culture

L'interview de Safia Bahmed-Schwartz / Safia Bahmed-Schwartz

“Booba est l'icône de notre génération”

Tout au long de l’année, l’artiste Safia Bahmed-Schwartz part à la rencontre de ses pairs pour tenter de définir ce qu’est l’art. 
© Safia Bahmed-Schwartz
© Safia Bahmed-Schwartz

© Safia Bahmed-Schwartz


À l’occasion de ma première expo à Paris, je me suis rencontrée pour me poser quelques questions existentielles, superficielles, générationelles, santé, art et beauté. 

Salut Safia, est-ce que tu peux te présenter?

Je m’appelle Safia, je suis artiste et éditrice. J’ai 28 ans et je vis à Paris.

C’est hyper large “artiste”, tu fais quoi exactement?

Je dessine, j’écris et je conçois des livres, principalement. Ce qui m’intéresse, c’est de donner la forme adéquate à une idée. Et d’investir des médiums et des formes qui ne sont pas ceux de l’art contemporain. Ce qui m’a amenée à faire de la photo argentique, des clips, du tatouage, des photomontages, des sites Internet, de la musique… Je travaille sur le storytelling, la façon de raconter des histoires.

Ça a l’air intéressant, mais aussi hyper ennuyeux. Concrètement, qu’est-ce que tu fais?

Concrètement, depuis des années je vais dans des magasins d’activités artistiques genre Loisirs & création, et j’y achète des trucs avec lesquels je fais de l’art. C’est de l’art parce que les matériaux utilisés sont destinés à cet usage.

Tu as acheté ton matériel de tatouage chez Loisirs & création?

Non! Tu as d’autres questions débiles?

C’est quoi l’art pour toi?

Pour moi, c’est un truc inutile qui sert à magnifier les choses et qui donne à la vie du sens, une aura, une raison d’être vécue. De l’entertainment de haute qualité. De la magie pour adultes pas dupes. De la dope.

Safia Tatouage

© Safia Bahmed-Schwartz

C’est quoi ton cursus?

Tu veux que je te dise quoi, que je suis diplômée des Beaux-Arts de Paris? Bah je te le dis, je suis diplômée des Beaux-Arts de Paris. Ça me rend plus crédible à tes yeux?

Ce n’est pas un peu prétentieux et narcissique de t’auto-interviewer?

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et ma personnalité se dédouble suffisamment pour le faire correctement. Et puis finalement, je dois être la personne qui me connaît le moins, c’est l’occasion de me découvrir.

Tu parles d’un dédoublement de personnalité: cela a été clairement diagnostiqué chez toi?

Non, je suis aussi schizophrène que n’importe quel individu de ma génération, celle qui a grandi avec l’apparition d’Internet et qui a développé un tas de personnalités différentes. En plus de celles qu’il faut normalement adopter au quotidien avec sa famille, à l’école, au travail ou avec ses potes, d’autres personnalités, virtuelles mais encore plus complexes, se développent sur Internet. Par ailleurs, je suis hyperactive et j’ai des troubles de l’attention, ce qui m’amène à faire plusieurs trucs en même temps en permanence.

“Ça me fait rire la façon dont les gens se mettent en avant, sur Facebook ou sur Tinder. C’est ça que j’ai poussé à son paroxysme.” 

Cette schizophrénie a-t-elle un rapport avec tous les photomontages que tu as faits?

Oui en quelque sorte, mais pas uniquement.

Tu peux m’en parler?

Depuis plus de deux ans, tous les jours, je poste sur un de mes Tumblr un photomontage dans lequel je remplace des visages par le mien. Notre génération a grandi avec la publicité, le produit et son image sont des concepts qu’on a clairement intégrés. Ça me fait rire la façon dont les gens se mettent en avant, sur Facebook ou sur Tinder. C’est ça que j’ai poussé à son paroxysme. Je n’ai rien à faire de ma propre image, je ne sais pas vraiment à quoi je ressemble en vrai. Je ne suis personne, je suis tout le monde en même temps, mais je suis unique -comme tout le monde, comme nous l’assène la pub.

Safia Montage

© Safia Bahmed-Schwartz

Tu as édité un livre sur Booba. Tu l’as fait parce que tu es une groupie?

Elle est bien ta question, c’est bien que tu me la poses de but en blanc, d’habitude elle est toujours tournée différemment. C’est drôle d’ailleurs qu’elle soit récurrente: si j’avais été un mec, tu me l’aurais posée? J’ai fait ce livre pour plusieurs raisons, mais principalement parce que je pense que Booba est, qu’on le veuille ou non, l’icône de notre génération. Un mec paradoxal, qui parle de dieu et de péchés, de sa mère, de sa grand-mère et de putes, d’extrêmes entre lesquels on navigue en permanence, sans stagner dans aucun pour ne pas se marginaliser.

Comment as-tu procédé pour réaliser ce livre?

En demandant à une trentaine d’artistes d’horizons, d’âges et de milieux sociaux différents une œuvre sur ou en rapport avec lui, j’ai voulu dresser un portrait de notre époque. Je n’ai pas fait grand chose, je l’ai juste conceptualisé, sans trop l’intellectualiser.

C’est quoi tes références?

Lil’Kim, Vincent Van Gogh, Charles Baudelaire et Kurt Cobain.

Safia Fleurs

© Safia Bahmed-Schwartz

C’est quoi ton quotidien?

Je commence chaque journée comme si c’était la première, la termine comme si c’était la dernière. Je ris, beaucoup trop, il faut que j’arrête car ça me fait des rides, mais c’est la seule façon que j’ai trouvée pour pleurer. Je n’ai pas de quotidien à proprement parler. En ce moment, mon activité préférée c’est d’acheter des fleurs, de gagner du cash et de dessiner des billets et des fleurs ensemble. Et d’organiser des rencontres entre personnes que je connais, de les confronter et d’écouter. J’aime beaucoup trop les gens, j’essaye de les comprendre, je n’y suis pas encore arrivée.

Des projets à venir?

Une résidence d’une semaine du 10 au 16 mai, durant laquelle je vais m’adonner chaque jour à une des pratiques qui sont les miennes. Puis une expo à Paris, la première ici, toute seule, dans ma ville. Vernissage le 16, au Salon, 92 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e


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