culture

Le monde de la musique classique va-t-il connaître son #MeToo?

Après la vague de dénonciations d’agressions sexuelles dans le milieu du cinéma, c’est au tour du monde de la musique classique de vouloir sortir du silence. Enquête.
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Capture d'écran "Tous les mêmes" de Stromae par les sœurs Berthollet

Capture d'écran "Tous les mêmes" de Stromae par les sœurs Berthollet


Le 19 février dernier, Julie et Camille Berthollet, les stars de la musique classique grand public respectivement violoniste et violoncelliste, ont dénoncé, via le média Loopsider, les agressions sexuelles dont elles ont été victimes tout au long de leur carrière: “Ce sont des attouchements, des actes tactiles complètement déplacés (…) une main qui traîne sur la jambe, une remarque sur la manière dont on est habillée et pas sur la manière dont on a joué.

 

Dans cette vidéo, celles qui ont été révélées au grand public en 2018 avec l’émission Prodiges s’en prennent ouvertement au sexisme dans le monde du classique, un sujet très tabou. Pourtant, leur prise de parole est peut-être en train d’en entraîner d’autres. 

 

Acte 1: Briser le silence

Tout comme Julie Berthollet qui parle  d’“une expérience de plus -et probablement de trop- récente, avec un chef d’orchestre”, Chloé Briot, 32 ans, chanteuse d’opéra nommée aux Victoires de la musique 2018, a décidé de se confier au sujet d’une agression sexuelle qu’elle a subie durant des mois, sur scène et devant public, par un de ses collègues, sans oser rien dire. C’est par téléphone que Chloé Briot témoigne. Elle a une voix forte, elle utilise des mots crus, on sent la colère mais aussi l’angoisse, elle fume cigarette sur cigarette pendant les 20 premières minutes de notre discussion. Elle raconte l’enfer qu’elle a vécu, représentation après représentation: “J’ai subi des gestes déplacés de la part d’un collègue avec lequel on avait une scène sexuelle. Il en a profité pour me tripoter les seins, les fesses pendant cette séquence alors que ça n’était pas du tout dans la mise en scène.” Les scènes sexuelles sont normalement extrêmement codifiées pour justement éviter ce genre de dérapages. Mais cela n’a malheureusement pas empêché ces agressions.

Plutôt que de dire au harceleur d’arrêter d’utiliser la représentation pour me tripoter, sa réponse a été de me demander de changer la mise en scène.

Pourtant, après un “geste de trop”, la jeune chanteuse décide de parler, prenant conscience du fait qu’elle est victime et non responsable de ce qui vient de se passer. Douche froide lorsqu’elle en informe son metteur en scène dont la réaction la terrifie: “Plutôt que de dire au harceleur d’arrêter d’utiliser la représentation pour me tripoter, sa réponse a été de me demander de changer la mise en scène. On m’a donc mis la responsabilité sur les épaules. Et quand je lui ai dit [au metteur en scène] que j’allais porter plainte, il m’a répondu que c’était dangereux pour moi, qu’il y aurait peut-être des conséquences, qu’on ne m’engagerait plus, et que je serais considérée comme une chieuse.” Des propos qui sont malheureusement loin d’être isolés. Hyacinthe Ravet, professeure et vice-doyenne égalité-lutte contre les discriminations à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université résume ainsi la situation: “Parce que c’est un grand professeur, un metteur en scène, un soliste extraordinaire, des gestes déplacés et même violents vont être qualifiés ‘d’excentricités’. Ces comportements, qu’on n’accepterait pas en temps normal, sont vu à l’aune du potentiel créatif de la personne.” L’éternelle rengaine de séparer l’homme de l’artiste.

