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Selena, la chanteuse latino à qui J-Lo, Beyoncé et Cardi B doivent tout

Moins connue dans nos contrées que Selena Gomez, qui lui doit son prénom, Selena reste l’une des figures les plus passionnantes du paysage musical des 90’s. Alors que Netflix diffuse une série en deux saisons consacrée à la chanteuse américaine d’origine mexicaine, retour sur une ascension météorique et un destin tragique.  
Christian Serratos dans Selena: la série © Netflix
Christian Serratos dans Selena: la série © Netflix

Christian Serratos dans Selena: la série © Netflix


“25 millions de foyers ont dansé au rythme de la première saison de Selena: La série pendant ses 28 premiers jours. C’était (dans le) Top 10 dans 23 pays, 26 jours dans le Top 10 du Mexique et pour que personne ne reste assis, la saison 2 arrive sur Netflix le 14 mai.”  C’est ainsi que Netflix annonçait en grande pompe mi-janvier sur Facebook le succès de sa série dédiée à la star de musique Tejano disparue trop tôt, Selena. Si ces chiffres semblent plus qu’honorables, ils sont loin de traduire la folie qui entoure la chanteuse américaine d’origine mexicaine. Peu connue en France, Selena, qui est née en 1971 au Texas et a été assassinée en 1995, est un phénomène aux États-Unis. Selena Quintanilla-Pérez a été surnommée la reine de la musique Tex-Mex ou encore la “Madonna Tejano”.

Avec sa voix d’or, ses déhanchés sémillants et ses looks flamboyants, c’est l’une des figures phares de la pop qui a vendu plus de 60 millions d’albums dans le monde. C’est même l’artiste latine la plus bankable des 90’s en terme de ventes. Douze heures après sa mort, près de 40 000 personnes défileront devant son cercueil et Madonna présentera ses condoléances à la famille. Depuis, sa tombe située à Corpus Christi est visitée chaque année par des milliers de fans telle un monument historique. Et quand MAC lui dédie une collection de maquillage en 2016 (avant un second drop en 2020), c’est l’émeute devant les boutiques, le set complet s’arrachant ensuite à 1000 dollars sur le Web. Sonny, fondatrice de la page Facebook Selena Quintanilla France nous explique: “J’ai constaté lors de mes voyages aux États-Unis, que c’est une vraie légende là-bas. Elle est encore très présente et il n’est pas rare de croiser son visage sur un mur, au détour d’une rue. J’ai eu la chance d’aller à Corpus Christi, la ville où elle vivait et où habite encore sa famille, pour visiter le musée qui lui est dédié et d’autres lieux emblématiques. Tout le monde sait qui elle est. Sa vie et sa musique ont marqué les gens.”

 

Des débuts DIY

Avant de devenir une superstar récompensée par un Grammy Award, Selena était une petite fille d’un milieu très modeste qui avait des étoiles dans les yeux en s’imaginant un autre destin que celui de ses parents. Née à Lake Jackson au Texas, elle est la fille d’immigrés mexicains installés aux États-Unis, les Quintanilla. À 6 ans, elle chante déjà et possède un vrai sens du rythme. Alors, trois ans plus tard, elle s’improvise leadeuse du groupe Selena y Los Dinos créé par son père, Abraham, avec sa sœur Suzette à la batterie (une claque aux stéréotypes de genre) et son frère, AB, à la basse.

La formation évolue de manière artisanale, comme le montre bien la première partie de la série diffusée par Neftlix. Premiers concerts dans le restau familial, répètes dans le garage avec disputes à gogo, costumes kitsch ultra DIY et lumières fabriquées à partir de boîtes de conserves, le quotidien des Quintanilla est fait de bric et de broc. Si la famille aspire aux paillettes, tout le monde dort dans une seule et même chambre, les enfants couchant à même le sol, après l’expulsion de leur maison. À Corpus Christi, le groupe ne refuse aucun concert, que ce soit dans une rue, un mariage ou une foire afin de joindre les deux bouts. La passion de la musique les anime autant que la rage de (sur)vivre. Mais leur dévotion, leur bagout et le charisme de Selena finissent par payer.

