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Série

“Mrs. Fletcher”: une vision décomplexée et nuancée de la sexualité

La nouvelle série Mrs. Fletcher décortique avec énormément de finesse les vies sexuelles d’une mère quadragénaire, et de son fils fraîchement débarqué à l’université.
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Kathryn Hahn semble abonnée aux rôles de femmes de plus de 40 ans sexuellement insatisfaites. Dans la très loufoque I Love Dick (Amazon Prime Video), son personnage déversait toute sa frustration dans un fantasme sexuel pour un homme qui ne méritait sans doute pas autant d’attention. Dans le rôle-titre de Mrs. Fletcher, nouvelle série HBO disponible sur OCS dès le 27 octobre, elle incarne une mère célibataire qui redécouvre sa sexualité, et se lance dans une exploration assez intensive de l’univers du porno en ligne. Mais si I Love Dick montrait l’obsession de l’héroïne pour un homme, dans Mrs. Fletcher, il s’agit principalement d’excitation solitaire, comme dans une scène hilarante où elle se donne des fessées à elle-même.

 

 

Redécouverte de la sexualité

Mrs. Fletcher préfère qu’on l’appelle Eve, car elle est en fait divorcée de Mr. Fletcher. Elle travaille dans une maison de retraite, et prendre soin des autres semble être sa principale occupation; c’est pourquoi elle se retrouve complètement démunie lorsque son fils Brendan quitte le nid et part étudier à l’université. En son absence, Eve peine à se définir par elle-même, car elle ne correspond plus aux cases dans lesquelles les femmes sont fréquemment rangées: plus vraiment la mère, ni la femme, ni l’amante de quelqu’un. Seule pour la première fois depuis longtemps, elle se remet à dater, fume des clopes dans son bain, commence à regarder du porno, et se retrouve vite submergée par le désir qu’elle avait mis de côté depuis des années. Malheureusement, ses rencards avec des hommes divorcés sont tout sauf excitants, et rapidement, elle cumule deux crushs beaucoup moins conventionnels: l’un pour un ancien camarade de classe de son fils, l’autre pour une collègue queer.

Sans jamais tomber dans des clichés réducteurs, la série étoffe progressivement Brendan et nous donne un aperçu fascinant de la psyché des fuckboys.

Inclusive sans efforts, la série montre de manière très ouverte les désirs de son héroïne, et son incompréhension face à un monde sexuel particulièrement déroutant, entre l’abondance de porno en ligne et la pénurie de véritables connexions dans la vraie vie. La série est particulièrement bonne lorsqu’il s’agit de satiriser la façon dont les hommes peuvent se montrer décevants ou agaçants (notamment Ted, l’ex mari d’Eve), mais elle ne juge jamais ses protagonistes, et crée une galerie de personnages attachants qui cherchent juste un peu d’affinité humaine -on aime tout particulièrement Margo (Jen Richards), la prof d’écriture trans d’Eve, qui craque pour un de ses élèves. Mais l’aspect le plus surprenant de la série est sa manière de traiter le personnage de Brendan, le fils d’Eve (incarné à la perfection par Jackson White).

 

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Voyage dans la psyché des fuckboys

Introduit dès le premier épisode comme un pur produit de la masculinité toxique, Brendan traite les filles comme des objets, harcèle ses camarades de classe et lève les yeux au ciel quand sa mère lui explique qu’il faut respecter les femmes. Moralement repoussant au premier abord, on s’attend donc à ce qu’il s’efface assez vite de l’intrigue pour laisser le devant de la scène au personnage bien plus attachant d’Eve. Mais la série prend le risque de développer Brendan, et réussit peu à peu à livrer un des portraits les plus fins qu’on ait jamais vus du comportement toxique dont beaucoup d’hommes et d’adolescents font preuve sans même s’en rendre compte.

L’auteur de la série s’est entouré de nombreuses scénaristes féminines, et la série est entièrement réalisée par des femmes.

Au fil des épisodes, on voit l’influence nocive que le père de Brendan a eue sur sa masculinité, mais aussi à quel point ce dernier est déboussolé par les injonctions contradictoires. Persuadé qu’il avait développé la méthode parfaite pour avoir l’air cool et détaché auprès des filles et de ses potes du lycée, il est complètement perdu lorsque la même attitude ne lui vaut que du rejet chez ses camarades de fac. Sans jamais tomber dans des clichés réducteurs, la série étoffe progressivement Brendan et nous donne un aperçu fascinant de la psyché des fuckboys. Et si elle ne tente jamais de racheter son comportement, elle nous laisse espérer que Brendan puisse un jour grandir et apprendre de ses erreurs.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la série a été créée par un homme, Tom Perrotta, et adaptée de son propre livre (il a aussi écrit Election, The Leftovers et Little Children, et participé à l’adaptation des deux derniers). Mais l’auteur s’est entouré de nombreuses scénaristes féminines, et la série est entièrement réalisée par des femmes, pour la plupart issues de la scène indé -Carrie Brownstein (Portlandia), Nicole Holofcener (Enough Said), ou encore Gillian Robespierre (Obvious Child). À travers les personnages de Brenda, d’Eve, ou encore du vieil homme dont celle-ci s’occupe à la maison de retraite, la série décrit ainsi le rapport confus de plusieurs générations à la sexualité. Et c’est sans doute là son plus bel exploit: créer une oeuvre qui parle de (et à) tous les genres et tous les âges.

Anaïs Bordages 


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