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Lyna Khoudri, la comédienne dont vous n'oublierez plus le nom en 2020

On a découvert Lyna Khoudri cette année dans Papicha, et on ne va plus la quitter des yeux. 
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Si vous n’avez pas été voir Papicha cet automne, vous ne savez pas encore que Lyna Khoudri est une actrice à suivre à la trace. Dans ce film qui évoque frontalement la montée de l’islamisme à Alger pendant la décennie noire, la jeune femme crève l’écran, et ce n’est pas un cliché de l’écrire. Son énergie et son charisme, elle les prête à son personnage, comme à chaque rôle qu’elle interprète. Avant Mounia Meddour, d’autres cinéastes l’avaient repérée, puisque son rôle dans Les Bienheureux de Sofia Djama lui a permis d’obtenir le prix Orizzonti de la meilleure actrice à la Mostra de Venise en 2017. Déjà une histoire algérienne, déjà une femme réalisatrice. Lyna Khoudri est constante dans ses choix et confie qu’elle aime travailler avec des femmes.

Papicha, c’est l’histoire de l’Algérie, c’est un hommage que j’ai voulu rendre à mes parents.

Depuis, on l’a aperçue dans Hors Normes, dans la série Les Sauvages, mais aussi dans un court-métrage remarqué, Fatiya, dans lequel elle campait une ado voilée qui doit se rendre à un baby-sitting à Évry et qui comprend que son employeuse, en la voyant, ne veut plus d’elle ni de son voile. Amusant clin d’œil quand on sait que, dans Papicha, sa fervente lutte pour ne pas le porter lui vaudra peut-être une nomination au César du meilleur espoir féminin -elle est préselectionnée. À l’image des jeunes Françaises de sa génération, Lyna Khoudri défend avant tout la liberté de choix, et sa filmographie le reflète déjà.

Celle qui s’est battue pour entrer au Théâtre National de Strasbourg mais a finalement cédé sa place quand elle a décroché au même moment son premier rôle au cinéma, reconnaît avoir toujours été attirée par son métier sans oser tout de suite se lancer. Après avoir été pionne et animatrice, elle repense à ses cours de théâtre en terminale et se dit qu’elle passe peut-être à côté de quelque chose. “Je ne me voyais pas faire ces deux métiers toute ma vie, je faisais du bien aux autres mais pas à moi, se souvient-elle. C’était quitte ou double, j’ai repris les études de théâtre. À la fac, je suis rentrée sur le plateau pour un premier cours sur le lâcher-prise, et je me suis sentie tellement libre et tellement moi que soudainement je n’étais plus timide, je n’avais plus peur du regard des gens. Je me suis dit que je devais essayer.

Et elle ne s’est pas trompée. En attendant de la retrouver sur nos écrans en 2020, c’est compliqué de la voir en vrai tant les tournages s’enchaînent pour Lyna Khoudri. C’est donc par téléphone, entre deux scènes de La Beauté du geste, un long-métrage retraçant la vie des petites mains des ateliers Dior, que la jeune comédienne de 27 ans nous a répondu. Il n’y avait pas l’image, mais le son a suffi à Lyna Khoudri pour nous parler avec la spontanéité qu’on commence à lui connaître. Interview.

Comment vis-tu le phénomène Papicha?

On reçoit des prix dans le monde entier et j’adore l’idée que ce soit pour ce film dont je suis hyper fière. Papicha, c’est l’histoire de l’Algérie, c’est un hommage que j’ai voulu rendre à mes parents. Faire ce film, c’était raconter l’histoire de mon père journaliste, qui a été menacé de mort et lié de très près à cette guerre civile. Ma famille est partie quand j’avais deux ans, mais je suis née à Alger et j’y suis retournée tous les étés. Je ne suis pas très superstitieuse et je suis convaincue que le lieu qui te marque le plus, c’est celui où tu grandis, mais à chaque fois que je passe devant l’hôpital ou je suis née, je me dis quand même que c’est là que tout a commencé. 

C’était une surprise, cet accueil?

Pendant qu’on tournait, je savais qu’on était en train de faire un film fort. Déjà, qu’on puisse le faire, puis qu’il sorte, c’était trop bien. Tout le reste, c’est du bonus: Cannes, Angoulême, la présélection pour les César. Ce succès me fait aussi prendre conscience que le travail paye. Si on n’avait pas autant travaillé avec Mounia, le film aurait été nul. 

Papicha © Jour2fête

Qu’y a-t-il de commun entre l’Algérienne des années 90 Papicha et la banlieusarde française des années 2010 Fatiya?

Papicha, elle choisit, Fatiya aussi. C’est la flamme qu’il y a dans leur ventre qui m’intéresse et dans les deux cas, elles sont en quête de liberté. Je crois que j’aime les films qui parlent d’opprimées qui veulent s’émanciper. Je fais du cinéma pour mettre les gens face aux réalités et pour partager. Sur un plateau de tournage, je partage avec le ou la réalisatrice, le ou la chef op, car nos sensibilités se rencontrent. Et quand le film sort, je partage avec le public, avec les journalistes. J’aime parler avec les gens et c’est une des raisons pour lesquelles j’adore ce métier. 

Qui t’a donné envie de faire du cinéma?

Les actrices que j’admire, ce sont Gena Rowlands, Charlize Theron, Isabelle Adjani, Dominique Blanc… et mon film culte, c’est Une Femme sous influence. Mais je me rends compte que, ado, mes modèles étaient toujours des mecs. Je suis une fan inconditionnelle d’Al Pacino, je suis amoureuse de Javier Bardem, j’adore Robert de Niro, Joe Pecci et tous les acteurs italo-américains, j’ai été bercée par Le Parrain. J’ai grandi dans un quartier populaire, et nos références étaient toujours des films de gangsters.

