culture

Livres

Pour s’engager, elles ont décidé d’ouvrir leur librairie

Nous avons demandé à plusieurs femmes devenues libraires ce qui leur plaisaient dans ce métier de partage et de transmission. 
La librairie El Ghorba mon amour, à Nanterre, DR
La librairie El Ghorba mon amour, à Nanterre, DR

La librairie El Ghorba mon amour, à Nanterre, DR


On a été sonnées. L’annonce du confinement, alors que l’on venait d’ouvrir les portes de la librairie, nous a sidérées.” Halima M’Birik et Elsa Piacentino, qui se sont rencontrées pendant leurs études de sociologie au début des années 2010, ont ouvert les portes de leur librairie El Ghorba, mon amour à Nanterre (92) le 12 mars dernier. Une inauguration express pour ce projet en gestation depuis 2012, immédiatement mis sur pause par l’annonce du confinement. A Nanterre, pourtant, elles étaient attendues. La seule librairie de cette ville de plus de 95 000 habitants avait fermé ses portes en 2017, sans jamais être remplacée. “Dans la ville, les gens ont tout de suite été enthousiastes, explique Halima M’Birik. Le bouche à oreille pendant le confinement a très bien fonctionné.”

Cette période aura eu le mérite de mettre en avant les librairies indépendantes et leur rôle capital dans les villes. Des lieux de transmission et de partage vers lesquels les populations locales se sont tournées en ces temps incertains. Wissam Mimouni, qui a cofondé avec Chloé Bellue la librairie Fiers de lettres à Montpellier en 2018, a eu ce même sentiment. “Les gens recréent un lien avec le livre et prennent conscience de l’importance des librairies indépendantes face à Amazon”, explique-t-elle. Pour Héloïse Adam, qui a ouvert l’année dernière avec Jean-Baptiste Laurin la librairie Albertine à Concarneau dans le Finistère, le confinement a permis de resserrer les liens. “Nous avons beaucoup échangé sur les réseaux et nous avons constaté une prise de conscience, les gens avaient envie de nous soutenir au moment de la réouverture.

 

Un métier qui a du sens

Ce lien très fort entre la librairie et les habitants et associations locales était d’ailleurs au cœur de tous leurs projets de réorientation. Pour se réinventer libraire à la trentaine, elles ont suivi des formations à l’Institut National de la Formation de la Librairie (INFL) à Montreuil, au sein du pôle Métiers du Livre à Saint-Cloud ou à Book Conseil à Paris. Avec souvent l’envie de tirer un trait sur un métier qui manquait de sens. “Après avoir fait mes études en école de commerce, j’ai rejoint un cabinet de conseil au sein duquel j’intervenais sur les questions de management et de performances industrielles, explique Wissam Mimouni de la librairie Fiers de lettres. J’ai fait ça pendant dix ans et au fur et à mesure je voyais que le secteur était bouleversé, qu’il y avait de plus en plus de plans sociaux, que le management était violent envers les populations les plus fragiles. Ça créait une vraie dissonance cognitive.” Wissam décide de renouer avec son amour des livres et suit une formation chez Book Conseil qui dure deux semaines. Elle y trace les contours d’une librairie engagée sur les questions d’écologie et de développement durable.

La librairie se réaffirme comme un lieu politique de partage et de transmission, ancré profondément dans la vie de la ville.

Au téléphone, Héloïse Adam nous raconte le parcours de son compagnon Jean-Baptiste et fait écho de cette même dissonance qui l’a encouragée à s’inscrire à la formation de l’INFL et à venir ouvrir sa petite librairie dans le Finistère. “Jean-Baptiste a 43 ans. Quand nous avons imaginé le projet, il était contrôleur de gestion et nous vivions à Saint-Denis. Notre envie de changer de vie est née d’une série de prises de conscience politiques et écologiques. Jean-Baptiste travaillait à ce moment-là dans l’armement et il trouvait de plus en plus que son job était en contradiction avec ses envies et ses convictions. Quand son travail est devenu une vraie souffrance, il a fini par obtenir un licenciement et s’est inscrit à la formation.” Le couple décide de s’installer avec ses enfants à Concarneau, une ville où la dernière librairie indépendante Le Livre Phare avait fermé ses portes en 2016 sans être remplacée.

Annabelle Chauvet et Juliette Debrix, deux amies de 26 et 25 ans qui viennent de terminer leur crowdfunding pour ouvrir en novembre la librairie Un livre et une tasse de thé à Paris dans le 10ème arrondissement, se retrouvaient elles aussi dans l’impasse dans leurs voies professionnelles. Juliette fait des études d’art et des formations dans l’entrepreneuriat avant de travailler en tant qu’assistante d’éducation dans l’éducation nationale. Après des études en philosophie politique, Annabelle suit quant à elle une formation pour être journaliste culturelle et connaît la précarité de la pige pendant trois ans. “J’ai eu un gros ras-le-bol de la précarité du journalisme et du peu de perspectives d’embauches, explique-t-elle. L’automne dernier, je me suis cassé le pied et j’ai réfléchi à ce qui me plaisait dans le journalisme: lire des livres, interviewer des auteur·rice·s pour parler de leurs engagements. Tout ça peut se faire dans une librairie. J’ai embarqué Juliette et nous voilà!” Elles se forment et reprennent le fond de la librairie Aux livres, etc.

 

Porter des valeurs

La librairie se réaffirme comme un lieu politique de partage et de transmission, ancré profondément dans la vie de la ville. Il suffit de faire un petit tour dans les rayons de la librairie El Ghorba mon amour, installée à la sortie de la station Nanterre Université, pour voir que l’engagement et les valeurs sont au cœur de la réflexion des deux amies qui se sont rencontrées au moment du mouvement contre le CPE pendant lequel elles ont fait leurs armes militantes. “Nous avions envie de créer du lien avec le territoire, en partant notamment du constat que l’université de Nanterre est très enclavée. Nous voulions créer un lieu pour fédérer les habitant·e·s et les étudiant·e·s”, explique Halima M’Birik, qui s’est reconvertie après avoir travaillé dans le développement local. 