 

 

En 1984, la petite fille, alors âgée de 12 ans, enregistre son premier album sous le nom de Selena y Los Dinos. Selena s’impose peu à peu par son aura solaire, faisant sensation lors des nombreux lives, ce que restitue parfaitement la comédienne Christian Serratos qui interprète le rôle-titre dans la série Netflix. Elle continue à suivre des études par correspondance et est admise à l’université mais préfère se concentrer sur la musique et enregistrer un deuxième album, Alpha, en 1986. Un an plus tard, elle est sacrée “interprète féminine de l’année” aux Tejano Music Awards avant de signer quelque temps plus tard un contrat avec le label EMI. À sa manière, elle incarne le fameux “american dream”: Partie de rien, elle va se hisser à force de talent -une voix sensationnelle-, de travail et de persévérance, toujours plus haut.

 

Une icône chicana féministe

Elle enchaîne les prix, les albums (11 en tout si on compte ceux chantés avec les Dinos); elle est décrite comme la nouvelle Gloria Estefan par un cadre de major mais aussi comme la future Whitney Houston ou la petite sœur cachée de Janet Jackson, ses références. Une marque mastodonte américaine lui fait même les yeux doux: Coca-Cola, qui lui propose un contrat de porte-parole afin de séduire la communauté latino. Bientôt, les centaines de spectateurs deviennent des milliers, et les cris fusent dès qu’elle apparaît sur scène. Selena joue dans des stades bondés, mettant tout son cœur dans des interprétations très émotionnelles lorsqu’elle parle d’amour.

Si elle semblait dans un premier temps modelée par son père, musicien frustré dont la carrière a été avortée, qui lui impose de chanter en espagnol tout en multipliant les séances de mansplaining, elle lui tient de plus en plus tête. Son parcours vers les sommets est celui d’une émancipation. Roni Canieso, scénariste et journaliste américaine d’origine philippine, qui a écrit sur le biopic girl power dédié à Selena paru en 1997 (avec J-Lo dans le premier rôle), nous explique: “La façon dont le film dépeint le parcours de Selena dans l’industrie de la musique montre son féminisme. Quand son père raconte comment elle a ‘franchi les barrières comme si elles n’étaient même pas là’, c’est la féministe en elle qui a dit non à ces freins misogynes pour les dépasser.” 

À plusieurs titres, on peut ressentir chez Selena cette volonté d’égalité avec les hommes. Elle s’élève contre son père en épousant le guitariste Chris Pérez (qu’elle aurait demandé en mariage), alors que la figure paternelle n’apprécie pas leur relation. Sur un tapis rouge, à un journaliste qui lui demande comment elle garde la ligne (la question sexiste ultime), elle répond qu’elle mange beaucoup et ne se prive pas. Moins sage que la première partie de la série Netflix ne le laisse entendre, Selena porte aussi sur scène des soutien-gorge en guise de tops, sans se soucier du slut shuming et du désespoir de son père. Elle se maquille elle-même et fabrique ses tenues, choisissant comment elle veut se présenter au monde. Sa façon de s’habiller symbolise sa libération des carcans, comme une claque à la bienséance.

 

 

Alors qu’à son époque, beaucoup de femmes d’origines latines étaient invitées par leurs géniteurs et leurs maris à rester chez elles et à faire à manger aux enfants, Selena fait passer des messages sur l’importance de l’éducation: Votre diplôme d’études secondaires, disait-elle, est l’une des choses les plus importantes que vous accomplirez dans la vie. Alors utilisez votre tête, mes amies, et restez à l’école.” Devenue créatrice de mode en lançant sa ligne de vêtements en 1994 et businesswoman à la tête de deux boutiques équipées de salons de beauté, elle impose ses goûts et ses choix à ses proches. Ses formes assumées, ses looks extravagants assez rock et provocants (comme une combinaison violette pailletée restée dans les annales), son humilité, sa gentillesse, son sourire face à l’adversité et le fait qu’elle se batte pour ses idées en font une jeune femme à laquelle on s’attache facilement.

