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Les romans Cheek de la rentrée littéraire 2020

Notre sélection de romans écrits par des femmes en cette rentrée littéraire de janvier 2020. 
Diane Keaton dans Annie Hall, DR
Diane Keaton dans Annie Hall, DR

Diane Keaton dans Annie Hall, DR


Cette rentrée littéraire a commencé sous le signe du féminisme avec le très beau roman de Vanessa Springora, qui a lancé dès la fin du mois de décembre une conversation nationale sur la pédocriminalité et sur la manière dont une génération post-68 a fermé les yeux sur le sujet en France. De nombreux romans de cette rentrée suivent cette tendance d’exposer avec des mots forts des sujets que l’on essaie trop souvent de passer sous silence. De la figure pesante du père au désir de solitude, en passant par le rapport complexe à la maternité ou la place des femmes dans la société en Corée, les autrices de la rentrée brisent tous les tabous. Notre top 12. 

 

Le consentement, de Vanessa Springora (Grasset)

Le consentement

Ça raconte quoi: Dans son premier roman, Vanessa Springora raconte l’emprise qu’a exercée sur elle G., un auteur célèbre, alors qu’elle n’avait que 14 ans.

Pourquoi on le recommande: L’autrice décortique avec beaucoup d’intelligence la manière dont l’auteur a instauré avec elle une relation de domination. Elle analyse les éléments de sa vie dont il s’est servi pour l’attirer dans ses filets -l’absence de son père, sa fascination pour le milieu littéraire, son désir de grandir vite. Le récit dresse un portrait très fin d’un prédateur et le long processus qui a mené la jeune V. à se rendre compte qu’elle était non pas sa muse, comme il aimait à le dire, mais sa victime. Une parmi tant d’autres. Dans la deuxième partie du roman, elle raconte l’après: la reconstruction extrêmement difficile, le rapport d’abord brisé avec la littérature. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans cette histoire destructrice: la manière dont elle a réussi à récupérer son récit, à se réconcilier avec la littérature, à reprendre les armes. Poignant et nécessaire.

 

Crazy Brave, de Joy Harjo (Editions Globe)

crazy brave

Ça raconte quoi: Je suis née fragile, femme et indienne sur des terres qui nous ont été volées.” C’est ainsi que se décrit Joy Harjo, poétesse et musicienne féministe amérindienne dans son autobiographie Crazy Brave. Elle raconte son existence, de son enfance auprès d’un beau-père violent à sa découverte de la scène artistique foisonnante des années 70.

Pourquoi on le recommande: Parce que Joy Harjo raconte toutes les difficultés qu’elle a dû traverser, freinée par les hommes violents qui n’ont cessé de lui barrer la route et par le racisme omniprésent aux États-Unis, et qu’elle en tire un récit d’émancipation extrêmement fort et puissant. On y découvre sa poésie, mais aussi toute la scène amérindienne des années 70 et son renouveau artistique et culturel. La rencontre de Joy Harjo avec d’autres artistes et ses expérimentations en écriture et en peinture lui ont permis d’inventer une spiritualité bien à elle. Une lecture poétique et inspirante pour mieux découvrir la première femme amérindienne à être devenue “Poet Laureate” (poétesse officielle) des États-Unis.

Traduit de l’américain par Joëlle Rostkowski et Nelcya Delanoë

 

Love Me Tender, de Constance Debré (Flammarion)

love me tender

Ça raconte quoi: Constance Debré a 47 ans et un fils de 8 ans. Quand elle annonce à son ancien mari qu’elle est lesbienne, ce dernier l’arrache à son enfant et l’empêche de le voir. De galère d’appart en galère financière et de conquête en conquête, la narratrice réfléchit à la direction que prend sa vie.

