culture

L'interview de Safia Bahmed-Schwartz / Melchior Tersen

“Martin Parr est un sale type”

Tout au long de l’année, l’artiste Safia Bahmed-Schwartz part à la rencontre de ses pairs pour tenter de définir ce qu’est l’art. 
© Melchior Tersen
© Melchior Tersen

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Fidèle collaborateur de Vice, le photographe Melchior Tersen parcourt les festivals de métal ou immortalise ses amis avec une immédiateté propre à sa génération. Avec lui, j’ai parlé tatouages, Femen, Mona Lisa et Martin Parr. 

Salut Melchior, est-ce que tu peux te présenter?

Je m’appelle Melchior, j’ai 26 ans et je fais des photos.

Depuis combien de temps?

Depuis 10 ans maintenant.

Comment as-tu commencé?

Au lycée avec des potes, on s’est cotisés pour acheter un appareil dans l’idée de prendre des photos et se filmer en train de faire du foot. On filmait et on photographiait aussi des conneries qu’on faisait en cours, jusqu’à ce qu’on se fasse virer. C’est pour ça que je ne suis allé à aucun cours de maths au lycée. 

Comment as-tu appris la photo?

Je me suis fait la main sur des concerts de métal et de rap. En parallèle, j’ai suivi pas mal de paparazzi, ce qui m’a appris à bosser vite, quelles que soient les conditions.

“La photo, c’est une façon de référencer les choses, de retranscrire de la manière la plus simple un vécu ou des éléments culturels.”

Cet appareil que vous vous étiez acheté avec tes potes était un numérique, désormais tu fais surtout des photos argentiques, comment tu y es passé?

Après l’appareil commun, j’ai acheté un reflex -un Nikon D80-, et un été avec un pote, on est allés en Europe de l’Est. On a fait un grand tour en bus, j’ai pris plein de photos. À ce moment-là, je n’avais jamais ouvert un livre de photo, ça faisait peut-être cinq ans que je faisais ça comme on fait du jogging, sans aucune notion artistique ni un entourage concerné par ces histoires. Un jour, j’ai acheté le livre de Terry Richardson chez Taschen, son esthétique me plaisait et j’ai appris qu’il photographiait avec un Yashica. Je m’en suis acheté un et j’ai commencé à faire de l’argentique.

À part Terry Richardson, quels autres photographes as-tu pris en référence?

J’ai découvert le travail de Martin Parr et je l’ai beaucoup aimé, avant de me rendre compte que c’était un sale type. J’avais assisté à une conférence au Centre Pompidou, pendant laquelle il clamait qu’il était le photographe le plus humaniste de chez Magnum et que le danger actuel pour la photographie, c’était que les gens refusent de se faire photographier. Il faisait une dédicace à la fin, je lui ai fait signer son énorme livre que j’avais raqué 40 euros chez Gibert et il a refusé que je le prenne en photo! C’est un vrai faux-cul, je ne m’en suis pas encore remis.

C’est quoi la photo pour toi?

J’aime ce qui parle à des personnes différentes, j’aime le hip-hop par exemple, qui est la culture musicale la plus référencée en photo je pense. La photo, c’est une façon de référencer les choses, de retranscrire de la manière la plus simple un vécu ou des éléments culturels.

“Les Monroe de Warhol, ça parle à tout le monde, aux gens qui n’ont pas forcément un accès évident à la culture, c’est une bonne porte d’entrée.”

C’est quoi l’art pour toi?

Ça peut être beau ou intéressant, rarement les deux en même temps. Ça sert à s’évader, mais c’est aussi une grosse arnaque. C’est même la plus grosse arnaque de notre société. Dans le business de la culture, il y a des choses scandaleuses. Notamment quand on fout le nez dans les budgets, les salaires et les magouilles.

Tu as photographié Inna Shevchenko, leader des Femen, pour le magazine Dazed & Confused. Quel est ton avis sur elle et sur son organisation?