Même en étant une jeune fille?

Contrairement à ce qu’on pense, ce n’était pas du tout un environnement patriarcal, et les meufs traînaient beaucoup avec les mecs. Ce que j’aime dans le cinéma, c’est qu’il n’y a pas de barrière: Al Pacino qui jouait un réfugié cubain trafiquant de drogue, ça nous parlait, à nous, les jeunes d’Aubervilliers. On voyait les grands de chez nous qui se faisaient arrêter par la police et on se disait que ces films de mafia parlaient de nous. Mais il y avait aussi les films égyptiens, qui me faisaient penser à l’Algérie, ou les films iraniens d’Asghar Farhadi qui m’ont énormément nourrie.

 “On ne m’a jamais dit à Aubervilliers que je pouvais devenir actrice.

Était-ce difficile de te projeter comme actrice quand tu étais ado à Aubervilliers?

Bizarrement non, je trouvais qu’au cinéma tout était possible. Mais c’est sûr qu’on ne m’a jamais dit à Aubervilliers que je pouvais devenir actrice, et qu’on ne m’a jamais parlé des métiers de la culture. Aller au musée, c’était un truc relou, et ce n’est pas une activité à laquelle sont initiés les milieux populaires. Là où on vit, ce n’est pas aussi beau que Paris, il n’y a pas de musée ni de cinéma; tout est un peu plus loin, et tu as l’impression que la culture, c’est un truc étranger. Il faut en faire deux fois plus pour y arriver, il faut faire l’effort.

Aujourd’hui, as-tu l’impression d’incarner un renouveau du cinéma français?

C’est clair que le cinéma français est plus ouvert qu’avant, il y a des réalisateurs et réalisatrices d’origine maghrébine ou camerounaise. Ladj Ly est d’origine étrangère par exemple. Aujourd’hui, on a poussé les portes, il y a des prolos qui réalisent, il y a des gens qui n’avaient pas les clés et qui ont monté des boîtes de prod ou sont entrés au CNC. C’est le cours de l’histoire: il fallait qu’on apprenne à tourner seuls, car on n’est pas tous égaux face à notre avenir et notre destin, même si on est mieux servi·e·s que dans d’autres pays.

 

 

Le mouvement #MeToo, c’est une chance pour les comédiennes de ta génération?

Peut-être que j’arrive au bon moment, oui. Je n’ai jamais eu de problèmes car j’ai rencontré des gens bienveillants, mais j’entends des histoires et je sais que les gens ne mentent pas, qu’on vit dans une société machiste et patriarcale. Il y a des jeunes comédiennes qui ont été harcelées ou agressées et si ça m’était arrivé, je pense que j’aurais eu très peur, car j’étais très timide et très impressionnée de faire du cinéma. Ça aurait été hyper violent et ça m’aurait sûrement fait arrêter. Depuis #MeToo, on a moins peur de dénoncer et on essaye de se soutenir. Les hommes, eux, font plus attention, et c’est une bonne chose.

Je veux vivre à égalité avec les hommes, je ne veux pas qu’il y ait de différence parce que je suis une femme.

Tu tournes quand même majoritairement avec des femmes réalisatrices…

C’est vrai, j’ai la chance d’avoir été dirigée par beaucoup de femmes, mais je ne le fais pas exprès, je m’entends bien avec elles et ça se fait naturellement. Je crois que j’aime quand c’est une femme qui écrit un film car elle offre un point de vue féminin. Je ne sais pas s’il y a une vraie différence, mais je sens qu’une réalisatrice connaît parfois mieux les travers et les complexes féminins, ça peut être plus simple. Ça s’est aussi très bien passé quand j’ai travaillé avec des hommes, hein! (Rires.) Mais forcément, le rapport est différent, car un homme fantasme une femme, comme une femme peut fantasmer un homme. Ils ne nous connaissent pas aussi bien. De toute façon, lorsqu’on est comédien ou comédienne, on fait un métier d’image et de séduction, on doit autant séduire un réalisateur qu’une réalisatrice, car on doit lui donner envie. 

Le féminisme pour toi, ce n’est donc pas un gros mot?

Non, je veux vivre à égalité avec les hommes, je ne veux pas qu’il y ait de différence parce que je suis une femme. Il ne faut pas oublier que chaque être humain sort du corps d’une femme! Je suis toujours étonnée de voir la gêne qui peut exister autour des règles par exemple. Un jour, un des assistants a apporté des serviettes sur un tournage, mais il ne savait pas pour qui c’était. Il est venu me demander en chuchotant si c’était pour moi, je lui ai dit qu’il ne fallait pas être gêné, que toutes les femmes avaient leurs règles et que ça nous permettait à tous d’être là. J’avais l’impression qu’il aurait été beaucoup plus décontracté avec de la drogue. (Rires.) Ce genre de petit détail, c’est ce qui cloisonne les mentalités et il faut qu’on s’en débarrasse. D’ailleurs, il a rigolé finalement. 

On te souhaite quoi pour 2020?

La santé, car c’est le plus important. Et l’amour. Récemment, j’ai entendu Brad Pitt dire dans une interview qu’à la fin de la vie, ce qui restera c’est l’amour. J’ai trouvé ça beau qu’un homme comme lui, qui a tout fait et tout réussi, dise que le matériel, ça ne sert à rien. C’est vrai que quand tu as 90 ans finalement, ce que tu gardes, ce sont tes moments d’amour. 

Propos recueillis par Myriam Levain