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Cinéma

Dans son film, Nora Hamdi rend hommage aux maquisardes algériennes comme sa mère

La romancière et cinéaste Nora Hamdi a adapté l’histoire de sa mère pendant la décolonisation de l’Algérie, dans un livre et désormais dans un film éponyme, La Maquisarde. Rencontre.
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Algérie 1956. Neïla a troqué sa robe de paysanne kabyle contre un pantalon et un chemiser d’homme. Elle vient d’apprendre à manier les armes, quand la jeune maquisarde, accompagnée par son frère et son fiancé, est capturée par un groupe de commandos français. Elle sera emmenée dans un lieu d’interrogatoire interdit où on torture celles que l’on considère comme de simples épouses ou sœurs pour qu’elles dénoncent les hommes. 

L’histoire de Neïla n’est autre que celle de la mère de la romancière et cinéaste Nora Hamdi. Chemisier bleu ciel sur un jean slim noir, elle est installée dans son café fétiche, en bas du Centre Pompidou, au cœur de Paris dans le monde d’avant le confinement. Pas étonnant pour cette diplômée d’une école d’art plastique qui a commencé par la peinture. Après avoir publié son livre La Maquisarde en 2014, la Franco-algérienne a voulu mettre en images son hommage aux résistantes algériennes et aux combattantes pour la liberté en général. Dans le film en salle le 16 septembre (Ndlr: la sortie était prévue initialement pour le 25 mars 2020), l’autrice s’est concentrée sur l’incarcération de sa mère dans ce qui s’est avéré être un camp de concentration pour femmes. Son héroïne Neïla se retrouve dans la même cellule qu’une Française anticolonialiste et les deux femmes sont filmées au plus près dans un clair obscur magnifié. Nora Hamdi revient en toute liberté sur cette page historique encore douloureuse qu’est la guerre d’Algérie. Interview sans tabou. 

 

Toi aussi, tu as été une guerrière en réalisant La Maquisarde en auto-production. Pourquoi avoir eu tant de difficultés à financer le film? 

Il faut dire que les mots “femme” et “guerre” ne forment pas une association facile à vendre. (Rires.) La guerre, c’est la quête du pouvoir, c’est perçu comme un truc d’hommes pour une grande partie des décideurs. J’ai fait le choix du huis clos pour des raisons artistiques ,mais il faut l’avouer, surtout économiques. C’est le moyen que j’ai trouvé pour que le film existe. Au départ, je voulais le réaliser en Algérie, mais j’ai vite compris que tout était bloqué. La guerre est un sujet étatique, politique. C’est difficile d’en parler et encore moins quand on est une fille d’immigré·e·s comme moi. Je n’aime pas le mot tabou car cela ne devrait pas l’être, ce sont simplement des faits historiques que je relate. Puis en France, tout n’a pas été simple non plus pour les mêmes raisons. Pourtant, j’avais bouclé un casting avec Rachida Brakni et Emmanuelle Béart dans les rôles principaux. Mais sans argent, c’est devenu impossible. 

“Il était important pour moi de rendre hommage à ces femmes dignes et combatives comme ma mère.

Avec ce film, tu dis que tu veux toucher un public plus large. Pourquoi? 

Malheureusement, tout le monde ne lit pas,mais regarde des vidéos notamment les plus jeunes. C’est à ce public que j’ai pensé en premier. Les plus jeunes lecteurs et lectrices du livre qui ont des parents ou grands-parents algériens ont été très intéressé·e·s. Ils·elles m’enviaient, me racontaient qu’ils·elles du mal à les faire parler pour en savoir plus et avaient besoin de connaître leur histoire, d’identifier leurs propres héros et héroïnes parfois sous les traits de membres de leur famille. C’est primordial pour avancer. En présentant le film, j’ai été très surprise par les réactions des femmes en Algérie. Elles étaient très fières que je mette en valeur cette histoire. Donc oui, un film a forcément plus d’impact émotionnel. 

L’écrasante majorité des personnages sont des femmes. Pourquoi? 