Selena était une héroïne bien ancrée dans le réel et souvent en avance sur son temps. Elle pratiquait la musique Tejano, ce genre musical hybride de folk et de pop inventée par les hispaniques du Texas. Mais elle y incorporait des influences R’n’b, salsa, funk, reggae, dancehall, disco, cumbia et même techno. Les frontières n’ont jamais été des barrières pour elle, qu’elles soient genrées, stylistiques ou linguistiques.

 

Des fans badass, comme elle

C’est d’ailleurs sans doute pour cette fusion décomplexée des styles que de nombreuses stars affranchies d’aujourd’hui la célèbrent. Beyoncé en est fan tout comme Cardi B et Kali Uchis qui s’inspire des tenues de scène de Selena. J-Lo l’a incarnée avec justesse dans le biopic de 1997 et Selena Gomez lui doit son prénom. On peut voir aussi un lien entre Shakira et Selena, dans leur amour pour la danse, leur attachement aux racines latines et leur confiance en elle. Ce n’est pas un hasard si toutes les artistes qui l’adulent ne sont pas issues d’un milieu WASP et ont des origines diverses à l’instar de Kim Kardashian, qui s’est déguisée en Selena, et de sa sœur, Khloé, qui s’est déclarée fan de la reine du tex-mex. Le jour où Eva Longoria a reçu son étoile sur le Hollywood Walk Of Fame (tout comme Selena), elle a bien résumé sur Instagram l’importance de la chanteuse aux yeux de sa génération: “Elle a été la raison pour laquelle j’ai osé rêver qu’une vie meilleure était possible (…). Elle a ouvert la voie pour nous tou·te·s et je lui serai éternellement reconnaissante non seulement pour cela, mais pour la joie pure que j’ai ressentie quand je suis allée la voir jouer.” 

 

 
 
 
 
 
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Selon Roni Canieso, Les générations précédentes de stars font partie intégrante de l’évolution de l’art. Quelqu’un doit d’abord franchir le pas, puis sauter, puis voler: c’est pour cela que les artistes pop citent l’influence de Selena. On peut encore voir à quel point elle imprègne encore la pop culture 20 ans plus tard.” Car Quintanilla est devenue un modèle pour les jeunes filles des années 90, mais aussi pour les millennials d’aujourd’hui qui ne l’ont pas oubliée. Elle incarne la façon dont on peut trouver sa place quand on vient de deux mondes. Beaucoup de personnes possédant une double culture ou venant d’un milieu défavorisé se sont posé, comme Selena, les questions de l’équilibre à tenir entre l’attachement aux origines et l’appartenance au lieu d’adoption. Dans une interview donnée à Monterrey, au Mexique, en 1994, Selena avouait: Je suis très fière d’être mexicaine. Je n’ai pas eu l’occasion d’apprendre l’espagnol quand j’étais une petite fille, mais… il n’est jamais trop tard pour entrer en contact avec ses racines”. Ce que signifiait aussi brillamment J-Lo avec son “I’m still Jenny from the Block.”

Toute sa -courte- vie, l’artiste semblait clamer cette leçon: On peut réussir en Amérique sans renier ses origines”. Cathy Claret, chanteuse française élevée par des Gitans, vivant en Espagne, chantant en espagnol et ayant connu un succès international raconte: Je l’aime pour son talent, pour le fait qu’elle compose, pour sa personnalité, son style et son côté authentique. On sent bien qu’elle contrôle tout de sa carrière, notamment comme femme d’affaires et styliste. Selena a démontré que tu peux avoir un succès mondial sans perdre ton essence. C’est la revendication de la ‘brown woman’. J’apprécie le fait qu’elle ait introduit ses racines dans sa musique, incluant ses histoires familiales, celles de ses parents, de ses grand parents, des histoires qu’elle a entendues chez elle, enfant. Elle m’évoque Frida Kahlo et Notre-Dame de Guadalupe.”

