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A l'écran, les personnages de femmes queers prennent enfin de l'épaisseur

Avec Douglas, Feel Good, Twenties ou encore Work in progress, des humoristes queers à la féminité hors-norme et aux vies peu conventionnelles racontent leurs expériences et leurs points de vue. Une première. 
Jojo T. Gibbs dans “Twenties”, DR
Jojo T. Gibbs dans “Twenties”, DR

Jojo T. Gibbs dans “Twenties”, DR


Hannah Gadsby ne s’attendait pas à ce que Nanette, son spectacle de stand-up sorti en 2018 sur Netflix, soit un succès international. Après des années à tenter de percer, elle avait baissé les bras. Ce spectacle, c’était son adieu. N’espérant plus rien, elle avait décidé de mettre cartes sur table, de parler des problèmes inhérents à l’industrie de l’humour et de partager ses traumatismes liés au sexisme, à l’homophobie et à la grossophobie. Un spectacle intime, génialement drôle, intelligent et poignant. Qui aurait pu croire que tant de gens prendraient le temps d’écouter une lesbienne grosse et butch parler de sa vie? 

 

Différente et fière

Dans son spectacle suivant, Douglas, sorti sur Netflix le 26 mai, l’humoriste australienne n’a pas changé. Elle est toujours aussi drôle et intelligente, peut-être plus sûre d’elle, audacieuse, dans son tailleur bleu roi parfaitement coupé. Désormais, elle sait que les gens sont prêts à payer pour l’écouter raconter sa vie. Dès les premières minutes, elle met les choses au clair: pendant une heure, elle va parler à la première personne, de son expérience, de ses opinions, de son point de vue. Si on n’aime pas, on peut sortir. Dans Nanette, Hannah Gadsby parlait principalement de traumatisme, dans Douglas, elle nous fait entrer dans son cerveau d’autiste, une spécificité qui a rendu sa vie un peu compliquée. Elle a parfois du mal à communiquer avec les gens et se sent seule, mais c’est la vie et elle est heureuse comme elle est, ravie que son cerveau l’emmène parfois là où les autres ne vont pas. Avec Nanette et Douglas, Hannah Gadsby montre qu’il y a de la beauté dans la différence, de la valeur. Elle raconte une vie absente des écrans, celle d’une lesbienne grosse, butch et autiste qui a subi des traumatismes. 

 

 

Les femmes queers parfaites

Pendant des décennies, la télé nord-américaine a fait comme si la différence n’existait pas, ou en tout cas, pas à ce point. À partir des années 90, les femmes lesbiennes ou bi ont commencé à apparaître à l’écran, mais elles devaient jouer le jeu de l’hétéronormativité, vivre des vies acceptables. Il leur fallait être sympathiques et drôles, comme Ellen DeGeneres dans sa sitcom Ellen, féminines et mariées, comme Carol et Susan dans Friends, riches et actives, comme la majorité des personnages de The L Word, blanches et minces évidemment. Idéalement, tout ça à la fois. Elles ne semblaient jamais avoir souffert de l’homophobie de nos sociétés, elles étaient parfaitement stables, émotionnellement comme mentalement. Des membres utiles à la société. Dans les années 2010, la télé a fait plus de place aux femmes lesbiennes, bisexuelles et pansexuelles éloignées de “la norme”, aux noires, aux grosses, aux précaires, mais il s’agissait bien souvent de personnages secondaires. À sa sortie, Nanette a provoqué un vrai choc. Alors, comme ça, une lesbienne grosse et hors-normes pouvait être drôle, intelligente et sympa? Avoir des choses à dire? Être un être humain digne d’intérêt? La brèche était ouverte.

 

Les nouvelles voix du lesbianisme 

En décembre 2019, la chaîne états-unienne Showtime (Canal+ en France) diffuse Work in Progress. L’humoriste lesbienne et grosse Abby McEnany y interprète une version fictive d’elle-même qui a décidé de se suicider. Loin d’être noire et lourde, Work in progress est une série drôle, inconfortable et touchante dans laquelle une “grosse gouine queer” de 45 ans qui lutte contre la dépression et l’anxiété vit une belle histoire d’amour et reprend pied. On a parfois envie de se pincer. Difficile de croire à l’existence d’un tel personnage après tant d’années d’invisibilisation des grosses et des butchs. Nul doute que l’implication de Lilly Wachowski, célèbre co-créatrice de la saga Matrix et femme trans, a joué un rôle dans la diffusion de la série. Mais même un tel nom n’a pas suffi à rendre la série intéressante aux yeux de la presse française -le quota d’articles sur des séries avec des lesbiennes devait avoir été atteint avec The L Word: Génération Q, la suite très normative de la série culte et subversive des années 2000.

 

 

En mars 2020, c’est au tour de l’actrice et scénariste noire et lesbienne Lena Waithe (Master of None, The Chi, Queen & Slim) de sortir une série centrée sur une version d’elle-même. Diffusée sur BET aux États-Unis (inédite en France), Twenties raconte les débuts de Hattie, une vingtenaire qui commence à Hollywood en tant qu’assistante. Comme Lena Waithe à son âge, Hattie est une “masculine-presenting stud” (un terme valorisant, qui désigne une femme afro-américaine à l’attitude masculine) qui galère à tous les niveaux. Quelques semaines plus tard, la chaîne britannique Channel 4 et Netflix mettent en ligne la série Feel Good dans laquelle l’humoriste canadienne Mae Martin joue elle aussi une version fictive d’elle-même vivant en Angleterre. Mae est une humoriste androgyne qui rencontre une femme à l’un de ses spectacles. Oui mais voilà, Mae est une alcoolique sobre à la vie plutôt instable. Mae n’a pas d’appart, pas vraiment de boulot et une fâcheuse tendance à surinvestir ses relations amoureuses. bref, une héroïne pas franchement bien sous tous rapports.

 

 

Le début d’une nouvelle ère?

Ces trois séries ont beaucoup en commun, elles sont semi-autobiographiques et ont pour protagonistes des femmes lesbiennes ou à la sexualité fluide non-définie, tout sauf acceptables. Elles sont masculines ou gender fluid, ce qui leur cause parfois des problèmes dans une société qui ne sait pas quoi faire d’elles. Elles appartiennent à des groupes de femmes que la télé a historiquement préféré ignorer: Abby est grosse, Hattie est noire, Mae est alcoolique. Elles ont opté pour un boulot basique qui ne demande pas trop d’investissement ou galèrent professionnellement et financièrement. Mae et Hattie doivent gérer leurs troubles mentaux, tandis qu’Hattie est une adulescente qui a bien du mal à gérer sa vie. Bref, ce ne sont pas les citoyennes modèle qui font tourner l’économie. Le simple fait que ces femmes aient la possibilité de raconter leurs expériences est une révolution, et le fait que des personnages aussi éloignés de l’hétéronormativité existent est une bouffée d’air frais. Ces séries et spectacles marquent le début d’une nouvelle ère dans laquelle les femmes queers non-conformes ne sont plus réduites aux bas-côtés, mais traitées comme des personnes dignes d’intérêt.

Aline Mayard 


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