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Littérature

Comment Sally Rooney est devenue l’autrice préférée des millennials

La diffusion sur la BBC de l’adaptation en série de son second roman Normal People donne un nouveau coup de projecteur sur l’œuvre de la jeune autrice de 29 ans Sally Rooney, souvent dépeinte comme “la voix des millennials”.  
© Basso Cannarsa
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Depuis sa diffusion le 26 avril sur la BBC et sur Hulu, Normal People ne cesse de faire parler d’elle. Avec des critiques dithyrambiques et un nombre de visionnage record en replay outre-Manche, la série est devenue un véritable phénomène. L’effet du confinement, nous direz-vous? Pas seulement. Plutôt la confirmation du couronnement de Sally Rooney, jeune autrice de 29 ans qui est devenue une sensation littéraire depuis la parution de son premier roman Conversation With Friends au printemps 2017 en Angleterre (paru aux éditions de l’Olivier en août 2019 sous le titre Conversations entre amis, traduit par Laetitia Devaux).

Elle a été vendue comme l’autrice préférée de Sarah Jessica Parker, la “JD Salinger de Snapchat”, la Jane Austen des millennials.

Sally Rooney est déjà auréolée de ce storytelling qui enrobe la plupart des succès de librairie. Elle est née en 1991 dans la petite ville de Castlebar en Irlande. Quand elle raconte son histoire personnelle au Guardian, l’autrice le fait en quelques dates politiques: “Je suis née l’année où un Virgin Megastore a été perquisitionné pour avoir vendu des préservatifs sans la supervision d’un pharmacien. Je suis née deux ans avant la décriminalisation de l’homosexualité. Quatre ans avant que le divorce devienne légal.” Elle écrit son premier roman à 24 ans, alors qu’elle finit ses études de littérature américaine à Trinity College à Dublin. A peine terminé, sept maisons d’édition se battent pour avoir l’honneur de le publier. En cinq ans et seulement deux romans, elle a été vendue comme l’autrice préférée de Sarah Jessica Parker, la “JD Salinger de Snapchat” (elle cite Franny et Zooey comme son exemple), la Jane Austen des millennials.

Il y aurait de quoi être craintive devant ces formules marketing et pourtant, la singularité et la complexité de Normal People séduisent aujourd’hui un tout nouveau public, deux ans après la parution initiale de ce roman qui raconte la relation en permanente mutation d’un couple, de leur adolescence jusqu’à la fin de leurs études. Une nouvelle fois, le portrait sans concession qu’elle dresse d’une génération un peu paumée a touché profondément les spectateurs·trices. Alors, quel est ce charme qui opère presque systématiquement auprès des moins de 35 ans?

 

 
 
 
 
 
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Normal People

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Dans cette adaptation sérielle, on retrouve d’abord l’écriture sensible de Sally Rooney qui co-signe le scénario des six premiers épisodes, réalisés par Lenny Abrahamson (Room). Contactée par téléphone, la traductrice de Conversations entre amis, Laetitia Devaux, confirme qu’il s’agit-là de son premier atout d’autrice. “Sally Rooney écrit très, très bien. Elle a travaillé sur ce premier livre en situation réelle tandis qu’elle était étudiante à Trinity College. Elle a ce genre de plume vraiment intéressante et assez classique qui vient de cette éducation. Elle manie particulièrement bien la langue anglaise. 

Une plume précise qu’elle met au service d’une analyse très fine du monde étudiant qui l’entoure alors. “Sa façon de réfléchir est très façonnée par ce qu’elle vit, explique encore la traductrice. Et notamment par Internet, qui a profondément changé nos façons d’écrire et de penser.” Dans ses deux romans, l’autrice travaille notamment autour du lien entre ce que nous sommes et ce que nous écrivons lors de nos conversations instantanées. Elle y reproduit un humour propre à Twitter et aux échanges par messagerie: souvent ironique et incisif, toujours décalé et multi-référencé. Lorsqu’elle retranscrit les conversations par chat de ses personnages, elle analyse leur façon de manier la langue sur des niveaux de sens multiples qui cachent souvent une fêlure, un sentiment d’insécurité. Dans une interview à Oprah Magazine elle expliquait avoir voulu rendre compte de la manière dont “notre façon de parler en ligne a influencé celle dont nous parlons dans la vraie vie.” Comme beaucoup d’autrices de sa génération, elle a éliminé les guillemets et les tirets pour privilégier une écriture directe, un flux constant de mots. “Les anglo-saxon·nes ont un système plus simple que nous et s’en affranchissent facilement”, explique Laetitia Devaux.

Rooney est particulièrement fine pour analyser le sentiment de confusion que ressent cette génération des 20-35 ans face à la politique.

