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Interview / Céline Sciamma

“Où sont les jeunes comédiennes noires aujourd'hui en France?”

La cinéaste de Naissance des pieuvres et Tomboy compose avec Bande de filles un “anti-film de banlieue” et révèle au passage la jeune Karidja Touré, qui fait sa mue. Rencontre.
© Laurent Sciamma
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Acclamé en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, le passionnant troisième film de la Française Céline Sciamma pourrait connaître à sa sortie un retour de bâton. Factice, poseur, fabriqué, on entend déjà ça et là s’élever des réserves. Comme son nom l’indique, Bande de filles est un récit initiatique dans les pas de Marieme (rebaptisée Vic), 16 ans, et de son crew, en banlieue parisienne. À l’occasion de ce troisième long-métrage, plus ample que les deux précédents, plus malhabile aussi dans sa dernière partie, Céline Sciamma rebat les cartes des identités genrées et se frotte au cinéma de genre. Faisant de son personnage une super-héroïne en filigrane, elle évite adroitement le sentier trop balisé du film de banlieue, empruntant résolument une autre voie. Si la banlieue est à réinventer, c’est d’abord par ses actrices, comprend-t-on. À Cannes en mai dernier, elle regrettait: “J’aurais aimé que Jane Campion voit le film… 

Ce film clôt-il une trilogie sur la jeunesse?

Oui, je crois d’ailleurs que je vais m’intéresser à un autre âge. Je suis sûre de continuer à circonscrire les figures féminines et des sujets qui travaillent mon cinéma depuis le début, mais j’ai été au bout de quelque chose…

Le naturel, l’authenticité étant des constructions, pourquoi avoir recouru à un casting sauvage pour trouver de “vraies” filles de banlieue?

Je ne suis pas obsédée par l’idée de travailler avec des non-professionnels mais plutôt avec le fait que les comédiennes aient l’âge de leur rôle. Et puis les jeunes comédiennes noires, où sont-elles aujourd’hui en France? Il a fallu aller les chercher. Je n’essaie pas de créer des ponts entre leur vie et le film, même si nous en avons évidemment discuté. Elles ont une expertise et sont à même de me dire quand je fais fausse route.

“Quand on cherche une héroïne, on cherche un visage inoubliable, un visage de cinéma.”

La jeune Karidja Touré, qui tient le rôle principal a un visage très expressif: était-ce déterminant?

Elle est belle et peut jouer presque tous les âges. Quand on cherche une héroïne, on cherche un visage inoubliable, un visage de cinéma. Il y a aussi une logique de page blanche. C’est délicat à trouver, il faut quelqu’un de très solide car elle est de tous les plans du film. Il s’opère chez elle une métamorphose radicale sur laquelle on a beaucoup travaillé, elle a en effet trois ou quatre identités toutes marquées -qui nécessite chacune maquillage, costumes, gestuelles-, pour chaque période du film. Pour les personnages secondaires, on cherche davantage des physiques, ou des tempéraments.

Chacun de tes films est travaillé par le motif de la mue, de la transformation, de la métamorphose. Pourquoi? 

C’est une obsession chez moi. Une obsession de cinéma. Cela permet d’explorer à la fois l’espace et le temps. Cette dynamique de super-héros signifie que l’on se découvre de nouveaux pouvoirs, de nouvelles possibilités en nous-même. C’est un moyen d’incarner des questionnements intimes et de les rendre profondément cinégéniques, aussi.

À l’écriture du scénario, comment as-tu équilibré le lyrisme et ce cadre social très défini de la banlieue?

C’est l’enjeu du film, trouver un équilibre entre des scènes libres et d’autres contraintes par le récit. Cela se résout dans les parti pris de mise en scène avec des chapitres, des ellipses. La chronique permet des accélérations dramatiques qui créent un destin pour le personnage. C’est la première fois que j’entre aussi sociologiquement dans un film, d’habitude le cadre est plutôt atemporel, sans marqueur. Là, il y a un territoire, c’est la première fois que je dois me poser ces questions-là.

 “C’est une trahison de ne pas montrer de femme désirante au cinéma.”

Le film de banlieue est-il un repoussoir à tes yeux?

Je n’avais pas envie de faire un “film hip-hop” par exemple, ni d’aller du côté de l’immersion documentaire, ni de la caméra à l’épaule. Cela a déjà été fait, et on a envie que les représentations évoluent. J’avais envie de stylisation, du format Scope, de filmer ces quatre corps ensemble, l’urbanisme, les couleurs. Bref, de m’engager du côté de la fiction.

Aux États-unis, on critique le “male gaze”, ce regard masculin porté sur des personnages féminins. Votre regard de cinéaste, blanche, sur des jeunes filles noires entraîne t-il une crise de légitimé?

J’espère que non, mais j’imagine que cela peut être une question. C’est la rareté des films mettant en scène des jeunes filles noires en France qui fait que l’on pose cette question. Je ne me la suis pas posée car le film est la rencontre de nos deux univers, j’ai fait un chemin vers elles et elles vers moi. Le film s’intéresse à la problématique des jeunes filles, c’est un précipité contemporain, mais qui ne fait pas de la condition noire son objet. Il la représente, sans la désigner comme un enjeu.

Pourtant, ici le corps de la jeune fille passe bien d’objet à sujet. 

C’est l’un des enjeux du film, effectivement. La scène d’amour (entre Vic et son copain) est pensée et découpée pour montrer une femme désirante: elle veut ce corps-là. C’est une insupportable trahison de ne pas voir ça au cinéma. C’est terrible de le nier: la capacité de désir, c’est la capacité d’action!

Propos recueillis par Clémentine Gallot 

Bande de filles, de Céline Sciamma. 1h50. Sortie le 22 octobre. 


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