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Avec “La Laveuse de mort“, Sara Omar raconte l’oppression des femmes au Moyen-Orient 

À 34 ans, l’autrice Kurde Sara Omar peut se targuer d’avoir rédigé un best-seller, La Laveuse de mort, un roman aussi poignant que perturbant, qui dénonce sans compromission l’oppression des femmes au nom de la religion. Rencontre. 
© Les Kaner
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Sara Omar est de ces femmes qui nous donnent l’impression d’avoir déjà vécu plusieurs vies. Ses parents quittent le Kurdistan Irakien à la fin des années 90 alors qu’elle est encore enfant pour fuir la guerre civile, avant de s’installer au Danemark où elle réside aujourd’hui. Un parcours marqué par l’exil, les camps, la violence et l’oppression qui écorcheront la jeune femme à vif. Son premier roman, La Laveuse de mort, en référence à celles qui sont chargées de nettoyer les corps de femmes impures avant les rites mortuaires des sociétés musulmanes, s’est hissé au top des ventes au Danemark dès sa parution en 2017. Il raconte la vie de plusieurs femmes d’une même famille au Kurdistan à travers les yeux de Fremsk, petite dernière que son père aurait préféré voir naître garçon. Violences domestiques, crimes d’honneur, inceste et domination du corps des femmes au nom de la religion, rien n’est épargné dans ce récit difficile et largement inspiré de la vie de la romancière. Entre les lignes, cette dernière y révèle ses déchirures et traumatismes enfouis, mais partage surtout des souffrances indicibles. Également militante engagée pour les droits des femmes et des enfants, Sara Omar a aujourd’hui fait de sa vie un combat et de sa plume une arme, le “prix à payer” pour être une femme libre.

 

Dans quel contexte as-tu écrit La Laveuse de mort?

Je l’ai écrit à un moment très difficile de ma vie, puisque j’étais à l’hôpital après une tentative de suicide. J’ai soudainement découvert toute cette lumière et cette énergie en moi, alors que toute ma vie on m’a dit que je n’avais pas de valeur et que j’étais une ombre. Je me suis dit que si je mourais, je laisserais les oppresseurs gagner. J’ai préféré utiliser l’écriture comme un processus thérapeutique pour me soigner moi-même et tous ceux qui en ont besoin. 

C’est un livre très dur dans lequel tu fustiges le patriarcat dans l’Islam. Quel message voulais-tu envoyer?

Je n’ai pas un seul message à porter mais plusieurs car nous vivons aujourd’hui encore dans un monde où des enfants souffrent de la société patriarcale, de certaines traditions culturelles et des religions. Dans certains pays, des femmes sont battues dans la rue car elles ne portent pas des vêtements acceptables dans l’esprit de ceux qui pensent pouvoir les contrôler. Avec ce roman, j’ai vraiment voulu casser les tabous de la société dont je suis issue, et enlever les œillères que certains se mettent devant les yeux car ces dernières coûtent des vies humaines. Je me bats donc pour la liberté d’expression, les droits humains et pour une réforme de l’Islam. 

Quel choc culturel as-tu vécu quand tu es arrivée au Danemark? 

Un des plus gros chocs pour moi a été de voir à quel point tout était propre. Chez moi au Kurdistan, c’était la guerre, la poudre à canon, la saleté et le chaos, je me suis donc demandé si je rêvais ou si c’était la réalité. Le deuxième était de voir des femmes pouvoir conduire un vélo, embrasser librement un homme dans l’espace public, marcher la nuit dans la rue sans être violées ou qu’un membre de la famille ne les appellent toutes les 5 minutes pour vérifier où elles sont. Je ne dis pas que les femmes occidentales sont complètement libres, il y a toujours beaucoup d’injustices et de violences domestiques, mais elles le sont plus que dans mon monde. 

“J’ai voulu briser l’omerta qui existe sur le sujet de l’inceste dans le monde musulman.”

Comment es-tu parvenue à naviguer entre ces deux mondes? 

J’ai dû reformater mon propre cerveau pour m’adapter. Être une femme musulmane dans une société occidentale signifie toujours avoir une double identité, surtout si tu viens d’une famille conservatrice comme la mienne, alors cela devient une question de survie. Ce qui a fait de moi un être humain cherchant à répondre aux attentes des autres, un processus dans lequel j’ai pu m’oublier et me perdre. Je viens d’un monde où il faut se battre pour réclamer une liberté qui devrait pourtant nous être donnée dès la naissance.

L’inceste occupe une grande place dans ton récit. Pourquoi t’être attaquée à ce sujet si difficile?

J’ai voulu briser l’omerta qui existe sur ce sujet dans le monde musulman. Nous avons commencé à en parler dans l’église, mais pas dans la société musulmane. Pourtant, il arrive que des imams utilisent leur position de pouvoir pour mutiler et violer des enfants. Personne n’en parle car l’honneur de la famille est plus sacré que la vie d’un enfant et que les gens sont effrayés de ce que leur entourage va penser. En tant qu’être humain, ma mission est de libérer cette parole.

Te considères-tu libre aujourd’hui?

Je préfère vivre dans une prison ouverte que dans une prison fermée où tout est sombre. Donc même si je vis sous protection policière aujourd’hui, ça vaut le coup car je ne suis plus l’ombre où l’on a voulu me mettre. La littérature m’a permis de survivre, de me libérer de moi-même et des autres. 

Propos recueillis par Lou Mamalet 


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