culture

Bande Dessinée

Elle signe “Nos vacances au bled”, récit drôle et fin d’une histoire française de l’immigration

Après Famille nombreuse, Chadia Chaibi Loueslati poursuit dans Nos vacances au Bled l’exploration de son histoire familiale en nous emmenant avec elle en Tunisie, le pays d’origine de ses parents. Une ode à l’insouciance d’une époque révolue, un hommage aux sacrifices de ses parents et une histoire de France à l’adresse de tou·te·s. 
© Astrid di Crollalanza
© Astrid di Crollalanza

© Astrid di Crollalanza


Trente-cinq ans nous séparent du point de départ du récit de Nos vacances au bled. Trente-cinq ans de débats incessants sur l’immigration, l’intégration, la place en France de celles et ceux venu·e·s d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, la place de leurs enfants pourtant français désormais. Nos vacances au bled de Chadia Chaibi Loueslati respire l’insouciance de l’enfance, la nostalgie d’une époque révolue, l’excitation des départs au bled en voiture pour retrouver les siens de l’autre côté de la Méditerranée. Ce livre se veut aussi un rééquilibrage avec le premier tome Famille nombreuse qui parlait de l’histoire de sa famille en France et du regard des Français sur elle. Avec Nos vacances au bled, direction la Tunisie où Chadia Chaibi Loueslati aborde avec beaucoup de finesse et d’autodérision le rapport à ce pays d’origine qu’elle et ses frères et sœurs découvrent, point de départ de leur propre histoire familiale. Rencontre.

Ce livre est inspiré de ta propre vie, il s’adresse à tous les gens qui ne connaissent pas ces histoires de l’immigration mais aussi à celles et ceux qui ont besoin de se reconnaître dans des récits qui leur ressemblent?

Oui, c’est exactement ça. La plupart des gens qui ont lu Nos vacances au bled ont été interpellés par la couverture avec l’image de la Peugeot 504 chargée à bloc, pneus aplatis, les cadeaux coincés devant les sièges, en dessous, débordant le toit aussi! Chaque centimètre d’espace de la voiture était exploité, un vrai Tétris, parce qu’on n’arrive pas les mains vides au bled après quatre années d’absence.  Il y a ceux qui me disent: “On a lu le livre, on a vu des voisins partir comme ça et ça nous a toujours interpellés, maintenant on comprend!” et il y a les autres qui m’écrivent: “Mais ce que tu racontes, c’est aussi mon histoire, on a eu les mêmes vacances au bled!” Quelque part, cela me rassure car, enfant, j’étais persuadée qu’on était les seuls à passer des vacances comme celles-là.

Moi, ça me parle aussi… Comme le fameux passage à la douane où les agents te font parfois sentir que tu n’es pas un jeune du pays, la vie à plusieurs familles dans une même maison pendant un mois, les toilettes à la turque, la sieste obligatoire à cause de la chaleur!

Ah tu l’as eue aussi la sieste obligatoire? (Rires.) Mais c’est horrible parce qu’on n’avait pas l’habitude en France de dormir en plein après-midi! Quand tu es ado, devoir faire la sieste alors que tu as juste une envie, c’est de sortir et de t’amuser, c’était une punition! Maintenant je rêve d’être punie comme ça ! (Rires.) 

Il y a aussi le passage de la découverte des hammams, des corps nus de femmes dans ces grands bains publics, une autre manière de découvrir ses proches à commencer par sa propre mère…

Oui, les femmes s’y déshabillent normalement, moi j’avais une forme de pudeur, je ne comprenais pas trop. Je cherchais les vestiaires et on me répondait:“Y a pas de vestiaires ici, c’est comme ça au hammam!” J’aimais bien l’esprit du hammam, ce lieu de confidences entre femmes, où certaines priaient, d’autres pleuraient, une sorte de confessionnal.

“Il y a toutes ces choses qui ne reviendront plus car elles sont liées à l’enfance.

En quoi ces vacances t’ont-elles permis de voir ta mère autrement?

C’est elle qui suivait les travaux de la maison au bled, elle qui allait chercher les ouvriers au café quand ils n’étaient pas sur le chantier. Dans notre ville, Radès, ça ne se faisait pas, ce n’était pas comme à Tunis, la capitale.  Et pourtant, elle tenait les ouvriers d’une main de maître, les gens là-bas m’en parlent encore! Mais ces messieurs la respectaient car elle était juste, les payait à temps et à leur juste valeur. J’ai une immense fierté pour la femme qu’elle a été. 

On ressent beaucoup de nostalgie dans ta manière de raconter tes vacances au bled…

Oui parce qu’aujourd’hui, je ne pars plus aussi souvent en Tunisie. Même si souvent on rêvait d’aller passer nos vacances ailleurs, mes parents ont réussi à créer ce lien avec notre pays d’origine. Mais cette ambiance-là a disparu, il y a toutes ces choses qui ne reviendront plus car elles sont liées à l’enfance. Ce livre c’est aussi une manière de me, de nous replonger dans nos histoires. 

Il y a beaucoup d’humour aussi. Est-ce que, selon toi, c’est la meilleure façon pour parler de ces histoires liées à l’immigration? 

