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Pourquoi les musiciennes pop n'hésitent plus à parler de santé mentale

La parole de nombreuses artistes pop se libère sur la question de la santé mentale: anxiété, bipolarité ou dépression, leurs textes en sont une vitrine. Pourquoi la jeune génération est-elle autant sans filtre? Enquête.  
Capture d'écran du clip de Billie Eilish “Bury A Friend”
Capture d'écran du clip de Billie Eilish “Bury A Friend”

Capture d'écran du clip de Billie Eilish “Bury A Friend”


Je suis celle qu’on ne voit pas/Je suis celle qu’on n’entend pas/Je suis cachée au bord des larmes/Je suis la reine des drames. En quatre vers, les premiers d’Anxiété, morceau d’ouverture de son deuxième album, Pomme, 23 ans, personnifie le trouble psychique qui la domine. “Je ressens toujours l’anxiété au même endroit, dans le plexus solaire, sous la cage thoracique, comme un poids qui m’empêche de respirer, décrit Claire Pommet au civil. Elle souffre d’anxiété de performance, nourrie par une forte injonction à l’exemplarité, à l’hyper productivité, commandée par la société ou intrinsèque à son métier d’artiste. Dès l’âge de neuf ans, elle griffonnait dans les marges de ses cahiers d’écolière ses idées noires, sans réellement pouvoir l’expliquer. 

 

 

L’Anglaise Marie Ulven de Girl in Red, 21 ans, a ressenti les premiers signes de la dépression quand elle en avait 12. Le diagnostic est tombé l’année dernière, en plein burn-out, consécutif à l’envolée de sa jeune carrière, après la parution de deux Ep autobiographiques.Quand j’étais petite, mon père a eu un grave accident de voiture, livre-t-elle. J’ai commencé à avoir peur de tout. Je pensais qu’en allant dans la cuisine, je me trancherais les mains. C’était une image très vive dans mon esprit.Ce “joli visage aux très mauvais rêves” (comme elle dit en anglais dans le texte de sa chanson Summer Depression) ne tait rien des crises de panique qui la paralysent au quotidien et la réveillent la nuit, le souffle coupé, avec l’impression de mourir littéralement.

 

 

No tabou

I guess I could say I’ve learned to live this way but it’s still hard to find reasons to stay alive” (“Je crois que je pourrais dire que j’ai appris à vivre comme ça, mais il est toujours difficile de trouver des raisons de rester en vie”), chante-t-elle, bouleversante, sur I’ll die anyway.J’ai souvent le sentiment désespéré que ces pensées terrifiantes ne disparaîtront jamais, dit celle qui se considère comme “son pire cauchemar. Sophie Allison alias Soccer Mommy, 23 ans, va encore plus loin dans l’auto-jugement, et ose exposer ses scarifications sur Royal Screw Up: “I am the problem for me, now and always/ I will break my own bones/’ Til my legs stop walking” (“Je suis mon problème et je l’ai toujours été/ Je vais me casser les os / jusqu’à ce que mes jambes ne marchent plus”). Un thème cher à Billie Eilish, qui s’impose en porte-voix et influenceuse de cette jeune génération décomplexée, avec une esthétique gore, assumée. 

 

 

La redoutable Américaine a surpris son monde début 2019 avec un clip horrifique, Bury A Friend (“Enterrer un·e ami·e”). “Billie Eilish a ramené un côté gotho-emo à la pop, qui fait du bien, se félicite Nina Veyrier, son attachée de presse chez Polydor. Dans ledit clip, elle déambule possédée dans un couloir avant de se faire rattraper par des mains gantées qui lui enfoncent des seringues dans le dos. “Bury A Friend a été écrit du point de vue du monstre qui se cache sous mon lit, décrypte la Californienne dans le communiqué officiel de sa maison de disques. (…) je me suis demandé ce qu’il pouvait faire ou ressentir. J’avoue également être ce monstre car je suis ma propre ennemie.

 

 

Cette dernière a depuis confié candidement souffrir de troubles mentaux, de dépression clinique, du syndrome de Tourette, d’un trouble déficitaire de l’attention et d’hyperactivité. “Pourquoi je dirais au monde que tout va bien quand ce n’est pas le cas?, s’époumone-t-elle quand on l’interroge sur sa mise à nue. Billie Eilish ne bidonne pas ses réponses. Girl in Red et Pomme osent le même dévoilement intime à l’oral. “Ces artistes ne se posent même pas la question de savoir si ça leur fait du bien ou pas, c’est une évidence, analyse Delphine Ferre, directrice du bureau France du label Awal/Kobalt, qui soutient la carrière de la première. “On est dans une société exhibitionniste, de communication, où on parle beaucoup de l’intime, complète Sophie Bellet, psychologue intervenante au Studio des Variétés. Le risque pour ces artistes est de faire leur thérapie par le public, qui ne peut pas être un psy!

 

Génération maudite

La chanteuse Pomme a néanmoins choisi de rendre publics ses “dysfonctionnements. “Cet album était pour moi un safe space où je pouvais tout lâcher, assure-t-elle. L’industrie de la musique a souvent confondu troubles psychiques avec mélancolie. Le mythe du poète maudit à l’âme romantique appartient à une autre génération. Force est de constater que ces jeunes artistes se réapproprient leur storytelling. Souvent, l’aspect pathologique ressort. “Leur discours est moins romanesque et beaucoup plus concret qu’il ne l’était par le passé, appuie Delphine Ferre. Il est récupéré par les adolescent·e·s et les jeunes adultes, et n’appartient plus qu’aux artistes. Ce n’est pas que le poète maudit. C’est une ‘génération maudite’.

Ces artistes sont dans une vraie recherche de vérité, à contre-courant du côté instagramable.

C’est stressant de vivre dans ce monde qui n’a jamais évolué aussi vite, documente Girl in Red. Sa génération doit s’inventer sans l’exemplarité de ses aîné·e·s, à l’avant-garde. “Elle est pleine de premières fois et a perdu toute notion d’insouciance, confirme Rachel Cartier, responsable éditoriale chez Deezer France. Ces artistes sont dans une vraie recherche de vérité, à contre-courant du côté instagramable, et le public est en demande.La santé mentale s’invite pour la première fois au sein d’un courant majeur, la pop. Les records de streams de Billie Eilish ou la Victoire de la musique remportée par Pomme en début d’année nous le prouvent.

Non seulement ces artistes brisent un tabou, sur la souffrance psychologique ou psychique et la pathologie mentale, mais elles en font un sujet de société. La représentation dont elles ont manqué s’exerce, enfin, à travers elles. Sophie Bellet s’en réjouit, mais nous alerte néanmoins sur un point: la tyrannie du public, qui déposséderait l’artiste de son image et de sa créativité. Delphine Ferre prend toute la mesure de son inquiétude: “Avec Girl in Red, il faut qu’on soit prêt à annuler des actions de promo si ça met en danger son équilibre psychologique. La principale concernée, elle, relativise: “Tout le monde traverse la même merde, il n’y a rien à exposer qui soit propre à moi! Ce cri du cœur traduit un besoin impérieux, qui ne se discute pas.

Alexandra Dumont 


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