Malgré leurs longues conversations en ligne, les personnages de Rooney ont l’habitude de taire l’essentiel. Ils et elles viennent toujours de milieux sociaux disparates. Dans Normal People, la mère de Connell fait le ménage dans l’immense propriété des parents de Marianne. Dans Conversations entre amis, Bobbi, aveuglée par son privilège, ne se rend même pas compte que sa meilleure amie Frances n’a pas toujours assez d’argent pour remplir le frigo. Rooney place ses personnages dans un contexte donné et décortique l’évolution de leurs privilèges. Marianne, très impopulaire au lycée, sera comme un poisson dans l’eau à Trinity College parce qu’elle maîtrise ces codes silencieux et invisibles de la bourgeoisie: les vacances en Italie, les dîners dans les bons endroits, ce langage que partagent les personnes aisées. Connell, populaire au lycée, se retrouvera perdu.

 
 
 
 
 
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​Qui n’a jamais idéalisé quelqu’un par désir ou par amour ? Voici ce qui arrive à Frances et Bobbi lorsqu’elles rencontrent Melissa, une célèbre photographe, et son mari Nick, un acteur raté. Bobbi entre en admiration devant la réussite professionnelle de Mélissa tandis que Frances s’éprend de Nick. Dans cette « conversation entre amis », on entend une voix, celle de la jeune Frances, elle paraît sonner juste et on l’écoute nous parler de ses émois. Cette voix nous fait traverser le paysage intime de cette jeune femme sur le chemin de sa « réinitialisation amoureuse ». Même si le prétexte à cette sortie de chrysalide semble bien trop artificiel et que cette conversation tourne vite dans les ronds appliqués des postures d’une « bobosphère » plus prudente que vraiment rebelle, cette voix nous pousse à découvrir le dénouement amoureux. #conversationsentreamis #sallyrooney #editionsdelolivier #livredumoment #livredujour #livreaddict #lecturedumoment #cafe #grandprixdeslectriceselle2020 #bookstagram

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Dans Conversations entre amis, Bobbi aime expliquer qu’elle est lesbienne et que son amie Frances est “communiste”. Un mot lâché comme une bio Twitter. Rooney est particulièrement fine pour analyser le sentiment de confusion que ressent cette génération des 20-35 ans face à la politique: après avoir voté pour des changements qui n’arrivaient pas, après avoir assisté au brouillage des pistes entre les partis et les idées, il ne leur reste qu’à brandir des mots qui n’ont plus beaucoup de sens mais qui délimitent leur désintérêt bien réel pour le monde du travail et pour un système capitaliste en fin de course. Le travail? Aucun de ses personnages n’y croit plus. L’autrice elle-même s’est beaucoup engagée pour la légalisation de l’avortement en décembre 2018 avant de quitter Twitter pour arrêter de mélanger son travail littéraire et ses opinions politiques.

Tout comme les rapports de classe, les oppressions liées au genre circulent dans des récits qui portent un engagement féministe fort.

Sally Rooney dissèque aussi avec beaucoup de finesse les relations amoureuses. Tout comme les rapports de classe, les oppressions liées au genre circulent dans des récits qui portent un engagement féministe fort. Ses héroïnes souffrent d’endométriose (Frances dans Conversations entre amis), parlent de leurs désirs sans problèmes apparents. Mais les hommes aussi sont vus sous une perspective nouvelle. Les personnages masculins toxiques (violents, irrespectueux, masculinistes…) sont au deuxième plan et les héros montrent volontiers leurs failles: ils pleurent, parlent de leurs sentiments, consultent des psychiatres, souffrent de dépression. C’est d’ailleurs l’un des aspects qui a valu à la série adaptée de Normal People de rencontrer le succès, tant le personnage de Connell interprété par Paul Mescal et qui incarne une nouvelle forme de masculinité, a su toucher un large public. 

 

Rooney est-elle ravie d’être devenue, comme Hannah se rêvait dans Girls, “la voix d’une génération”? L’ironie de l’histoire reste que sa success story, parfaitement ficelée, semble sortie de l’un de ses romans. D’ailleurs, la réussite littéraire dans son œuvre est toujours vue avec une certaine méfiance. Ses personnages restent très éloignés des événements littéraires, des soirées-lectures, des fêtes entre étudiant·e·s aisé·e·s de Trinity College. Et Rooney est consciente de ses privilèges. “Je me sens très anxieuse d’être ‘l’élue’ ou la voix de ma génération expliquait-elle en avril 2019. J’en représente une partie très privilégiée. Et les coups de projecteur, les posts Instagram de Sarah Jessica Parker, les soirées de lancement semblent indiquer que la littérature se déconnecte du monde et que les livres ne sont plus des objets politiques. Ce qu’ils sont, sans aucun doute.

Pauline Le Gall


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