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“Nina Wu”: plongée cauchemardesque dans les coulisses du cinéma à l’ère post #MeToo

Nina Wu raconte l’ascension à double tranchant d’une jeune actrice confrontée aux traitements sexistes dans l’industrie du cinéma. Rencontre avec la Taïwanaise Wu Ke-xi, scénariste et actrice principale de ce long-métrage résolument féministe.
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Après les réseaux sociaux, la parole des femmes se libère sur le grand écran. Mais contrairement à ce que l’on aurait pu prédire, le premier film sur les violences sexistes dans l’industrie du septième art se trame non pas à Hollywood ou en France, mais à Taïwan. Thriller sombre et psychologique, Nina Wu raconte la désillusion d’une jeune actrice venue s’installer à Taïpei dans l’espoir de faire carrière dans le cinéma. Lorsque son agent lui propose de participer au casting d’un film d’espionnage où figurent des scènes de nu et de sexe, elle accepte malgré elle. Et découvre vite les coulisses peu reluisantes d’un milieu si souvent fantasmé: du casting au plateau de tournage, les hommes n’en veulent qu’à son corps. Humiliée, violentée, elle refuse pourtant de renoncer à ses rêves, même lorsqu’ils prennent l’allure d’un cauchemar hallucinatoire. Pour façonner ce personnage, Wu Ke-xi s’est donnée corps et âme. Car l’héroïne de Nina Wu, incarnée par l’actrice taïwanaise de 36 ans, est née de l’imagination et du vécu de cette dernière. Les humiliations sexistes, elle en a subies, elle aussi, avant de se faire un nom et d’exorciser son traumatisme par l’écriture, dans un élan de colère libératrice. Rencontre.

 

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire ce film?

Après avoir fait de la danse hip-hop puis du théâtre pendant quatre ans, je me suis mise à faire de la figuration dans des films. En 2016, j’ai commencé un scénario sur une figurante pleine de rêves et d’ambitions. L’année suivante, lorsque l’affaire Weinstein a éclaté, j’avais un peu mis le script de côté, et je me suis intéressée de près à ce qui s’était passé. J’ai lu de nombreux témoignages de femmes qui étaient très puissants et qui m’ont beaucoup inspirée. Tout ceci m’a rappelé l’une de mes propres expériences que j’avais presque oubliée, douze ans plus tôt. Lors d’un casting pour un premier rôle dans une pub, j’avais demandé au réalisateur comment il avait l’intention de filmer la scène. Il s’était mis à rire et avait demandé à l’acteur principal de me gifler avec une liasse de billets. Il m’avait aussi ordonné de rire “comme une salope” parce que j’étais censée être heureuse qu’on me gifle avec tant d’argent. J’étais traumatisée après ça. En me remémorant la scène, après tout ce temps, j’avais parfois des absences, et je ne pouvais pas toujours distinguer la réalité du cauchemar. Après le mouvement #MeToo, j’ai donc réécrit le scénario très rapidement, en deux semaines, avec cette fois-ci l’épisode de la gifle en tête et le stress post-traumatique que je ressentais. Je voulais que le film prenne cette tournure psychologique et que les spectateur·rice·s puissent entrer dans la tête de Nina.

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Dans le film, Nina se fait aussi gifler sur le tournage…

C’est la scène du film que je préfère. Elle est très puissante, et très difficile sur le plan technique. Elle nous a pris trois jours, a nécessité 28 prises et au moins 150 gifles!

Comment as-tu abordé la question de la nudité au cinéma, qui effraie Nina, et sûrement beaucoup d’actrices?

Dans le film d’espions où elle joue, Nina doit participer à un plan à trois. J’étais très nerveuse à l’idée de tourner cette scène car c’était la première fois que je devais faire une chose pareille. Nous avons donc eu besoin de répéter la scène avant de tourner, en sous-vêtements et sans se toucher: c’était maladroit et effrayant mais surtout absurde! J’ai bien aimé l’effet que cela faisait, et nous avons finalement choisi de ne montrer que la répétition de cette scène.

Nina est régulièrement hantée par une autre femme avec laquelle elle s’est battue -au sens propre- pour avoir le rôle. Que représente-t-elle?

En réalité, elles ne se croisent qu’une fois, dans le corridor d’un hôtel. Le reste est issu de son imagination. Cette femme représente la vraie Nina, celle qui a subi cette horrible agression sexuelle qu’elle essaie d’oublier ou qu’elle refuse de regarder en face. Elle incarne son côté sombre, pour lui signifier qu’elle a fait quelque chose de mal, car Nina se sent coupable et se dit qu’elle ne méritait pas ce rôle.

En Asie, il y a toujours des gens pour critiquer les femmes qui ont dénoncé leur agresseur, en disant qu’elles ne sont pas pures et que c’est de leur faute.

Filmer une histoire d’amour lesbienne est-il un geste militant, au vu du conservatisme en Asie sur ces sujets-là?

Au départ, dans le scénario, j’avais imaginé que Nina avait une aventure avec un directeur de théâtre, mais j’ai finalement choisi qu’elle soit lesbienne. L’idée m’est venue en voyant toutes ces actrices et acteurs ayant fait leur coming out, comme Ellen Page, qui ont dû prétendre être hétéro pour décrocher des rôles.

Quelles ont les conséquences de l’affaire Weinstein et de #MeToo dans le milieu du cinéma en Asie?

Le mouvement est global, et l’Asie a bien sûr aussi été affectée. De manière générale, la société y est plus conservatrice: il y a toujours des gens pour critiquer les femmes qui ont dénoncé leur agresseur, en disant qu’elles ne sont pas pures et que c’est de leur faute. Quand les actrices prennent la parole, elles risquent aussi d’être exclues du milieu du cinéma. En Asie, la plupart des gens ne pensent pas, comme souvent aux Etats-Unis ou en France, qu’elles sont courageuses et qu’il faut les soutenir.

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Comment combattre le sexisme dans ce milieu?

Il faut bien sûr prendre la parole, mais aussi en faire quelque chose. Dans mon cas, c’était écrire un scénario et d’ailleurs, je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse toucher autant de personnes: quand j’étais à Cannes et à d’autres festivals de films, j’ai rencontré beaucoup de femmes aux métiers différents qui racontaient des expériences similaires. Il faudrait aussi que nous ayons plus de réalisatrices, d’écrivaines… J’encourage les femmes à écrire parce que nous avons encore tellement d’histoires à raconter. Les femmes sont souvent mal comprises dans le cinéma: en tant qu’actrice, j’ai reçu beaucoup de scripts avec des rôles féminins un peu mystérieux et fuyants… Moi-même, j’ai du mal à écrire des rôles masculins, car je ne sais jamais ce que les hommes pensent vraiment! (Rires.) Dans Nina Wu, les personnages féminins ont beaucoup de dialogues, contrairement aux hommes. Il y a encore tellement de choses à explorer sur la manière dont nous, les femmes, réfléchissons et percevons le monde…

Propos recueillis par Sophie Kloetzli 

Nina Wu, en salles le 8 janvier 2020.