geek

Chez Ekiwork, Elisabeth Chaudière utilise la réalité virtuelle pour sensibiliser au sexisme en entreprise

Cette experte du sexisme ordinaire au travail aide les entreprises à lutter contre les discriminations et les stéréotypes de genre qui contaminent les open space et les salles de réu. Elle a récemment co-écrit le scénario d’une expérience en réalité virtuelle, où l’on se glisse dans la peau d’une jeune cadre confrontée à des comportements sexistes dans sa boîte.
© Yavo Photography
© Yavo Photography

© Yavo Photography


Vous vous appelez Zoé et vous êtes assise devant votre ordinateur dans un petit open space. Après une parole encourageante de votre manager laissant présager une éventuelle promotion, votre voisin vous taquine: “Ça ne serait pas le moment de tomber enceinte!” avant de vous lancer un “T’as tes règles ou quoi?” pour justifier votre agacement. Derrière votre casque de réalité virtuelle (VR), vous vous retrouvez ainsi plongé·e dans un univers oppressant -mais tristement banal- où l’on vous appelle constamment “ma belle”, commente votre tenue, s’étonne que vous preniez mal les compliments, et considère que les femmes sont naturellement plus empathiques, et les hommes, des leaders nés. Produit par Reverto, une start-up qui commercialise des expériences immersives visant à sensibiliser au sexisme et au harcèlement sexuel en entreprise, ce court-métrage à 360° sorti en mars est né sous la plume d’Elisabeth Chaudière. Pour l’écrire, cette ex-cheffe de projet informatique de 34 ans passée par plusieurs grandes boîtes françaises a puisé dans son vécu et dans celui d’autres femmes. Des témoignages faciles à recueillir, puisque 80% des Françaises considèrent être régulièrement la cible de comportements sexistes dans le cadre du travail. Au sein d’Ekiwork, qu’elle a lancé en 2017, elle aide désormais les entreprises à y faire face, à travers des ateliers et des formations ludiques.

 

Qu’est-ce qui t’a amenée à créer Ekiwork? 

Tout a commencé avec un hackathon organisé par le Secrétariat d’État chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes en mars 2017, que nous avons remporté avec une petite équipe. Nous avions imaginé un jeu vidéo pour sensibiliser les collaborateur·rice·s au sexisme en entreprise. Les joueur·se·s y incarnaient le témoin, la cible ou l’auteur de comportements sexistes, et avaient la possibilité de changer le cours des choses, un peu comme dans les livres dont vous êtes le héros ou l’héroïne. Dans la foulée, j’ai créé mon entreprise avec ce projet-là en tête, mais j’ai finalement décidé d’aller sur le terrain et de créer des outils ludiques de sensibilisation en présentiel.

 

Avant de revenir à la technologie avec la VR…

Si on veut un vrai changement des comportements, il faut sensibiliser le plus de gens possible. Les formations en présentiel fonctionnent bien, mais elles sont limitées à 16 personnes. En complément, la réalité virtuelle permet d’en sensibiliser 40 en une matinée. Le court-métrage est suivi d’un module interactif où les personnes reviennent sur ce qu’elles ont vu pour comprendre plus précisément comment s’exerce le sexisme ordinaire.

Comment as-tu conçu le scénario? 

Pour le jeu vidéo initial, j’avais déjà écrit plusieurs saynètes illustrant des cas de sexisme ordinaire. Pour le film en VR que nous avons réalisé avec Reverto, des comédien·ne·s ont joué ces scènes que nous avons adaptées pour former une trame logique. Je souhaitais notamment que le spectateur·rice se sente oppressé·e par la récurrence des interpellations familières.

Pourquoi l’utilisation de la VR est-elle pertinente pour sensibiliser au sexisme?

La VR permet non seulement de se mettre à la place de la personne, ce qui facilite l’identification, mais aussi de créer des souvenirs qui resteront gravés dans la mémoire. C’est ce qui fait que le jour où la situation se reproduit, le souvenir va être réactivé comme si on l’avait vraiment vécu, et on va pouvoir la qualifier de sexisme ordinaire beaucoup plus facilement que si on avait vu un film en 2D. Il me semble que c’est aussi une approche inclusive et assez douce, notamment pour les personnes introverties qui n’ont pas forcément envie d’échanger pendant trois heures sur ce sujet.

