mode

Interview “Black fashion power” / Virginie Sassoon

“Il n'existe ni mode noire, ni mode blanche”

Alors que s’ouvre la troisième Black Fashion Week française, Virginie Sassoon, sociologue des médias spécialiste de la représentation des minorités dans la presse féminine, nous explique pourquoi les podiums manquent encore cruellement de diversité.
Défilé 2013 Sophie Zinga, DR
Défilé 2013 Sophie Zinga, DR

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Pour la troisième année consécutive, Paris accueille demain la Black Fashion Week, qui succède à la semaine du prêt-à-porter. L’objectif de cet évènement, lancé en 2012 en France: mettre en valeur les créateurs africains, ainsi que les mannequins noirs, encore sous-représentés dans le monde de la mode. Si la Black Fashion Week est parfois taxée de communautarisme, elle révèle tout de même l’absence criante de métissage et l’uniformité des canons de beauté qui caractérisent les podiums de 2014.

“Derrière le divertissement de la presse féminine, il y a de vraies questions politiques.”

La sociologue des médias Virginie Sassoon a fait de la représentation des minorités son sujet de prédilection et s’est petit à petit spécialisée dans la presse féminine. “Je me suis intéressée à la question du racisme et du sexisme alors que je travaillais pour une ONG luttant pour la diversité dans les médias, se souvient-elle. Pour ma thèse, j’ai resserré mon sujet sur la presse féminine, un support que je trouve particulièrement intéressant, car derrière le divertissement, il y a de vraies questions politiques et il faut s’interroger sur les valeurs que ces magazines véhiculent.” Son travail de recherche est désormais en voie d’être publié, puisqu’il donnera naissance à un livre, Femmes noires sur papier glacé, en vente d’ici six mois. Virginie Sassoon a mis son expertise au service de notre interview “Black Fashion Power”.

L’existence d’une Black Fashion Week est-elle une bonne nouvelle?

Le problème que pose l’existence de cet évènement, c’est l’insinuation qu’il existerait une mode noire, parallèlement à une mode blanche. Or, il n’y a ni l’une ni l’autre. C’est le piège dans lequel était tombé le magazine Elle en voulant faire son dossier sur le “black fashion power” et la soi-disant émergence d’une mode noire. Toutefois, si la Black Fashion Week existe, c’est qu’il y a un problème de représentation des mannequins noirs et des créateurs africains. L’évènement offre un espace de visibilité à ces deux catégories professionnelles de la mode, qui sont en manque de reconnaissance et de distribution.

“Des icônes comme Michelle Obama, Beyoncé ou Oprah Winfrey continuent de se plier à certains codes dominants, en se défrisant les cheveux.”

Comment expliquer le peu de diversité qui règne dans le monde de la mode?

Tout d’abord parce que c’est un milieu fermé, où la reproduction sociale est très forte. Par ailleurs, les codes de la beauté restent très influencés par l’Occident, qui les a imposés au fil de l’histoire, dans des rapports de domination qui sont longs à défaire. Même sur des continents où elles ne sont pas minoritaires, les femmes non-occidentales continuent d’importer les critères de la beauté blanche. Aujourd’hui, on peut se réjouir qu’une Alek Wek ou une Lupita Nyong’o incarnent une beauté noire naturelle, mais à côté d’elles, des icônes comme Michelle Obama, Beyoncé ou Oprah Winfrey continuent de se plier à certains codes dominants, en se défrisant les cheveux.

Quel rôle peut jouer la presse féminine dans ces représentations de la beauté?

Un rôle important, car c’est un lieu d’identification pour les femmes. Si des noires, des arabes ou des asiatiques parviennent à s’identifier à des femmes blanches en achetant des magazines féminins, cela veut dire que l’inverse est vrai et que les lectrices ne sont pas opposées à davantage de métissage. Instiller plus de diversité dans la presse n’empêcherait pas celles qui le souhaitent d’acheter des magazines spécialisés, qui sont complémentaires. De même, une plus forte présence de mannequins noirs sur les podiums n’aurait rien d’incompatible avec la tenue d’évènements plus pointus à l’image de la Black Fashion Week.

“Avec le pouvoir du bad buzz, les médias et les marques sont obligés d’être très vigilants.”

Le magazine Elle avait créé la polémique en publiant en 2012 son dossier sur le “black fashion power”, la situation s’est-elle améliorée depuis?

Oui, je crois que cet épisode a été un électrochoc et qu’il y a eu une prise de conscience de la rédaction. En 2013, même si cela sonnait un peu comme un rattrapage, Christiane Taubira a été élue femme de l’année par le magazine, et plusieurs mannequins noirs en ont fait la couverture. Cependant, l’inconscient collectif continue d’associer la beauté à la blancheur, et de nombreuses maladresses le trahissent. Sauf qu’avec la puissance des réseaux sociaux et le pouvoir du bad buzz, les médias et les marques sont obligés d’être très vigilants, et c’est une bonne chose.

La France est-elle en retard sur la représentation des minorités dans la mode?

La France est en retard dans ses difficultés à verbaliser le problème. Aux États-Unis, où la culture communautaire est plus forte, des tops comme Naomi Campbell et Iman n’ont pas hésité à dénoncer l’année dernière le racisme dans la mode. Ici, c’est difficile de porter ce message sans être taxé de communautarisme car on a du mal à sortir du modèle républicain universaliste. Toute initiative communautaire, telle que la Black Fashion Week est jugée ghettoïsante. Il faut que nous progressions là-dessus.

“Porter une afro n’est plus nécessairement militant.”

Un signe que les choses bougent?

Le succès de Lupita Nyong’o, qui est devenue une icône mode. L’émergence du mouvement nappy qui encourage les jeunes filles noires à porter leurs cheveux au naturel est aussi très positif. Inna Modja est une figure intéressante car elle porte ses cheveux au naturel et elle est très populaire sans être engagée politiquement. C’est de cette manière qu’évoluent les représentations de la beauté, et que la diversité se démocratise: porter une afro n’est plus nécessairement militant comme dans les années 70 du Black Power, c’est davantage associé à une forme de bien-être.

Un signe que les choses ne bougent pas tant que ça?

En 2013, est parue dans Numéro la série mode African Queen, où l’on a maquillé une mannequin blanche en noire: quand on connaît les difficultés qu’ont les modèles noirs à trouver du travail, on peut parler de discrimination. Cette même année, une journaliste de Elle a publié une photo d’elle déguisée et maquillée en Solange Knowles. C’est ce qu’on appelle la pratique du “black face”, qui est une façon très inconsciente de véhiculer des stéréotypes. Ces deux affaires prouvent que les mentalités sont longues à faire évoluer.

Comment introduire une réelle diversité dans la mode?

En étant audacieux, en sortant de la routine, et en ayant des décideurs engagés sur le sujet: si les patrons ne prennent pas de risques, rien ne changera. Comme pour la mixité ou l’écologie, il faut un réel volontarisme venu d’en haut pour que les choses changent vraiment.

Propos recueillis par Myriam Levain


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