Pourquoi on le recommande: Avec Love Me Tender, Constance Debré porte un regard nouveau sur la maternité. Elle montre la manière dont son rapport à son fils n’a rien de viscéral mais s’imbrique dans une réflexion plus large sur sa vie. Alors qu’elle tend vers une simplification, vers un minimalisme dans son écriture et dans son quotidien, quelle place occupe-t-il? Qu’attend-on d’une mère? Quels sentiments restent-ils quand on s’est libérée des angoisses matérielles, de sa carrière, de son mariage? Quand on a coupé les liens avec une société consumériste? Ce qu’il reste, c’est ce roman qui va droit au but, qui ne s’encombre pas de lieux communs ou d’idées reçues sur les relations. Et duquel se dégage une émotion presque brutale.

 

À Mains nues, d’Amandine Dhée (éditions La Contre Allée)

a mains nues

Ça raconte quoi: Dans une forme très libre, quelque part entre le roman et l’essai, Amandine Dhée continue sa réflexion commencée avec La Femme brouillon (éditions la Contre Allée, 2017). Avec À Mains nues, l’autrice et comédienne raconte une chronologie du corps et du désir d’une femme, des premiers émois à la vieillesse.

Pourquoi on le recommande: Amandine Dhée ne se refuse aucune réflexion. Si ce qu’elle dit gêne, tant mieux, cela fait partie de sa démarche féministe de ne pas idéaliser le corps des femmes et leur sexualité. Elle explore les premières caresses sur ses copines étant enfant, le désir presque intenable de l’adolescence, les premières règles, la froideur crispante du cabinet du gynécologue, l’accouchement, la masturbation et les fantasmes, la routine du couple, la sexualité à l’EHPAD… Rarement un ouvrage aura proposé une cartographie aussi précise du corps comme terrain de doutes, d’envies et aussi comme puissant allié. “À l’heure où l’on fourre des parfums de synthèse dans les serviettes hygiéniques, écrit-elle, il y a urgence à embrasser le sexe des femmes, le chérir, le consoler de tant de bêtises.” Un manifeste qui appelle à mieux connaître son désir, quel que soit son âge.

 

Le Silence d’Isra, d’Etaf Rum (Éditions de l’Observatoire)

le silence d'isra

Ça raconte quoi: Le Silence d’Isra raconte l’histoire croisée d’Isra, une jeune femme palestinienne forcée à se marier et à quitter son pays pour vivre à Brooklyn et de sa fille Deya, qui grandit aux États-Unis et refuse de laisser sa famille décider de son avenir.

Pourquoi on le recommande: Le premier roman d’Etaf Rum, née à Brooklyn de parents palestiniens, fait écho à sa propre vie. Dans un récit fleuve plein de passion, on reconnaît l’envie de l’autrice de dénoncer les rouages patriarcaux d’une famille aux prises avec la tradition, tout en faisant preuve de compréhension par rapport à la pression qui pèse sur chacun de ses membres. Si elle n’est pas tendre avec ses personnages masculins, elle tisse une véritable ode à la sororité, au pouvoir des femmes et à la force émancipatrice de la littérature et de l’éducation.

Traduit de l’anglais par Diniz Galhos

 

Pardon, d’Eve Ensler (Denoël)

pardon eve ensler

Ça raconte quoi: L’autrice des Monologues du vagin revient sur son enfance en imaginant la lettre que son père, décédé sans s’être jamais excusé auprès de sa fille, aurait pu lui écrire. Elle y revient sur les violences sexuelles qu’il lui a fait subir dès son plus jeune âge.

Pourquoi on le recommande: La lecture de Pardon est par moments insoutenable. L’autrice, à travers les yeux de son père, raconte avec une précision chirurgicale des abus d’une violence absolument inconcevable qu’elle a subis dans son enfance. Mais elle explique surtout à quel point son père l’a détruite en montant le reste de sa famille contre elle et en faisant voler en éclats sa joie de vivre et sa confiance en elle. Pardon est le récit d’une manipulation puis d’une reconstruction qui se fait, justement, sans les excuses du père. Sans jamais essayer d’excuser ou de justifier les actes de son bourreau, elle salue surtout le courage de toutes celles qui survivent. Et elle leur offre dans cette centaine de pages une tentative violente mais nécessaire de catharsis.

Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié

 

Kim Jiyoung, née en 1982, de Cho Nam-Joo (NiL)

kim jiyoung

Ça raconte quoi: Dans son premier roman, la scénariste Cho Nam-Joo raconte l’histoire d’une femme en Corée, de ses balbutiements à son premier enfant. Adapté au cinéma en octobre dernier, ce roman a été un énorme succès en Corée et il a réveillé une forte polémique entre féministes et antiféministes.

Pourquoi on le recommande: Cho Nam-Joo se sert de la vie d’une femme pour décortiquer tous les mécanismes patriarcaux à l’œuvre dans la société coréenne. Dès sa naissance, ses parents souhaitent avoir un garçon plutôt qu’une fille. Et tout le reste de sa vie est conditionné par le fait d’être une femme: injustices à l’école, discrimination à l’embauche, inégalité dans le couple, obligation d’abandonner son travail pour élever ses enfants… Dans un style presque journalistique, Cho Nam-Joo insère dans son récit des chiffres et des études prouvant que le sexisme est profondément intégré aux racines de son pays. Et qu’il est grand temps de réinventer les rapports entre les hommes et les femmes.

Traduit du coréen par Kyungran Choi et Pierre Bisiou

 

Le Jour où le désert est entré dans la ville, de Guka Han (éditions Verdier)

le jour où le désert

Ça raconte quoi: Diplômée du master de création littéraire de Paris 8, l’autrice coréenne publie son premier ouvrage. Installée en France depuis seulement 6 ans, elle a décidé d’écrire toutes ses nouvelles en français. Dans ces courtes histoires, elle raconte l’itinéraire de personnages qui fuient un quotidien oppressant.

Pourquoi on le recommande: Parce qu’avec son écriture à la fois très précise et très poétique, Guka Han s’impose comme une voix tout à fait à part dans le paysage littéraire français. Ce qu’il y a de féministe dans ses récits de personnages perdus dans des déserts de sable ou dans des villes inhumaines, c’est la manière dont elle cultive une grande fluidité. Avec le genre même de la fiction -elle oscille entre science-fiction et naturalisme- et avec les genres de ses personnages. Tantôt hommes, tantôt femmes, tantôt non-genrés, ces derniers mettent le doigt sur l’état d’esprit de toute une génération paniquée par l’urgence climatique et par une société trop souvent inhumaine. Un recueil profondément contemporain et queer.

 

Le Chemin des amoureux, de Louison (Robert Laffont)

le chemin des amoureux

Ça raconte quoi: Le premier roman de la dessinatrice Louison raconte l’histoire de Juliette, une femme qui semble vivre sa vie à contre-courant des événements qui agitent la France. Le 13 novembre 2015, au moment des attentats qui déchirent Paris, son premier fils naît. Alors que la capitale célèbre la coupe du monde de football, elle perd son compagnon. À chacun de ces événements, heureux comme tragique, elle cherche la force en elle de continuer à vivre.

Pourquoi on le recommande: La plume de Louison est aussi légère que son sujet est tragique. Dans toutes les étapes que son héroïne traverse, et surtout dans le deuil qui brise son existence, elle essaie de trouver en elle la force de se consoler. Elle le fait grâce à son sens de l’humour à toute épreuve et à sa capacité à trouver des détails insolites ou merveilleux dans chaque petit détail du quotidien. Même un poster d’Anne Geddes dans une maternité donne lieu à une scène hilarante. Illustratrice -qui a accompagné les débuts de Cheek avec le personnage de Romy Idol-, Louison émaille aussi son récit de réflexions féministes sur la maternité, sur le couple et sur le corps de son héroïne. Comment s’accepter et apprendre à s’aimer? Et comment continuer ce travail de bienveillance quand le regard de l’autre s’est éteint? Préparez-vous à de vraies montagnes russes émotionnelles.