Moi, j’ai besoin d’humour, j’ai besoin de rire. J’ai tellement pleuré à la mort de mes parents que je crois que je n’ai plus de larmes. Grâce à l’humour, on fait tout passer, tous les messages qu’on souhaite sur le racisme; le rejet des autres, l’intolérance… Et puis, le roman graphique, avec ce ton-là, fonctionne bien pour un récit personnel. Le dessin, plus que l’écriture, c’est une forme de récit qui amène plus de simplicité aussi, tu peux placer des choses qui seront plus difficiles à raconter avec les mots. Je pense à cette scène que je dessine dans le livre: un couple à moto et entre les deux, une machine à laver, pas attachée, que la femme tient de toutes ses forces! 

L’autodérision, c’est ma façon de me mettre en valeur.

Dans le livre, tu es drôle dans ta façon de décrire tes proches, mais tu n’es pas tendre non plus dans ton auto-description…

Oui, j’aime bien me mettre en avant comme ça. L’autodérision, c’est ma façon de me mettre en valeur. Quand je montre ça à mes filles, elles sont mortes de rire. Parfois, elles me rappellent qu’elles sont au collège et qu’il faut que j’arrête. Leurs amies me suivent sur Instagram et ça ne passe pas! (Rires.)

Comment a réagi ta famille à ce portrait que tu as brossé d’elle? 

Ils m’ont lapidée dans le jardin! (Rires.) Non, ils ont bien réagi, ils étaient impatients de découvrir ce deuxième tome. J’ai eu le droit à quelque petites critiques du style “Oh j’ai un gros nez” ,“oh tu m’as fait des sourcils bizarres” mais, ils sont super fiers, ils se reconnaissent dans le récit et ça me fait plaisir. Vous pouvez prendre cinq personnes sur une même situation, les cinq vous la raconteront d’une manière différente à chaque fois. Et puis, il y a les réflexions qui font du bien comme celle de mon frère qui m’a dit: “Tu sais Chadia, je ne me suis pas rendu compte que quand on partait en Tunisie, vous les filles étiez tout le temps en train de faire le ménage, alors que nous on sortait. Si j’avais compris ça, j’aurais réagi différemment”. 

Raconter ces vacances au bled, c’est aussi une volonté de transmission à tes enfants et aux jeunes Français d’origine immigrée qui n’ont pas connu ces histoires-là? 

Oui. D’ailleurs, aux jeunes que je rencontre quand j’interviens dans des classes ou qui me suivent sur les réseaux, je dis souvent: “Parlez à vos parents, à vos grands-parents, posez-leur des questions”. Souvent, on croit connaître notre histoire et ce n’est pas forcément comme ça que cela s’est passé. Moi, je regrette de ne pas avoir interrogé plus mes parents. Pour ce travail, j’ai dû faire appel à la mémoire collective de la famille car mon père et ma mère ne parlaient pas de leurs conditions de vie, l’exil était douloureux et ils ne se plaignaient jamais. C’est à nous de casser ce tabou. À mes filles, je dis: “Ça c’est votre histoire, c’est votre patrimoine. En raison des sacrifices de nos parents, de votre grand-père qui a balayé le métro parisien, vous n’avez pas le droit de ne pas réussir et d’atteindre vos rêves”. 

Y aura-t-il un tome 3? 

C’est en pourparlers! J’aimerais bien raconter les mariages dans nos familles, car c’est quelque chose d’assez folklorique. Chez moi, comme on était onze enfants, il y en a eu un chaque année pendant dix ans! Mais j’hésite, car j’aimerais bien aussi aborder les périodes du collège et du lycée qui ont été très importantes dans notre fratrie. Les études pour nos parents, ma mère notamment, c’était sacré. 

Propos recueillis par Nassira El Moaddem

vacances au bled chadia chaibi loueslati

Nos vacances au bled, Marabulles, éditions Marabout.


1. Cinq séries Cheek qui vont faire votre hiver

Vous êtes en panne d’inspiration? On a sélectionné pour vous cinq séries à binger ces prochaines semaines.
© Astrid di Crollalanza - Cheek Magazine
© Astrid di Crollalanza

3. Les 8 clips à ne pas manquer cette semaine

Quand la musique s’écoute avec les yeux et se regarde avec les oreilles: de Lous and the Yakuza à Meryem Aboulouafa en passant par Joanna, on vous présente les huit clips qu’il ne faut pas manquer cette semaine. 
© Astrid di Crollalanza - Cheek Magazine
© Astrid di Crollalanza

5. La Cheek List 2019 des livres à offrir à Noël

En panne d’idées pour votre liste de cadeaux? On vous file un coup de main avec cette liste de livres qui font notre hiver.
© Astrid di Crollalanza - Cheek Magazine
© Astrid di Crollalanza

6. 4 humoristes à suivre sans faute sur Instagram

Instagram est désormais un tremplin pour les humoristes qui veulent se lancer sans forcément passer par la scène. Notre sélection de Cheek comptes à suivre. 
© Astrid di Crollalanza - Cheek Magazine
© Astrid di Crollalanza