ai trouvées très moralisatrices et pleines de jugements. Le propos est toujours infantilisant. Ils utilisent par exemple l’inceste volontaire qu’elle a vécu avec son père lorsqu’elle avait une trentaine d’années pour analyser son élan érotique dans toutes ses autres relations. Comme s’ils ne voyaient cela que comme le besoin de combler un vide. Ce qui est le cas à certains moments de sa vie. Mais elle est aussi à l’écoute de ses cinq sens, elle est dans une sensorialité complète et dans une quête d’érotisme en tant que force de vie et de moteur. Elle trouve une connexion et une intimité à travers le corps qui pour moi n’est pas du tout pathologique, bien au contraire. De nos jours, érotisme et pornographie sont très liés parce que nous vivons dans une société qui reste très judéo-chrétienne. Le sexe est encore souvent vu comme sale et honteux. Elle était en avance sur son temps dans le sens où elle voyait le sexe comme un moment d’intimité qui nourrit, qui donne du feu et de la force. J’ai été surprise et déçue de voir qu’il y avait tellement de jugements sur elle, du mépris, qu’elle était réduite à ses mensonges et à sa sexualité débridée, comme si c’était une tare. Je voulais donner une interprétation personnelle qui permet de sentir de l’intérieur pourquoi elle fait ces choix. Elle se débattait beaucoup et elle avait beaucoup de hauts et de bas mais elle a toujours gardé un courage, une force. Elle n’est jamais allée vers les solutions de facilité. 

© Léonie Bischoff

Tu racontes une période limitée de sa vie, au début des années 30. Pourquoi avoir choisi ce moment? 

Je n’aime pas trop les biographies en bande dessinée qui vont de la naissance à la mort. À vouloir raconter trop d’éléments, l’émotion peut se perdre. J’ai choisi ce moment parce que l’on sent une éclosion en elle. Certaines personnes disent qu’elle change grâce à Henry Miller mais je ne suis pas d’accord. Elle mûrit depuis l’adolescence, quelque chose couve en elle qu’elle nourrit par ses lectures, ses dialogues avec d’autres artistes. À ce moment-là, elle décide de tenir deux journaux et d’avoir une double vie par rapport à son mari. Cela lui offre des espaces de liberté qui ouvrent son écriture. Son journal devient alors une œuvre plus qu’un “enregistrement” comme elle le disait. Je me suis arrêtée sur le moment que je considère être le début de sa nouvelle vie d’écrivaine qui s’assume en tant que telle. Elle ne se voit plus comme une débutante mais comme une professionnelle.

Avais-tu envie de la libérer de cette image réductrice de “muse d’Henry Miller”? 

Oui. Avant Henry Miller, lorsqu’elle était face à un “grand écrivain”, elle devenait passive, comme une élève. Elle ne verbalisait jamais ses désaccords. Avec lui, ils arrivent à avoir une forme de confiance. Elle peut s’énerver, lui expliquer pourquoi elle n’accepte pas certaines de ses critiques. J’aime que dans cette relation, ils deviennent chacun la muse de l’autre. Ce n’est pas juste la femme qui devient la muse de l’artiste masculin. Henry devient une muse pour Anaïs et elle écrit beaucoup quand elle le fréquente. Ils vont s’inspirer, corriger les textes de l’un et de l’autre. Même si elle conserve sa pointe d’humour et de recul, il s’agit de sa première relation d’égale à égale. Bien sûr, quand Henry Miller lui dit qu’il la voit comme son égale, c’est un faux compliment. Cela veut dire “pour une femme, tu n’es pas trop bête”. Il a un côté très sexiste!  

 “J’ai pris beaucoup de plaisir à retranscrire en dessin cette sensualité qu’elle mettait partout dans sa vie.”

Il y a une imagerie très forte et belle dans l’album autour de l’eau, la tempête, les astres, les papillons, la végétation… Comment as-tu travaillé cet aspect visuel?

Sur les bandes dessinées d’adaptations de polar, j’ai été frustrée de me limiter au monde contemporain et réaliste. Avec Anaïs Nin, j’ai pu travailler sur toutes les images très oniriques qui reviennent beaucoup dans ses écrits: les références au milieu marin, aux bateaux, aux plantes, à l’éclosion, au bourgeonnement… Elle s’en sert pour exprimer ses sensations et ses émotions. Cette époque d’entre-deux-guerres est aussi très inspirante visuellement avec l’esthétique art déco. Je me suis inspirée de photos de l’époque, de gardes robes, de coupes de cheveux…. J’ai aussi pris beaucoup de plaisir à retranscrire en dessin cette sensualité qu’elle mettait partout dans sa vie. “”

Son journal est représenté comme un double d’elle-même, penché sur son épaule…

Elle s’adresse souvent à son journal en lui disant “mon double”, “mon âme sœur”… Elle parle aussi comme cela à l’homme parfait qu’elle espère trouver à chaque fois qu’elle a un nouvel amant. Cette quête du double, du miroir, du jumeau, est très présente dans son œuvre. Voilà pourquoi j’ai imaginé le journal comme une jumelle qui a les cheveux détachés. A l’époque, sortir les cheveux détachés pour une femme était vu comme obscène. Cela me permet de montrer cette part d’elle qui a envie de se libérer des tabous et des contraintes sociales.

Ta BD donne très envie de se plonger dans l’œuvre d’Anaïs Nin. Par quoi conseillerais-tu de commencer? 

Pour moi, la porte d’entrée de son œuvre reste le journal non-expurgé de cette époque-là qui a été publié sous le titre Le journal de l’amour. Pour les personnes qui lisent l’anglais, je trouve ses écrits encore plus beaux en version originale. Ses formulations sont d’une telle perfection rythmique, avec un humour qui est très léger, un peu pince-sans-rire. Je pourrais parler d’elle pendant des heures! 

Propos recueillis par Pauline Le Gall


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