C’est d’ailleurs ce dont témoigne Emmanuelle Sartine, violoniste de 31 ans, qui a voulu s’exprimer sous pseudonyme. Elle a eu la surprise d’être contactée il y a quelques années par la police au sujet d’un de ses professeurs. La raison? Il était accusé d’attouchement sur mineur·e·s et par la suite, il a été incarcéré. Incrédule, elle n’arrive pas tout de suite à concevoir qu’une personne qu’elle admire tellement puisse commettre ce genre de choses: “J’ai été tellement choquée par ces accusations que j’ai eu beaucoup de mal à y croire au début. C’était mon maître! Je me suis dit que les filles qui l’accusaient avaient peut-être mal pris ses gestes qui étaient purement techniques… Mais en écoutant les témoignages je me suis rendu compte que c’était vraiment grave. Et ça m’a rendue très triste que cette personne qui transmettait si bien la musique puisse faire ça. Ça m’a semblé contradictoire.” Une contradiction qui fait hésiter beaucoup de personnes à parler. C’est pour faire connaître ce qui est tu depuis trop longtemps que Chloé Briot a décidé de prendre la parole sur son agression sexuelle; pour que les autres femmes puissent se rendre compte qu’il est possible d’agir. “Je dois parler pour que ça puisse aider d’autres femmes. Pour qu’elles se rendent compte qu’elles ne sont pas seules. Si ça n’en fait réagir que 0,01% ça sera toujours ça.” Un courage rare dans un milieu extrêmement conservateur, où ceux qui ont le pouvoir de vous programmer dans des festivals et à des concerts sont quasiment systématiquement des hommes. 

 

Acte 2: offrir des opportunités

Claire Gibault, 74 ans, est l’une des premières cheffes d’orchestre de sa génération. Elle aussi a dû continuellement faire face au sexisme et à la misogynie tout au long de sa carrière: “Les difficultés sont venues lorsque je suis sortie du conservatoire de Paris, lorsque je suis entrée sur le marché du travail. Étant une femme, j’ai remis en question des postes tenus par des hommes et auxquels ils tenaient beaucoup.” Si Claire Gibault a eu une carrière incroyable à l’étranger, la France a été beaucoup plus réfractaire au fait qu’elle soit une femme cheffe d’orchestre: “Lorsque je suis revenue en France, après avoir dirigé à l’opéra de Washington, à La Scala de Milan, à Covent Garden à Londres, quand j’envoyais un dossier en France, on ne me répondait même pas. Je ne faisais même pas la première sélection. Sans motif.

Le comble de la misogynie a été atteint en 2009. Elle devait diriger l’orchestre philharmonique de Radio France et le manager a refusé, sans motif, qu’elle soit leur cheffe: “Alors que j’étais programmée au Châtelet, le manager de l’orchestre a fait savoir au théâtre qu’il ne souhaitait pas que je dirige. Il n’a rien dit de précis contre moi, seulement il voulait mettre quelqu’un d’autre, en l’occurrence un homme.” Plus récemment, en 2019, une jeune cheffe d’orchestre a été congédiée par un orchestre symphonique de notoriété internationale. La responsable de production de cet orchestre, qui souhaite rester anonyme, parle de ses doutes quant aux motifs de son exclusion. “Il y a une vraie suspicion de sexisme de la part de l’orchestre, d’idées préconçues. La cheffe était jeune, de petite taille et elle devait diriger un très gros effectif. Les musiciens ont dû penser qu’elle n’allait pas tenir le choc et ils l’ont virée après la première journée de répétition. C’est un laps de temps trop court pour savoir si elle était vraiment mauvaise. On ne saura donc jamais si elle ne pouvait vraiment pas diriger son orchestre.”

Pour Claire Gibault, ces comportements s’expliquent en partie par le fait que “le monde de la musique classique vit sur un prestige du passé, un répertoire et des rites issus du XIXème siècle”. D’ailleurs aujourd’hui, il n’y a actuellement qu’une seule femme cheffe d’orchestre d’un orchestre permanent en France: Debora Waldman, à la tête de l’orchestre régional Avignon-Provence. Elle est la première femme à accéder à la direction musicale d’un orchestre national. Elle a été nommée en 2019 et a pris son poste en 2020.