Je n’en ai pas plus que ça. J’avais envie de la voir de mes propres yeux, le shooting s’est bien passé, elle a été cordiale. Je ne lui ai pas parlé de son comportement lors du salon Eropolis -où j’étais présent-, que j’ai trouvé scandaleux. En fait, j’ai shooté les Femen comme je pourrais shooter un groupe de skinheads, des traders ou des intégristes religieux. Dans un de ses morceaux, le rappeur Despo Rutti dit: “J’représente la banlieue même dans sa connerie.” J’aime cette façon de voir les choses. 

Je vais bientôt éditer ton livre, Mona Lisa, comment t’est venue l’idée de cette série de photos?

Quand j’ai appris que certains musées étaient gratuits pour les moins de 26 ans, je me suis dit que ça pourrait être cool de tous les faire, tout en écoutant de la musique. Au bout de quatre musées ça m’a saoulé, mais j’ai découvert le Louvre et j’ai trouvé ça cool. J’y passais souvent sans forcément tout voir. La salle de la Joconde est différente des autres. Les gens y stagnent, il viennent au Louvre juste pour voir ce tableau qui est un emblème de la France alors qu’il n’a pas été fait par un Français. Je trouve ça drôle. Je trouvais l’idée de l’icône intéressante, je n’ai pas de problème avec ce genre de tableau star. C’est comme les Monroe de Warhol, ça parle à tout le monde, aux gens qui n’ont pas forcément un accès évident à la culture, c’est une bonne porte d’entrée.

C’est pour ça que tu fais de la photo et pas une autre forme d’art? Parce que ça parle à tout le monde?

Au début, je ne me suis pas posé la question, j’aurais aimé savoir faire du skate et de la guitare, mais je suis nul dans les deux. La photo est venue comme ça, sans crier gare. Désormais, je me rends compte que j’aime vraiment faire ça: on peut raconter des histoires, mettre en lumière des objets et donner du sens. Je trouve que c’est un médium généreux.

“Le tatouage est comme une sorte de thérapie, l’accumulation de tous ces signes me rassure.” 

Tu es hyper tatoué: des nom d’acteurs, des groupes, des logos, les Simpsons, etc… Pourquoi es-tu allé jusqu’à les inscrire sur ton corps?

J’ai toujours été extrêmement nostalgique de tout, les lieux de vie de mes grands-parents, mes animaux, ma famille, mes vêtements, mes souvenirs… Je dois être de nature anxieuse, j’ai galéré avant de réussir à dormir sans avoir une peluche contre moi. J’ai envie d’avoir près de moi les choses et les gens que j’aime. Le tatouage est comme une sorte de thérapie, l’accumulation de tous ces signes me rassure. En photo, je tends à faire pareil, à garder une trace de quelque chose dans la crainte que cela disparaisse.

Dans tes photos, on voit pleins d’univers différents. C’est quoi ton quotidien? 

Je lis des mangas, j’ai la carte UGC, je vais chez Négatif Plus, je me promène en forêt, je mange des trucs gras, je vais chez Guerrisol, je travaille l’editing de mes photos, parfois j’ai des commandes, mais surtout du travail perso, je bosse sur plein de choses à la fois et j’ai du mal à tout organiser, je passe énormément de temps dans les transports, je marche aussi beaucoup.

C’est quoi la situation la plus bizarre dans laquelle tu t’es retrouvé et que tu as photographiée? 

Deux nuits passées chez Magloire, mais je ne rentrerai pas dans les détails. Après, il y a toutes les conventions et fêtes fétichistes qui peuvent surprendre si l’on n’est pas familier de cet univers.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite? 

Dans les mois qui arrivent, je vais terminer des séries que j’ai entamées il y a plus de quatre ans pour certaines, sur les salons érotiques, sur les vestes à patches, sur le monde festif fétichiste et sur le bois de Boulogne.

Propos recueillis par Safia Bahmed-Schwartz

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