 

Les Sœurs de Blackwater, de Alyson Hagy (éditions Zulma)

les soeurs de blackwater

Ça raconte quoi: Dans cette dystopie d’Alyson Hagy, les États-Unis sont déchirés par un virus. La narratrice, qui vit seule dans sa ferme depuis la disparition de sa sœur, est l’une des dernières personnes à savoir écrire. Un jour, un homme vient la voir pour qu’elle lui rédige une lettre. Il trouble ainsi l’équilibre fragile autour d’elle.

Pourquoi on le recommande: Sous la forme d’un conte intemporel, Alyson Hagy imagine un monde où une femme serait la dernière à posséder le savoir. Comment serait-elle alors perçue? Comme une dangereuse sorcière? Serait-elle mise au ban de la société? Avec son écriture enlevée et haletante, l’autrice raconte une histoire de la puissance des femmes, dans un monde où la violence des hommes règne. Dans ce contexte, les mots d’Alyson Hagy et de la narratrice ont un pouvoir qui va bien au-delà de la communication.

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

 

Une poignée de vies, de Marlen Haushofer (Actes Sud)

une poignee de vies

Ça raconte quoi: Après le succès du Mur invisible, redécouvert par l’illustratrice Diglee, Actes Sud sort Une Poignée de vie, un roman écrit par Marlen Haushofer en 1955. L’histoire d’une femme qui réfléchit sur les grands événements de sa vie.

Pourquoi on le recommande: Écrit en 1955, le roman de l’autrice autrichienne est d’une grande modernité. La narratrice, Betty, revient sur ses relations avec son mari et avec son enfant, sur ses attirances pour les femmes étant adolescente, sur son amour de la liberté et sur les conséquences d’une vie menée sans compromis. Marlen Haushofer mène aussi une réflexion plus large et profonde sur le sens de la vie et sur les rôles que nous acceptons, consciemment ou inconsciemment, de jouer pour trouver notre place dans une société patriarcale.

Traduit de l’allemand par Jacqueline Chambon

 

Ce qui est nommé reste en vie, de Claire Fercak (Éditions Verticales)

ce qui est nommé

Ça raconte quoi: Claire Fercak réfléchit au deuil et à la maladie en donnant la parole à des personnes atteintes d’une tumeur cérébrale et à leurs proches. Elle alterne des fragments de leurs paroles délirantes, tantôt drôles, poétiques ou absurdes, des explications médicales et des réflexions sur l’idée intolérable de perdre un·e proche.

Pourquoi on le recommande: Raconté comme ça, Ce qui est nommé reste en vie peut faire peur. Pourtant, la forme du récit et son immense poésie mènent une réflexion salutaire et trop rare sur ceux et celles qui accompagnent un proche malade mais aussi sur le deuil. Comment vivre en voyant l’autre disparaître? Claire Fercak envisage d’abord cette question comme une journaliste, en se renseignant sur la maladie, en faisant témoigner les proches et les malades. En empilant les faits et en espérant les rendre tolérables. Puis elle l’envisage comme une artiste et une poétesse en s’arrimant au pouvoir des mots, en les tournant et retournant jusqu’à en faire émerger la beauté. Remarquable de justesse.

Pauline Le Gall 


2. 5 films Cheek à voir au mois d’août 

Nos héroïnes de cinéma du mois d’août sont des pré-ados, des femmes, des mères et mêmes des grands-mères, toutes liées par cette même envie: pouvoir exprimer leur désir, sans être entravées par la société, la religion ou l’entourage. 
Diane Keaton dans Annie Hall, DR - Cheek Magazine
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3. Six BD Cheek à emporter en vacances

Nous avons sélectionné six BD féministes à lire absolument cet été.
Diane Keaton dans Annie Hall, DR - Cheek Magazine
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6. Joanna assume son désir dans le clip de “Viseur”

Quand la musique s’écoute avec les yeux et se regarde avec les oreilles: Viseur, de Joanna, c’est notre clip du jour. 
Diane Keaton dans Annie Hall, DR - Cheek Magazine
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