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Aya Nakamura, Wejdene, Lyna Mahyem… Ces artistes R&B qui réinventent la langue française

Aya Nakamura, érigée en ambassadrice de la langue française par un député LREM, invente son propre argot dans ses chansons. Tout comme ses consœurs Wejdene ou Lyna Mahyem. Le langage de rue au service du son est aujourd’hui un ingrédient essentiel à la fabrique de tubes planétaires. 
Lyna Mahyem © FIFOU
Lyna Mahyem © FIFOU

Lyna Mahyem © FIFOU


J’étais jeune incomprise, toujours dans des galères/J’avais perdu les bons qui m’disaient comment faire/J’ai sombré dans l’alcool les soirées sous gros teh/J’avais perdu mama qui m’disait comment faire/J’ai cherché la raison faut rentrer la maison/Foyer c’est pas chez moi donc j’leur ai dit: ‘Non’/J’suis tombée sur un grand, j’ai cherché réconfort/Mais pas d’bol, c’tait l’cerveau d’la bande qui disait m’aimer fort”, chante Lyna Mahyem sur le sensible Juste, extrait de son premier album Femme Forte. L’artiste RnB française, d’origine algérienne, qui a grandi à Argenteuil, écrit comme elle parle et manie souvent des mots issus de l’argot. “Ceux qui consomment Lyna Mahyem depuis longtemps la connaissent comme ça, c’est mon identité”, revendique-t-elle. Les “dead ça”, les “sert à R”, les “pump it up”, les “dalleux”, les “que ça bombarde” ou “ça ponçait”… les exemples sont nombreux. “Jamais dûs au hasard”, précise Pauline Raignault Ali Gabir. L’ancienne directrice artistique et responsable marketing de l’urbain chez Polydor, actuelle directrice artistique chez Red Bull France au département Culture/Musique, est familière des codes du genre.

 

Arrêtons-nous un instant sur la syntaxe. Il y a des abréviations, des articles indéfinis sur lesquels on fait l’impasse, des nouveaux mots dont on cherche le sens, “teh” par exemple signifiant “joint”. “C’est un jeu d’arriver à trouver la bonne définition de l’argot utilisé par l’artiste, précise Pauline Raignault Ali Gabir. J’ai fait un bac littéraire et je suis venue au rap par les textes, parce que je trouvais intéressant d’essayer de comprendre les effets de style, proches de la poésie. Aujourd’hui, l’argot est un ingrédient nouveau qu’il faut décoder, et ça participe à cet exercice d’explications de textes propre à l’urbain.” La linguiste et autrice Aurore Vincenti parle de “licence poétique” pour légitimer l’incorrection grammaticale, une pratique usitée en poésie, en littérature, depuis des siècles, et qui s’applique aussi aux musiques dites urbaines. “C’est la liberté prise à l’égard des règles, ce qui signifie qu’on peut transgresser des règles grammaticales, par exemple, pour des raisons phonétiques ou stylistiques”, détaille-t-elle.

 

Gimmick argotique

Les mots issus de l’argot sont taillés pour le son et pour l’oreille, complète-t-elle. On les choisit surtout parce qu’ils résonnent bien, parce qu’ils vont rimer. Des assonances ou des allitérations, donc la répétition de consonnes ou de voyelles proches vont créer une atmosphère liquide s’il y a beaucoup de ‘l’ ou rugueuse s’il y a beaucoup de ‘r’. La sonorité des mots est signifiante, elle participe du plaisir qu’on a d’employer ces mots qui sonnent forts, qui claquent, et pour la chanson, c’est du pain béni.” Quand Aya Nakamura reprend sur le refrain de Jolie Nana, “Jolie nana, recherche joli djo”, elle travaille sur les sons, en plus de frapper fort. “Le joli djoest très efficace, il est bondissant, il est dansant, analyse Aurore Vincenti. Il a la force d’une rengaine qui nous reste à l’oreille dans le refrain et s’appuie sur la répétition du son [j] qui se mue en [dj] pour faire rebondir le rythme en fin de vers. Par ailleurs, le fait qu’elle associe l’adjectif ‘joli’ à un stéréotype masculin, un mec viril qu’elle met en avant dans ses clips, c’est très malin car on dit rarement d’un homme qu’il est joli!’