 

Frida pop

Dans une société patriarcale, dans un milieu catholique, une famille aux valeurs conservatrices et surtout dans un État aussi peu tolérant que le Texas, elle fait l’effet d’une bombe. Elle porte des crop top incendiaires, des étoffes de toutes les couleurs, un rouge à lèvres rouge sang qui dévore tout sur son passage. Dans son attitude farouche, il y a en effet quelque chose de Frida Kahlo. Selena reste toujours fidèle à elle-même, fière et indomptable, ce qui pousse ses fans à oser à leur tour être elles-mêmes. De quoi l’installer sur un piédestal, celui d’un pilier pour la communauté latino.

L’artiste a gardé sa peau et ses cheveux foncés et n’a pas fait du sport à outrance pour gommer ses hanches. Dans son livre Selenidad: Selena, Latinos and the Performance of Memory, l’universitaire Deborah Paredez écrivait: Elle a fourni une représentation rare et affirmée de traits ‘morena’ (Ndlr: ceux de la chicana) fréquemment dévalués dans un monde où la plupart des célébrités latino-américaines se conformaient aux normes de beauté anglo-américaines.” On se souvient de ce commentaire sous l’une de ses vidéos où une jeune fille écrivait: J’ai réussi à m’aimer grâce à Selena”.

 

 

Comme le rappelle Roni Canieso, Selena offre un espace et un personnage que les jeunes filles latines peuvent prendre en modèle ou au moins, une façon de se sentir vues. À travers Selena, leur vie est représentée, célébrée, discutée et appréciée.” Sonny ajoute: Pour moi, elle est plus qu’une idole. C’est un modèle. Je pense que les jeunes femmes l’admirent parce qu’elles peuvent s’identifier à elle. Encore plus en tant que latinos. Selena et sa famille se sont battu·e·s pour casser les codes et réaliser leurs rêves alors que personne n’y croyait. À l’époque, le milieu de la musique Tejano était exclusivement masculin. Selena a débarqué au milieu de tout ça et a ouvert toutes les portes. Non seulement pour elle, mais aussi pour les générations futures. Elle a prouvé que tout était possible, peu importe ses origines. Elle est le symbole que tout le monde peut réussir. Comme pour beaucoup de fans, sa citation qui m’a le plus marquée c’est ‘Always believe that the impossible is always possible’. C’est d’ailleurs une phrase que je me répète très souvent au quotidien.”

 

Figure christique

La mort de Selena, survenue bien trop tôt -elle avait 23 ans- alors qu’elle préparait son premier album entièrement en anglais, lui a conféré un statut encore plus culte. Elle a été tuée par la présidente de son fan club, Yolanda Saldivar, accusée de détournement de fonds. Cette dernière la tua d’une balle dans un motel en 1995 alors que Selena était son idole et son amie, vraisemblablement suite à une dispute qui aurait éclaté alors que Selena venait récupérer des papiers financiers. Mais certain·e·s élaborent encore des théories au sujet de cette tragédie. Dans un documentaire de 1999, intitulé Conversations With Intellectuals About Selena, des théoriciennes évoquent une possible relation homosexuelle refoulée entre les deux femmes qui aurait abouti à un clash dans une scène digne de Thelma et Louise. Beaucoup voient aussi dans cette mort soudaine une sorte de crucifixion symbolique. Comme si Selena était morte pour ses “péchés” consistant à briser les conventions et à toujours vouloir voler plus haut. Son père avait un prénom biblique -Abraham était l’un des premiers patriarches- et sa ville, où trône une statue d’elle, s’appelle Corpus Christi. Il n’en fallait pas plus pour façonner le mythe de Selena façon martyr.

Aujourd’hui, Selena est vue comme une Madone, un totem auquel se rattacher dans les jours les plus sombres. De plus en plus d’artistes, de Rosalía en Europe à JBalvin, Selena Gomez et Cardi B aux États-Unis résistent à l’impérialisme américain à leur façon en chantant en espagnol. Il faut se souvenir qu’il n’y a encore pas si longtemps, Trump disait le plus grand mal des immigré·e·s mexicain·e·s et voulait construire un mur pour s’en protéger. Face à ces menaces, la figure juvénile et magnifique de Selena résiste comme un rempart contre la haine et les discriminations.

Violaine Schütz


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