Je remarque que c’est dur pour certaines femmes d’admettre qu’elles sont victimes de sexisme ordinaire, elles trouvent ça insupportable.

Les hommes éprouvent-ils parfois du mal à se mettre dans la peau d’une femme?

Au contraire: d’après une étude que j’ai lue, lorsque les gens ont la possibilité de se mettre dans la peau d’une femme ou d’un homme, ils choisissent presque toujours le sexe opposé, parce qu’ils sont intéressés par ce que l’autre peut vivre.

Quelles réactions as-tu observées?

Le plus souvent, les hommes sont un peu gênés par le sujet, peut-être parce que c’est la première fois qu’ils sont confrontés à une sensibilisation de ce type. Parfois, mais plus rarement, ils disent que c’est caricatural. D’autres se mettent à raconter des témoignages concernant des femmes de leur entourage ou eux-mêmes, comme: “J’ai voulu m’occuper de mes enfants et prendre un 4/5ème il y a quelques années et on m’a rit au nez, je n’ai jamais osé redemander.” Il y a aussi des femmes et des hommes qui admettent qu’ils peuvent avoir des comportements sexistes. Ce qu’on dit, c’est que c’est OK d’en faire le constat; ce qui ne l’est pas, c’est de ne pas vouloir changer.

Y a-t-il des aspects du sexisme ordinaire dont la prise de conscience est plus difficile? 

La question de la grossesse et de la maternité pose souvent problème, car les gens ont du mal à comprendre que cela puisse être un facteur de discrimination. Je remarque aussi que c’est dur pour certaines femmes d’admettre qu’elles sont victimes de sexisme ordinaire, elles trouvent ça insupportable. Ce sont souvent des femmes qui minimisent ces comportements, en disant par exemple: “Moi, on m’a déjà dit ‘ma petite’ ou ‘ma grande’ et je n’en ai pas fait une affaire.” D’ailleurs, je pense que pour les femmes, l’entrée dans le monde du travail est une sorte de rouleau compresseur où l’on doit se conformer à ce que l’on attend d’une femme au travail, à savoir être forcément désirable dans la manière de s’habiller et de se comporter. On ne remet pas beaucoup en question ce rapport de séduction hétérocentré, qui est pourtant constamment présent. 

Propos recueillis par Sophie Kloetzli


2. Avec Ada Tech School, elle propose des cours de code féministes et inclusifs

Située au cœur de Paris dans le quartier du Marais, l’Ada Tech School forme des hommes et des femmes à coder et à déconstruire les stéréotypes de genre du monde de la tech. Rencontre avec sa fondatrice et directrice Chloé Hermary.
© Yavo Photography - Cheek Magazine
© Yavo Photography

3. Dona Sarkar œuvre pour plus de diversité dans la tech

Pour Dona Sarkar, 39 ans, la technologie est avant tout un outil d’émancipation. Chez Microsoft, où elle anime depuis peu une plateforme de digitalisation des entreprises, elle se bat pour démocratiser son accès à tou·te·s. De passage à Paris, cette développeuse de formation nous a parlé de son expérience dans la tech et de la place que les femmes y occupent aujourd’hui.
© Yavo Photography - Cheek Magazine
© Yavo Photography

4. Queer et féministes, ces geek militent pour un Internet safe

Si Internet est un lieu propice à l’information et à l’expression de soi pour les personnes LGBT+ et féministes, celles-ci sont aussi (et surtout) la cible première des cyberattaques en tous genres. Rencontre avec des hacktivistes qui ont choisi le terrain numérique pour lutter contre le patriarcat.
© Yavo Photography - Cheek Magazine
© Yavo Photography

5. Avec Glowee, Sandra Rey invente l’éclairage urbain du futur

En 2014, Sandra Rey a lancé Glowee, une start-up à l’origine d’un système d’éclairage écologique et naturel imitant les propriétés de certaines créatures marines luminescentes. Cette entrepreneure de 29 ans vient de clore une nouvelle levée de fonds et de signer un contrat avec la ville de Rambouillet pour illuminer le mobilier urbain à l’aide de cette brillante technologie.
© Yavo Photography - Cheek Magazine
© Yavo Photography