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Clara Ysé: du tragique au magique, la naissance d'une voix singulière

Il y a presque un an, Clara Ysé sortait un premier EP en forme de cri du coeur, après la disparition de sa mère, la philosophe Anne Dufourmantelle. La jeune chanteuse marie les influences musicales avec brio, et creuse un sillon bien à elle dans la chanson française. Portrait.
© Sylvain Gripoix
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Le 11 février, Clara Ysé a embrasé la scène de la Boule noire, à Paris. À peine avait-elle entonné quelques notes que la salle tout entière s’est mise à vibrer. Avec ses quatre musiciens, la jeune chanteuse de 27 ans a tenu le public en haleine durant un peu plus d’une heure de show mêlant chanson à texte, jazz, musique orientale et latino-américaine. Sourire intense et silhouette ondoyante, elle a interprété de sa voix tour à tour grondante puis lancinante les six morceaux de son premier EP Le monde s’est dédoublé et quelques autres inédits. À en juger par la standing ovation et les mines exaltées une fois les lumières rallumées, chacun est ressorti de ce concert un peu transformé. Difficile d’en dire davantage sur la magie Clara Ysé, car elle se vit plus qu’elle ne se raconte. La presse est pour l’heure unanime, le bouche à oreille infuse sûrement si l’on en croit la salle invariablement comble lors de ses dates mensuelles à la Boule noire, où elle est en résidence avec ses instrumentistes jusqu’à juin. Lorsque nous la rencontrons, un après-midi d’hiver, la jeune femme se réjouit, d’une voix aussi douce qu’elle se fait puissante sur scène, de sa “chance”. La chance de bénéficier d’un certain écho médiatique depuis la parution de son EP en avril 2019, une bénédiction qu’elle sait rare dans la carrière de bon nombre de musicien·ne·s talentueux·ses.

 

Chérir les voix atypiques 

Si elle n’a que 27 ans, Clara Ysé n’a rien d’une novice. Cette parisienne, originaire du XIVe arrondissement de Paris, entame très tôt son histoire avec la musique. Elle suit d’abord une formation classique, en apprenant le violon à partir de 4 ans, puis en devenant, à 8 ans, l’une des plus jeunes élèves de la chanteuse lyrique et pédagogue Yva Barthélémy. Suivant ses cours particuliers, elle en profite pour rester écouter les chanteur·se·s d’opéra qui se succèdent dans sa classe. Premiers frissons esthétiques pour la fillette, qui découvre qu’elle est “bouleversée par les voix, par ce qu’elles révèlent des êtres”. Clara Ysé travaille la sienne, et écoute en boucle celles de Maria Callas, Chavela Vargas, Mercedes Sosa, Janis Joplin ou Nina Hagen. Aujourd’hui, elle continue de chérir les voix féminines atypiques, celles qui ont l’audace d’explorer des territoires inconnus et des registres défendus. “Le fait qu’on connaisse les rancheras (NDLR: des chants mexicains aux paroles très souvent machistes) de la façon la plus courante par la voix de Mercedes Sosa, une femme, je trouve que c’est un twist assez joli de l’histoire”, s’amuse celle pour qui l’espagnol fut une “langue maternante”, élevée par une “deuxième maman” espagnole, Rosario. Le classique et la musique latino-américaine, mais aussi le rebetiko ou l’électro: son frère Gabriel assure que la curiosité de Clara ne connaît pas de frontières.

 

 

 

Car la musique est son “territoire refuge”, dit-elle, lieu de sécurité et de liberté à la fois, là où elle peut “vivre et respirer”. “La musique lui sert à exprimer des choses qu’elle ne pourrait pas extérioriser autrement, je crois”, précise son frère. Si Clara Ysé sait depuis toujours qu’à ce langage intime, elle consacrera sa vie, ce n’est qu’à l’âge de 14 ans, lorsqu’elle tient sa première guitare entre ses mains, qu’elle s’autorise à chanter en public. L’adolescente reprend Barbara (à laquelle elle est aujourd’hui souvent comparée) et met en musique les textes qu’elle a pris l’habitude d’écrire depuis son plus jeune âge. “Elle a commencé à vaincre sa timidité et mes parents et moi l’avons encouragée à le faire parce qu’elle avait une voix magnifique”, se souvient Gabriel. Fille du peintre Bruno Dufourmantelle et de la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, Clara Ysé a abandonné pour la scène son nom de famille. Elle a plutôt opté pour le deuxième prénom choisi par ses parents, Ysé, en hommage au personnage du Partage de midi de Paul Claudel. “Il y a une part de mon enfance qui est absolument teintée de la peinture, de musique, d’écriture, de beaucoup de livres, mais ce qui m’a le plus influencée, je crois, ce sont les heures passées à observer mon père dans son atelier. Il y a quelque chose dans le travail de répétition du peintre, sa discipline dans la solitude, qui m’a beaucoup appris sur le travail, la persévérance”, se souvient-elle, le regard tendre, attablée dans un café du XXe arrondissement. 