Au-delà de cette idée de créer un lieu d’échange, nous voulions réfléchir à la question de l’immigration, poursuit Halima. ‘El Ghorba’ signifie l’exil en arabe. A l’endroit où nous sommes installées se trouvait dans les années 50 l’un des plus grands bidonvilles de France, La Folie. Le gros projet urbain de Nanterre Université qui est actuellement en cours, vient effacer toutes les traces physiques et matérielles de cette histoire. Nous avons envie de lui rendre hommage, notamment en dédiant un rayon à l’histoire locale. Il est important de connaître son passé pour ne pas le reproduire.” Dans leur librairie, on retrouve aussi bien un rayon très complet autour de l’antiracisme, un rayon féministe, qu’une très belle sélection de littérature plus généraliste. A l’avenir, elles prévoient d’inviter les associations locales et d’offrir des temps forts aux enfants et aux familles. Et d’inviter chacun·e à pousser la porte de la librairie.

 

librairie Albertine DR

La librairie Albertine à Concarneau, DR

Albertine, la librairie concarnoise, porte son engagement dans ce prénom qui se dessine sur la devanture. “Toute la ligne de la librairie est contenue dans ce prénom qui est à la fois une allusion à l’Albertine de Proust, pour marquer l’ancrage dans la littérature et la poésie, et à Albertine Sarrasin, une écrivaine très engagée qui a écrit toute son œuvre en prison. Nous voulons ces deux directions: l’amour de la littérature et l’engagement dans les idées.” Très vite, la librairie est devenue un lieu de rencontre pour les associations locales portées sur l’écologie. Et les liens se sont formés. 

Ces liens, Sandrine Lana, journaliste pigiste, espère les tisser lorsqu’elle finalisera son projet de librairie dans le Lubéron. Pour elle, porter des valeurs tout en étant inclusive est capital. Elle proposera d’ailleurs un rayon de classiques en occasion. “Avec mon associé, nous avons envie de faire une librairie généraliste, pas élitiste, qui portera des valeurs d’ouverture et d’inclusion avec une forte ouverture sur les sciences humaines. Je vais veiller à ce que l’on travaille activement à avoir une offre littéraire qui inclut des autrices et que nous n’ayons pas dans nos rayons 90% d’auteurs blancs quinquagénaires!” L’un des enjeux d’installer une librairie dans une petite ville est de n’exclure personne. “Je ne veux pas que les gens aient peur de rentrer, explique Sandrine. Certaines peurs peuvent se cristalliser autour des lieux culturels comme le musée, le théâtre. Nous allons travailler à ce que personne n’ait peur de pousser la porte.

Je veux vraiment proposer un lieu où toutes les classes sociales peuvent se retrouver boire un thé. Faire comprendre à tout le monde qu’ils sont les bienvenus en proposant notamment des livres avec des prix abordables.”

Lisa Pfister, 24 ans, s’est reconvertie dans le métier de libraire après avoir été chargée de projets culturels dans une association et avoir été AESH dans des écoles. Elle a monté La Lisette, une petite librairie à Schirmeck dans le Bas-Rhin. Soucieuse de porter ses valeurs féministes, écologistes, antiracistes, elle veut avant tout prôner une grande ouverture. “L’enjeu pour moi lorsque j’ai ouvert en 2019 a été de ramener de la culture dans cette petite ville de la vallée de la Bruche, explique-t-elle. Comme plein de petites villes, Schirmeck était un peu en déclin depuis quelques années. Je veux vraiment proposer un lieu où toutes les classes sociales peuvent se retrouver boire un thé. Faire comprendre à tout le monde qu’ils et elles sont les bienvenu·e·s en proposant notamment des livres avec des prix abordables. Il y a bien sûr une offre généraliste mais aussi un accent sur les autrices, les essais sur la condition de la femme, l’écologie, le racisme. Pour la jeunesse, je choisis des œuvres inclusives et non genrées pour être en adéquation avec mes convictions.

Wissam Mimouni prône elle aussi ce mélange entre fortes valeurs et ouverture d’esprit au sein de sa librairie axée sur le développement durable. “J’avais envie de proposer un fond dans la librairie qui soit vraiment engagé. Je voulais donner à penser le monde de demain, offrir un lieu d’intimité avec le livre. Nous avons autant des romans feel good sur les changements de vie que du développement personnel, du jardinage, de l’effondrement, de la collapsologie, de la sociologie. Et ce qui est passionnant, c’est de voir que des personnes qui viennent chercher un livre de jardinage se mettent progressivement à acheter des livres sur les enjeux écologiques et qu’elles ont envie d’aller de plus en plus loin.” Annabelle Chauvet, tout juste sortie de ses premiers jours de stage, réfléchit déjà aux engagements que lui permettront de porter sa future librairie. “Le féminisme, bien sûr, mais aussi l’écologie, l’environnement. En formation, je réfléchis aussi aux catégories: quand on place un livre en littérature étrangère, c’est déjà politique. Pourquoi ne pas repenser le rayonnage?” 

Malgré le challenge économique que représente l’ouverture d’une librairie en 2020, dans un contexte de crise sanitaire et de difficultés liées au secteur, ces nouvelles libraires tiennent bon. Avec au cœur de leur démarche l’envie de participer à la vie du quartier et d’imaginer, concrètement, ce “monde d’après” plus solidaire et plus local, que l’on nous a tant vendu.

Pauline Le Gall 


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