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“Ratched”: la méchante est lesbienne, et cela fait du bien

Dans sa dernière série, Ryan Murphy fait de Miss Ratched, l’infirmière malveillante de Vol au-dessus d’un nid de coucou, une lesbienne et détruit au passage certains clichés.
© Netflix
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À l’origine de Ratched, la nouvelle série Netflix, il y a Vol au-dessus d’un nid de coucou de Miloš Forman, un film typique des années 70. Son héros est un homme toxique, McMurphy, un condamné pour viol sur mineur qui feint la folie pour éviter la prison. Son antagoniste est une femme qui s’oppose à lui, l’infirmière en cheffe, Miss Ratched. L’homme refuse de respecter des règles qu’elle a érigées pour aider les patients. Il est dépeint comme féru de liberté et bon-vivant. Elle comme rabat-joie, castratrice et sans cœur. S’il est vrai qu’à la fin, elle finit par réagir au désordre de façon punitive et cruelle, elle ne fait, pendant la grande partie du film, que son métier. 

Il est facile aujourd’hui de voir dans son titre de “5ème plus grand méchant de l’histoire du cinéma” une marque de sexisme. Miss Ratched est une femme qui impose des règles à des hommes, qui peut leur confisquer leur liberté et décider de leur futur. Pire, elle le fait de façon calme et impassible, sans adopter le comportement doux et impressionnable qu’on attend d’une femme. Dans le film, et dans le livre dont il est adapté, il n’est rien dit de ce que Miss Ratched pense, de ce qu’elle ressent, de qui elle est. On ne sait pas si elle est hétéro, lesbienne ou bi, mais son personnage correspond à bien des égards au cliché de la vilaine lesbienne qui hante les films hollywoodiens depuis un siècle.

 

Réhabilitation

Dans Ratched, diffusée depuis quelques jours sur Netflix, Ryan Murphy offre à la fois une “origin story” et une réhabilitation à l’infirmière sociopathe, désormais interprétée par l’actrice lesbienne Sarah Paulson. La série, à mi-chemin entre le soap, le thriller et l’horreur, imagine son arrivée dans le monde psychiatrique de la fin des années 40. Ratched s’intéresse à ce qu’elle a d’humain: son besoin d’amour et son envie d’aider. Survivante de violences, elle est prête à tout, même le pire, pour sauver celles et ceux qu’elle aime et qui sont rejetés de la société. Elle devient une femme capable d’amour inconditionné mais aussi d’actes impardonnables. Elle est aussi désormais lesbienne. Une lesbienne multi-dimensionelle dans les années 40, voilà qui change.

Car les femmes homo ou bisexuelles sont les grandes absentes du début du cinéma hollywoodien. Des années 30 à 60, elles furent tout bonnement interdites d’écran par le code Hays qui déterminait ce qui pouvait ou ne pouvait pas être montré dans un film. Certains personnages pouvaient cependant être lus comme lesbiens, mais ils étaient systématiquement inquiétants. C’est le cas de Mrs. Danvers, la gouvernante de Rebecca d’Alfred Hitchcock sorti en 1940. Obsédée par Rebecca de Winter, son ancienne patronne morte en mer, elle va tout faire pour pousser à bout la nouvelle femme de son patron, la seconde Madame de Winter. Comme Nurse Ratched, Mrs. Danvers est effrayante car elle est froide, autoritaire, manipulatrice et n’a que faire des ordres de son patron.

 

Lesbiennes effrayantes

À l’écran comme dans la vie, les lesbiennes font peur aux hommes car elles remettent en question le modèle social hétéronormé, elles montrent que les femmes n’ont pas à se comporter comme de gentilles épouses souriantes et loyales, qu’elles peuvent vivre librement, sans dépendre d’hommes

Dans les films de l’Âge d’or d’Hollywood, les lesbiennes sont présentées comme des femmes ayant des troubles mentaux -il faut l’être pour refuser le modèle social. Elles sont généralement obsédées par une femme hétéro, prêtes à tout pour les séduire ou prendre leur place, comme Eve dans le film homonyme de Joseph L. Mankiewicz (1950). Faute de représentations positives, la lesbienne psychopathe devient le seul type de personnage lesbien visible au cinéma.  “Nous avons été effacé du narratif ”, a expliqué l’actrice bisexuelle Cynthia Nixon, qui interprète l’amante de Nurse Ratched dans la série.Je peux à peine penser à un autre personnage lesbien que Mrs Danvers dans Rebecca. C’est une super performance, mais pas vraiment un modèle”, continue-t-elle.

Le Code Hays disparaît dans les années 60, le cliché de la lesbienne obsédée par une femme hétéro lui survit, comme dans Fenêtres sur New York (1980), Haute tension (2003), Chronique d’un scandale (2006) ou encore The Neon Demon (2016). À la même époque, un nouveau cliché voit le jour, celui de la bisexuelle hypersexuelle manipulatrice, comme la vampire Miriam Blaylock dans Les Prédateurs (1983) ou la serial killer Catherine Tramell dans Basic Instinct (1992).

 

Nouvelles nuances

Depuis les années 2000, les lesbiennes ne sont plus systématiquement des tueuses en puissance, et quand elles le sont, ce n’est plus parce qu’elles sont lesbiennes. Monster de Patty Jenkins (2003) marque ce changement. Adapté d’une histoire vraie, le film explique comment Aileen Wuornos, jouée par Charlize Theron, est devenue une serial killer d’hommes. Le film l’humanise, la peint comme une victime de la violence des hommes, qui tue initialement pour survivre. Son amour saphique n’est pas la source de sa folie meurtrière, c’est ce qui lui reste d’humanité, ce qui permet aux spectateur·ices de se reconnaître en elle. Depuis, des scénaristes, généralement des femmes, ont donné vie à des lesbiennes ou bisexuelles fictionnelles dangereuses qui ignorent les clichés. Il peut s’agir autant de personnes souffrant de troubles mentaux, comme Villanelle dans Killing Eve que d’anti-héroïnes comme Alex Vause dans Orange is the new black ou Pam dans True Blood.

Ratched va encore plus loin dans cette mouvance puisque la série se réapproprie le cliché de la lesbienne psychopathe. Ryan Murphy, lui-même gay, joue sur le comportement contrôlé, froid, manipulateur de l’infirmière. Mais il nous montre les traumatismes qu’il cache, il nous montre l’envie de vivre et d’aimer qui l’accompagne, il lui redonne une humanité. Au passage, Ryan Murphy dénonce la pathologisation de l’homosexualité, véhiculée par le Hollywood de l’époque, et les traitements auxquels les lesbiennes étaient soumises dans les hôpitaux psychiatriques des années 40. Il oppose le mal être des femmes internées à la joie de vivre des lesbiennes qui s’assumaient alors, celles qu’aucun film ne montrait. “Que Ryan [Murphy] s’intéresse à cette période et nous réinsère dans l’histoire (…) et mette en lumière les nombreuses épreuves, tribulations, obstacles et persécutions que nous avons affrontés, c’est vraiment, vraiment important, et pas trop tôt ” , estime Cynthia Nixon au micro de Glaad. Grâce à Murphy, Paulson et Nixon, trois artistes queers, les lesbiennes ont enfin le droit d’être, avec leur part d’obscurité et de bonté. 

Aline Mayard


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