 

Du tragique au magique 

Travailler, elle le fait assidûment, mais pas nécessairement seule. Passée l’inhibition des débuts, la jeune femme transforme la musique en fête. Si elle poursuit ses études -en classe préparatoire littéraire au lycée Lakanal, puis en master de philosophie à La Sorbonne et au Conservatoire Régional de Paris-, elle entame parallèlement une nouvelle vie. Avec sa meilleure amie Lou, elle chante “partout où (elle) peut” et écume les salles de concert de la capitale. Les deux amies y repèrent les musicien·ne·s qui les impressionnent et les invitent à participer à leurs “soirées-musique”. Tous les samedis soir, l’appartement maternel accueille alors jusqu’à une cinquantaine de musicien·ne·s, aux origines et aux univers variés, dont la musique de Clara Ysé porte aujourd’hui les couleurs. La chanteuse garde un souvenir ému de ces “moments de transe addictifs” et, plus encore, le goût de l’improvisation. Elle n’aime rien tant que le surgissement d’un moment de musique spontané, magique: “Le truc que tu ne prévois pas, et dont tu as l’impression qu’il ne se reproduira jamais”. Cette émulation créative, elle a cherché à la convoquer, dans la maison familiale de Ramatuelle, dans le sud de la France, où elle a organisé d’intenses sessions jam entre amis, courant sur plusieurs semaines. Ce lieu chéri parmi tous, cette “maison magique”, comme elle l’appelle, est aussi l’endroit où survient le tragique, un jour de l’été 2017. Sa mère, Anne Dufourmantelle, voulant sauver deux enfants de la noyade, ne survivra pas à la mer déchaînée. À l’un “des pires moments de [sa] vie”, Clara ne trouve comme réponse que la musique. Dans l’urgence, endeuillée, la jeune femme fabrique seule et en quelques mois ce qui devient son premier disque. Plusieurs de ses textes portent la marque de l’événement: “J’ai pris peur, j’ai crié, que quelqu’un me vienne en aide/le monde s’est dédoublé” ou encore “Mama, with your smile, I swear I will bring back the lights”. Elle conçoit chacun des six morceaux de l’EP comme des “talismans”, pour conjurer l’effroi.

“Je pense que lorsqu’on chante ou que l’on compose, on a accès à des parts inaccessibles et inconnues de nous-mêmes. Et cela nous soigne profondément.

L’intention qu’elle met dans chacun de ses mots m’impressionne beaucoup. ll se passe quelque chose entre les mots et la musique, elle fait naître des ambiances uniques”, observe Naghib Shanbehzadeh, percussionniste et ami, qui la suit sur ses projets depuis 2015. Clara Ysé a hérité de sa mère le goût des mots qui transforment. Comme elle, elle croit en des forces invisibles sous-jacentes, qui nous dépassent, qu’on ne peut jamais vraiment connaître. La musique est sa façon à elle de les conjurer. “Je crois aux vertus du recueillement et de la prière, explique-t-elle doucement. Je pense que lorsqu’on chante ou que l’on compose, on a accès à des parts inaccessibles et inconnues de nous-mêmes. Et cela nous soigne profondément.” L’étrangeté des événements n’a fait que conforter la jeune femme dans ses croyances. Elle a senti sa voix, catalyseur intime, s’assombrir et s’aggraver. Et le français devenir une langue pour composer, après des années où elle n’était parvenue qu’à écrire en anglais et en espagnol. Comme une langue maternelle retrouvée. Le résultat est un EP trilingue, aux textes empreints d’une poésie crépusculaire, où la lumière triomphe de l’obscurité. “Il y a toujours le ciel bleu azur, qui, lui, vient toujours en ami, te rappeler tout bas, que la joie est toujours à deux pas”, psalmodie-t-elle dans Le Monde s’est dédoublé, jusqu’à s’en convaincre. 

Deux de ses nouveaux morceaux, qu’elle joue d’ores et déjà en live et qu’elle enregistre en ce moment, sortiront au compte-gouttes avant l’été. Le thème de la mort y a cédé la place à l’amour. “C’est vrai que presque toutes mes nouvelles chansons parlent d’amour. C’est comme la suite logique: derrière la mort, ce n’est pas nouveau qu’il y a l’eros. C’est quelque chose qui fleurit j’espère”, sourit celle qui dit avoir rencontré un garçon qu’elle aime. De la même manière, la jeune femme a commencé à explorer différemment, en studio. “J’ai très envie de travailler sur des productions plus précises, avec de l’électro, des sons analogiques… J’essaie en même temps de ne pas perdre cette chose vraiment vivante que j’aime dans la musique acoustique.” Fidèle à sa voix, libre.

Clara Delente 


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