Il était important pour moi de rendre hommage à ces femmes dignes et combatives comme ma mère et de montrer toutes ces résistantes dans leur diversité. Je ne voulais pas donner une vision folklorique, comme on le fait souvent quand il s’agit de femmes arabes. Elles appartiennent à toutes les classes sociales, ont tous les styles. Il y a des femmes en robe de paysanne, en tailleur, en coupe afro, en foulard ou en mini-jupe… C’était comme ça, l’Algérie des années 50. Avec leurs différences, elles combattaient toutes pour la liberté. 

Comment as-tu réussi à traiter de cette guerre sereinement en tant que Franco-algérienne? 

Choisir un camp, c’était tomber dans un piège. Mes parents ont connu cette guerre mais je suis née en France. Cela n’est pas contradictoire, on ne devrait pas avoir peur d’en parler si on s’en tient strictement aux faits. Tout n’est pas manichéen: la France n’a pas été que colonialiste. C’est pour ça que la figure de la résistante qui partageait la cellule de Neïla est clairement inspirée de Germaine Tillion. J’ai voulu révéler à travers ce duo une sororité féministe: ces femmes qui se sont battues comme des hommes, que ce soit pendant l’occupation allemande en France, ou pendant la guerre d’Algérie, sont issues du même moule. J’ai trouvé qu’il y avait une sorte de modernité: on se fout des origines ou de la religion, le plus important est le combat commun. Je n’oublie pas non plus que ma mère a été épargnée par un officier insoumis français, qui a pris le risque de lui laisser la vie sauve. 

 “La guerre, aussi horrible soit elle, a permis aux femmes algériennes de découvrir la vie sans les hommes, en toute liberté. ”   

Tu as tenu à insérer des images documentaires du camp de concentration pour femmes. Pourquoi?

C’est la découverte qui m’a le plus bouleversée. Lors de mon enquête en Algérie, je me suis rendue dans le camp où étaient internées ma grand-mère et ma mère. J’ai vu les fosses communes, les noms inscrits sur les murs… Ces camps sont laissés à l’abandon, les Algérien·ne·s ne se rendent pas compte de ce qui a bien pu s’y passer. Les Français·e·s se sont inspirés des camps nazis pour interner, torturer puis éliminer de façon arbitraire. Ils ont investi des fermes, des écoles ou des villas abandonnées. Evidemment, en Algérie il n’y a rien eu de comparable avec ce qu’ont vécu les juifs, mais il y a bien eu des camps de concentration pour femmes. C’est ce que ma mère a connu et elle a eu la chance d’en témoigner de son vivant.

Comment s’est déroulée la résistance algérienne du côté des femmes? 

La guerre, aussi horrible soit elle, a permis aux femmes algériennes de découvrir la vie sans les hommes, en toute liberté. Pour la première fois, elles ont appris à penser seules. Il fallait s’organiser, s’unir car le but était commun: survivre et être libres. Elles ont dû s’occuper des enfants, des récoltes, du budget… Dans leur labeur, ces femmes étaient persuadées que leur efforts seraient récompensés, qu’elles seraient libres après la guerre. Mais c’était faux et la déception a été grande. Djamila Bouhired, l’icône de la résistance algérienne, l’a bien expliqué. Toutes ces femmes résistantes, les Françaises puis les Algériennes, sont retournées aux fourneaux après la guerre. 

Après un livre et un film, ressens-tu le besoin de poursuivre le travail d’enquête sur la guerre d’Algérie ou comptes-tu passer à un autre sujet? 

Aujourd’hui, je me sens plus forte, plus riche, je sais ou je vais, je suis plus précise dans ma relation avec les autres. Ce film a changé ma vie. Mais il ne faut pas se le cacher, c’était aussi très difficile. Je compte bien passer à autre chose. Dans mon prochain film, j’ai envie de revenir à mes premières amours: le monde de l’art, tout en restant focalisée sur les femmes maghrébines. D’ailleurs, si j’ai choisi ce métier c’est pour parler des femmes qui me ressemblent. Les récits sur les vies et les sensibilités de ces Maghrébines sont encore sous-exploités. 

Propos recueillis par Mérième Alaoui


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