culture

L'interview de Safia Bahmed-Schwartz / Keffer

Keffer, la photo du côté obscur

Tout au long de l’année, l’artiste Safia Bahmed-Schwartz part à la rencontre de ses pairs pour tenter de définir ce qu’est l’art. 
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J’ai croisé Keffer la nuit, mille fois, je voyais ses photos en noir et blanc sur Internet comme souvenirs de ces nuits passées, puis un mercredi après midi, on s’est retrouvés au Pink Paradise, j’ai voulu en savoir plus sur lui, sur ce qu’il faisait.

Mais alors tu es qui?

Keffer, 30 ans, Parisien depuis 12 ans, ancien directeur artistique dans la publicité, devenu photographe il y a six ans, qui fait de la musique, qui a fait du street art, des installations, plein de choses. Qui ne se définit pas comme photographe.

On te connaît pourtant grâce à tes photos…

Maintenant oui, parce que les gens aiment bien mettre les autres dans des cases, mais je suis anciennement connu pour mon travail en agence et aussi parce que je faisais du pochoir en même temps que JR et d’autres.

Et comment tout ça a commencé?

J’ai commencé dans ma chambre, chez ma mère. Quand j’avais 13 ans, un ami de mon père m’a donné un CD avec Photoshop et Flash parce que je jouais beaucoup sur son ordinateur avec un logiciel de modélisation 3D pour architectes. Je m’amusais à construire des baraques. En même temps, j’ai eu ma connexion 56k, j’ai jamais pu décrocher. En gros, j’ai découvert Photoshop, Flash et la house music en même temps. Tout est allé super vite quand j’ai allié mon amour de Photoshop à celui d’Internet et à celui de la musique.

“Keffer vient des seules personnes que je fréquentais quand j’étais en seconde, les terminales. Ils m’ont donné ce surnom parce que je portais un keffieh qu’on m’avait ramené de Palestine.”

Et avant Internet tu faisais quoi?

Quand j’étais en 6ème, j’ai vécu un an à Paris et au lieu de m’acheter une mobylette, ma mère m’a acheté un ordi avec Windows 95. Avant Internet, j’étais un gosse normal, j’avais des bonnes notes, je faisais du roller -j’avais quand même un père en taule et on a dû quitter la grande maison dans laquelle nous vivions, ce qui a certainement joué sur la suite. Et puis j’ai eu un forfait AOL, tu sais avec les CD, formule 30 heures. À partir de ce moment-là, j’ai trouvé la vie pas terrible à coté de de ce que je découvrais. À 15 ans, j’ai commencé à sécher les cours, à 17 ans j’y allais plus du tout, et à 18 ans j’ai pas eu mon bac… Voilà comment ça a commencé.

Keffer, c’est donc le fruit d’Internet?

Complètement! Keffer vient des seules personnes que je fréquentais quand j’étais en seconde, les terminales. Ils m’ont donné ce surnom parce que je portais un keffieh qu’on m’avait ramené de Palestine, et tout le monde était connecté.

Et la photo? comment tu y es venu?

Comme le reste, j’ai appris seul, dès que j’ai eu un peu de thunes, j’ai commencé à m’acheter des petits compacts, c’était pour prendre mes pochoirs en photo, je voyais tellement d’images sur Internet que ça me semblait être un prolongement de ce que je faisais, c’est venu naturellement. J’ai commencé à photographier les gens à côté de moi, puis les gens dans la rue, après j’ai créé des ambiances, et puis après est venue la nuit: un soir j’ai pris mon appareil au Paris Paris, j’ai commencé à shooter et je me suis rendu compte que c’était chanmé.

“Un artiste ne définit pas ce qu’est l’art, il le fait, point.”

Pour un autodidacte, tes images sont tout de même hyper construites…

Mon passé de DA fait que je construis les photos avec un côté très graphique, avec de la symétrie, des lignes… 

Pourquoi tu as arrêté de bosser dans la pub?

J’y ai bossé six ans, j’en pouvais plus. Je ne suis pas politique comme garçon, et la pub c’est de la politique. Je suis arrivé à la bonne période, en 2003, au moment où la bulle Internet était en train d’éclater. Il y avait encore de l’argent et des gens assez dingues pour vendre leurs idées folles, des millions.

C’est quoi l’art pour toi?

Haha, cette question! Est-ce que ça a vraiment besoin d’être défini? L’art, c’est prendre des choses du quotidien, et en faire une œuvre personnelle, sublimer. Un artiste ne définit pas ce qu’est l’art, il le fait, point.

Tu viens de sortir Rouge, c’est quoi ce clip?

J’ai rencontré un steadycamer qui s’appelle Loïc Andrieu, un mec un peu barré, hyper talentueux et adorable. Il est passé sur mon site après un tournage qu’on a fait ensemble, il a écouté un morceau extrait de mon premier Ep et il a kiffé. Loïc avait envie de se lancer dans la réalisation et il voulait clipper ce track-là. On a pensé la vidéo à deux. Moi, j’avais des idées de lumières, lui de cadrages, de DA, de plans. Il a réuni tous les gens avec qui il bosse toute l’année, ce fou a tout produit, et il a fait le clip.

 

Tu prends pas mal de photos de meufs à poil, pourquoi? Ça pourrait être critiquable… 

Tout est critiquable, et c’est d’ailleurs critiqué. Je ne sais pas vraiment pourquoi.

Il y a quand même une différence entre les photos de lieux vides et celles de femmes dénudées.

Les thèmes ne sont pas les mêmes mais ce sont deux visions que j’aime explorer, et souvent les deux mondes se rencontrent. J’aime les femmes, j’aime les sublimer et les regarder, autant qu’un beau lieu et une belle architecture. Je les aime autant habillées qu’à poil, c’est une simple histoire personnelle, suivant mes envies, que je transforme en images. Certains y voient un moyen de baiser, d’autres de regarder des nibards et des culs gratos, le fait est que shooter une nana pleine de désir et qui se livre complètement, à quatre heures du mat’ dans un backstage ou en plein après-midi, c’est tellement beau que ça doit attiser les frustrations de certains.

“Je me suis toujours vu comme l’inverse de Yann Arthus-Bertrand, la beauté du monde ça me fait chier.”

Dans tes photos, il y a un vrai délire de solitude et d’attente, pourquoi?

Je ne sais pas d’où ça vient mais je me suis toujours vu comme l’inverse de Yann Arthus-Bertrand, la beauté du monde ça me fait chier, ça ne me procure aucune sensation. Ce qui me fait sentir vivant, c’est quand il se passe des trucs qui prennent au corps. C’est cool les mariages, les îles en forme de cœur, les gens beaux et heureux, mais j’ai toujours été attiré par le coté obscur des choses, et l’attente est hyper noire, tu n’as rien à faire d’autre que d’attendre, seul, souvent là ou tu ne voudrais pas être. C’est l’état le plus naturel, tout le monde attend, tu ne surjoues pas, c’est un truc neutre. Tu peux te raconter beaucoup plus d’histoires sur quelqu’un qui est planté là devant toi, quelque part, c’est le côté cinéma, l’imaginaire.

C’est quoi ton histoire préférée?

J’aime bien qu’on me raconte des histoires, j’adore quand les gens me prennent par la main et me disent “viens-là”: toutes sont bonnes à entendre. Mais, en toute modestie, mon histoire préférée, c’est celle que je suis en train de vivre et ça devrait être pour tout le monde pareil. 


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