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Musique

Peut-on être féministe et aimer le reggaeton?

Vulgaire et dégradant pour la femme, le reggaeton? La féministe colombienne Catalina Ruiz Navarro nous explique pourquoi cette musique est compatible avec le féminisme. 
Capture d'écran du clip de
Capture d'écran du clip de "Despacito"

Capture d'écran du clip de "Despacito"


Catalina Ruiz Navarro est l’une des féministes colombiennes et latino-américaines les plus en vue du moment. Avec son livre Las mujeres que luchan se encuentran (Ndlr: Les femmes qui luttent se retrouvent), elle tente de décrypter les grands thèmes du féminisme que l’on rencontre à l’heure actuelle sur le continent latino-américain. Parmi les sujets abordés, celui du corps, qui tient une place si importante dans la vie des femmes latinas, mais également celui de leur rapport au reggaeton. Ce genre musical, né dans les années 2000 entre Panama et Porto Rico, est souvent critiqué pour ses propos dégradants envers les femmes. Mais pour Catalina Ruiz Navarro, il est possible d’en avoir une lecture différente. Installée depuis 5 ans au Mexique, cette féministe et autrice de 37 ans raffole des “soirées perreo” comme on dit communément en espagnol pour évoquer ce genre. Elle nous explique pourquoi il ne faut pas s’inquiéter des propos machistes de cette musique, désormais populaire dans le monde entier. Et surtout, continuer de danser. Interview.

catalina navarro ruiz © Leandro Teysseire

Catalina Navarro Ruiz © Leandro Teysseire

Pourquoi le reggaeton est-il si critiqué selon toi? Est-ce simplement à cause de ses propos machistes?

Les gens ont en effet tendance à dire que le reggaeton est un genre humiliant pour les femmes, mais si on y regarde de plus près, il me semble que cela va bien au-delà de ce style musical. Oui, le reggaeton tient des propos misogynes. Mais que dire des Beatles lorsqu’ils chantent Run for your life? Je reprends les paroles: “Je préfère te voir morte, fillette, que de te voir avec un autre homme.” Bizarrement, on préfère se scandaliser contre le reggaeton et se donner une bonne conscience féministe. Moi, je vois derrière tout ça du racisme et du classisme: le reggaeton vient des milieux populaires latino-américains, et à travers cette critique, ce sont surtout eux que l’on traite de misogynes. La musique est machiste car nos sociétés sont machistes. Réécoutez donc la chanson de The Police Every Breath You Take

“Le beat du reggaeton est celui des classes populaires.”

Comment définirais-tu le rôle social du reggaeton?

Je crois que le reggaeton est aujourd’hui la représentation de la culture pop latino-américaine. Il raconte les histoires de ce continent et son beat vient des tambours africains apportés par les esclaves, qui ont un lien avec le battement de cœur. Ce beat, c’est, comme je le disais précédemment, celui des classes populaires, où l’on retrouve tous les mélanges. Comme avec le hip-hop, il y a quelque chose d’ostentatoire dans l’esthétique du reggaeton: on parle souvent de leur côté “nouveaux riches”. Bien sûr qu’il y a de ça, car souvent, les chanteurs de reggaeton sont les descendants de ces mêmes esclaves africains, de ces communautés indiennes, à qui on a tout pris et qui aujourd’hui récupèrent un peu ce qui leur est dû.

 

 

Irais-tu jusqu’à dire qu’il y a quelque chose de féministe dans le reggaeton?

Je déteste le féminisme prescriptif qui te dit ce que tu peux faire ou ne pas faire. Tu ne peux pas à la fois dire à une femme qu’elle peut faire ce qu’elle veut de son corps tout en lui disant de ne pas écouter ou danser le reggaeton parce qu’en faisant cela, elle se manquerait de respect à elle-même. Ça s’appelle du slut shaming, ça. En plus, je crois que les femmes adorent le danser car elle n’ont pas besoin d’être en couple, elles peuvent le danser seules ou avec leurs copines, et surtout elles peuvent se permettre d’être sexuelles et se reconnaître comme des êtres sexuels, sans être jugées. La piste de danse est presque toujours un safe space. Pas comme la rue, le bureau, ou ne serait-ce que la file d’attente pour les toilettes de la discothèque. Je crois que les sociétés ne laissent pas forcément ces espaces de reconnaissance sexuelle aux femmes. Ce que le reggaeton, lui, permet, le temps de la fête.

“Despacito est un hommage au plaisir féminin.”

Il y a de plus en plus de chanteuses de reggaeton, cela change-t-il le ton général?

Il y a une scène reggaeton féministe et lesbienne underground. Mais le reggaeton reste avant tout un mouvement grand public, de masse. Il fait lui aussi partie de ce monde capitaliste où l’on créée des produits pour un marché. Et sur ce marché, il y a de plus en plus de femmes qui apportent leur vision. Prenez la chanson de Maluma et Becky G qui s’intitule La Respuesta. Becky G dit: “Je ne fais pas la vaisselle, je ne repasse pas et je ne sais pas cuisiner.”

 

 

Becky G est une chanteuse d’origine mexicaine; or au Mexique, c’est exactement ce que font les femmes, pour tous les hommes de la famille: la vaisselle, le repassage et la cuisine! C’est d’ailleurs le cas dans toute l’Amérique Latine. Bien entendu, cela ne veut pas dire que, dès demain, les femmes vont dire à leur mari qu’elles ne veulent plus rien faire à la maison, mais elles l’écoutent à la radio et ça, c’est un énorme changement dans les conversations qui peuvent se faire entre une culture et son public. Toutes les chanteuses de reggaeton ne sont pas féministes, mais sans aucun doute elles changent un peu le cours des discussions.

En tant que latino-américaine, es-tu fière de la place centrale qu’occupe aujourd’hui le reggaeton?

Je suis extrêmement fière. Despacito est la chanson la plus écoutée au monde et c’est un reggaeton, en espagnol… En plus, les paroles de cette chanson sont un hommage au plaisir féminin: “Montre à ma bouche tes lieux préférés. Doucement…” Quel féminisme! Le reggaeton est quelque chose d’efficace et d’irrésistible, je crois. Et d’ailleurs, vous ne trouvez pas que “Dale papi Dale!” (Ndlr: Vas-y chéri, vas-y) est une ode au consentement?

Propos recueillis par Margot Loizillon, à Bogota


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