 

 

Et c’est Agathe Thorez, violoncelliste et créatrice de la page Facebook Paye ta note qui a décidé de recenser la présence des femmes aux postes de pouvoir, et notamment les cheffes d’orchestre. Pour elle, les chiffres “sont tout de suite extrêmement parlants”. Et le constat est sans appel: les femmes occupent extrêmement peu de postes à responsabilité.
Pour réagir face à cela, Claire Gibault a décidé de créer la Maestra, le premier concours international de cheffe d’orchestre exclusivement féminin qui aurait dû avoir lieu la semaine du 16 mars: “Avec ce concours, je veux pouvoir dire à ces femmes qui ont décidé d’être cheffe d’orchestre que c’est possible. Je veux leur donner la possibilité de réaliser leurs projets.”

 

Acte 3 : avoir le droit à l’imperfection

Les jeunes ont besoin d’inspiratrices qui leur disent que c’est possible, qu’elles vont pouvoir faire carrière”, explique Claire Gibault, qui n’a pas eu cette chance étant jeune. Aujourd’hui, le problème est toujours présent, il y a un manque de modèles auxquels se référer. Célia Oneto Bensaid, 28 ans, pianiste soliste souligne: “Moi je n’ai jamais étudié de femme compositrice en cours. Aucun de mes professeurs ne m’a proposé d’en travailler. Et puis ça n’est jamais aux programmes de concours, ça n’existait pas au répertoire.” La sociologue et musicologue Hyacinthe Ravet abonde dans ce sens: “Combien de conservatoires ou d’écoles de musique ont aujourd’hui sur leur mur des affiches avec des compositrices ou des frises chronologiques avec des femmes compositrices, des femmes solistes? C’est toute une culture et un système qu’il faut interroger!

“Beaucoup de professeur·e·s considèrent qu’en tant que femmes et donc futures mères, dans leurs projections inconscientes, nos carrières ne seront pas pérennes.”

À cela vient s’ajouter une concurrence exacerbée entre femmes. Les places de solistes étant extrêmement rares, d’autant plus quand on est une femme, cela ne favorise pas toujours la sororité. Celia Oneto Bensaid parle du découragement qui est le lot de beaucoup d’élèves féminines: “Les professeures femmes sont souvent beaucoup plus dures avec les élèves féminines, comme si on était déjà en concurrence entre femmes. Cela se sent parce qu’elles sont plus intransigeantes, plus sévères, et donc décourageantes. Il y a des filles qui s’arrêtent car elles se font tellement casser alors qu’elles sont à un très haut niveau. […] J’ai des professeur·e·s qui m’ont clairement dit ‘quand tu auras 30/35 ans tu voudras être mère et tu ne pourras plus faire carrière.’ En fait beaucoup de professeur·e·s n’envisagent même pas de nous recommander dans des festivals puisqu’ils et elles considèrent qu’en tant que femmes et donc futures mères, dans leurs projections inconscientes, nos carrières ne seront pas pérennes.”

À cela s’ajoutent des exigences quasi surhumaines pour pouvoir réussir quand on est une femme. Selon la jeune pianiste, il faut non seulement exceller dans son domaine, mais une seule erreur peut-être fatale. Seule la perfection est tolérée. Pour Celia Oneto Bensaid, c’est seulement lorsqu’on permettra aux femmes d’être imparfaites que l’égalité sera acquise: “Quand on est une femme, on est jugée plus durement dès le début, il faut donc obligatoirement défoncer la baraque! Le jour où ça aura avancé, il y aura autant de femmes mauvaises que d’hommes mauvais. Quelque part la bataille sera gagnée.” Une conclusion à laquelle était déjà arrivée Françoise Giroud, et que Celia Oneto Bensaid résume avec humour: “Ce ne sera certes pas une victoire pour l’art, mais une victoire pour les femmes!

Alice de Brancion


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