 

 

Le “joli djo” d’Aya Nakamura est un gimmick argotique. Deux ans après le succès international de Djadja, l’artiste signait avec cette chanson son retour sur les ondes, en juillet dernier, en préambule à la sortie de son troisième album, AYA, le 13 novembre. Comme “s’enjailler” ou “ambiancer”, le mot “djo” est issu du nouchi, l’argot ivoirien cher à son écriture. “Cet argot est forgé par la jeunesse urbanisée d’Abidjan sur une base grammaticale française à laquelle s’ajoutent des emprunts à plusieurs langues d’Afrique, notamment le bambara, et à l’anglais”, documente Aurore Vincenti. Le mot “djo” serait dérivé d’un prénom, il aurait la même signification que dans la formule “mon Jules”. Les emprunts sont fréquents dans les parlés argotiques. Lyna Mahyem mêle au français de l’arabe, de l’espagnol, de l’anglais. Quand elle chante “Dire que je me suis fait purple, ça passe mieux en anglais” sur Purple –un morceau sur le viol-, ce métissage, propre à l’argot, sert la punchline. “L’argot permet d’ajouter du flow, une originalité, qui vient clasher l’oreille de l’auditeur, c’est ce qui fait qu’il retiendra la phrase, justement parce qu’elle n’est pas banale”, explique la chanteuse. 

 

Création, récréation et marqueur identitaire

La langue est une matière souple, on peut s’en emparer, jouer avec et on n’est pas obligé·e de jouer toujours sérieusement”, rappelle très justement Aurore Vincenti, qui regrette “un manque d’humour face aux textes d’Aya, de la part de ceux qui prétendent que la langue va mourir entre ses lèvres”. La chanteuse a souvent fait l’objet d’une discrimination linguistique, également appelée glottophobie. Parmi les critiques qui lui sont adressées, des “textes dénués de toute trace d’intellect”. La linguiste préfère défendre l’aspect récréatif de la langue, à la base des pratiques argotiques: “Dans une famille bourgeoise, on incite très tôt les enfants à maîtriser les codes d’une pratique standardisée de la langue française, à coups de dictées, de corrections des fautes grammaticales, pour qu’ils aient plus tard un bon métier. Il y a peu de place pour l’inventivité, la création verbale, et la récréation. C’est moins le cas dans certains milieux plus populaires, où le fait d’inventer sa propre langue va être essentiel pour diverses raisons: notamment appartenir à un groupe et se créer une identité face à un système dévalorisant. C’est aussi un espace de réinvention de soi, de jeu qui n’a pas de limites.

 

 

Quand Wejdene fait une faute de français, ‘tu hors de ma vue’, dans son tube Anissa, je suis convaincue que son entourage savait très bien ce qu’il faisait, affirme Pauline Raignault Ali Gabir. C’est ce qui fait toute l’originalité de ce texte. Elle va à l’essentiel, pour décrire une situation intense, brute.” Wejdene marque les esprits avec un texte qui n’a rien de classique. Dans le sillage d’Aya Nakamura, les artistes telles que Marwa Loud, Lyna Mahyem, Eva, Imen Es ou Ronisia, cultivent leur différence et inventent leur propre vocabulaire. À chaque quartier, chaque département, chaque artiste, son argot. “C’est un marqueur identitaire et personnel, ajoute Pauline. On met dans l’argot une description individuelle d’une situation qui peut être comprise de tou·te·s . Ça permet de personnaliser encore plus le texte d’un artiste, de manière honnête, sincère, sans fioriture. C’est un facteur de réussite.” Les mots qui étaient employés plus marginalement caracolent en tête des charts. L’argot est là pour durer, puisqu’il s’agit d’une machine à tubes.

Alexandra Dumont 

Lyna Mahyem, premier album Femme Forte (BMG) et égérie Maybelline New York

Aurore Vincenti, Les mots du bitume, paru aux éditions Le Robert


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Lyna Mahyem © FIFOU - Cheek Magazine
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Lyna Mahyem © FIFOU - Cheek Magazine
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Lyna Mahyem © FIFOU - Cheek Magazine
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