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Déborah Neuberg, la créatrice féministe qui habille les hommes

Depuis sept ans, la marque De Bonne Facture lancée par Déborah Neuberg s’est imposée comme une référence de la mode masculine française grâce à sa conception singulière d’une élégance durable qui respecte les hommes et leur environnement. Rencontre.
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Elle nous reçoit dans son showroom-atelier niché dans une cour discrète du Marais à Paris et nous propose spontanément un café, qu’elle sert dans une petite tasse qu’elle a faite elle-même à l’époque où elle suivait des cours de céramique. Discrétion, naturel, fait-main: ces détails pourraient résumer Déborah Neuberg et sa marque De Bonne Facture si l’une et l’autre n’étaient pas bien plus complexes que leur apparente sobriété pourrait le laisser croire. Pour un·e non initié·e, le vestiaire masculin qu’elle imagine depuis 2013 est “simplement” de bon goût -ce qui n’est sans doute pas si simple, d’ailleurs.

“En France, on est soit créative, soit entrepreneure, mais pas les deux.”

Oui mais voilà: la trentenaire dit “garde-robe” et pas vestiaire et lorsqu’on effleure les manteaux, les chemises et les pantalons rangés sagement le long des murs, il se passe un truc que le bon goût seul ne peut pas provoquer: cette “garde-robe” est incroyablement sensuelle, les tissus sont à la fois souples, rugueux et veloutés. Même un·e non initié·e comprend en le touchant qu’un vêtement De Bonne Facture, c’est un vêtement bien fait, par des gens qui aiment les faire, pour des gens qui aimeront les porter longtemps et les transmettre. De fait, Déborah Neuberg aime les histoires, celles des entreprises familiales avec lesquelles elle travaille depuis ses débuts, celles qu’elle porte en elle et qu’elle transmet à travers ses collections et celles que ses clients imaginent en vivant dedans, le plus longtemps possible. Déterminée, aussi précise dans ses termes et dans ses choix que dans les coupes de ses vêtements, la jeune femme nous a parlé de son père, d’éthique, du cycle de la vie… et des geeks de la mode dont elle fait indubitablement partie.

Comment t’es-tu retrouvée à la tête de ta propre marque de mode?

J’ai toujours aimé la mode, et entreprendre: c’était le destin ! Même si j’admets l’avoir un peu forcé… Lorsque j’étais plus jeune, je rêvais de faire la Central Saint Martins School de Londres, mais mon père me voyait plutôt intégrer Polytechnique. On a donc trouvé un compromis: j’ai fait HEC sous réserve qu’ensuite, je pourrais faire ce que je voulais. Après mon diplôme, j’ai donc intégré l’Institut Français de la Mode à Paris, et j’ai commencé ma carrière chez Hermès, où je développais les accessoires de soie féminine. Au bout d’un an, mon besoin de prendre des initiatives me démangeait, alors j’ai fait le grand écart pour travailler chez Undiz, une marque de lingerie à petits prix qui venait d’être lancée par le groupe Etam: je suis partie à Shanghai sans parler un mot de chinois, pour coordonner les relations entre le bureau de style à Paris et la production. Mais ce job et ce milieu n’étaient pas faits pour moi, donc je suis rentrée en France avec l’envie de créer ma propre marque. Et c’est là que j’ai rencontré les premières difficultés…

Quelles difficultés?

J’avais l’idée de créer une garde-robe d’essentiels masculins d’excellente qualité, fabriqués chez les meilleurs façonniers français, en garantissant une transparence totale sur l’ensemble du processus de fabrication. Mais le milieu de la mode a des préjugés contre les créatif·ve·s entrepreneur·e·s: en France, on est soit l’un, soit l’autre, mais pas les deux. J’ai donc essayé de travailler en binôme avec un créatif, avant de laisser tomber les a priori des autres et de faire mon truc à ma façon : j’ai présenté ma première collection au Pitti Uomo (Ndlr: un prestigieux salon de mode masculine internationale qui se tient à Milan), et ça a marché! Mieux, le créateur Marcel Lassance, alors responsable du département de la mode masculine chez Merci, a reconnu mon travail. Comme booster de confiance, je ne pouvais pas rêver mieux…

“Les hommes ont généralement un rapport plus intime que les femmes avec leurs vêtements.”

Pourquoi la mode masculine?

J’adore le rapport à la matière, à la longévité du vestiaire masculin traditionnel, qui a une grammaire très précise. La mode masculine classique a un côté très geek qui me va bien. (Elle nous explique alors que ses chemises sont fabriquées en popeline de coton japonaise, car les japonais reproduisent à la perfection des tissus européens du début du XXème siècle qui n’existent plus en France. Au cours de l’entretien, elle évoquera aussi avec passion les boutons en noix de corozo, une sorte d’ivoire végétal, la composition des cols de chemises et la différence entre les triplures thermocollées standard et les triplures flottantes, et d’autres détails encore qui sont par ailleurs mentionnés dans la description de chaque vêtement vendu sur son site). Les hommes ont généralement un rapport plus intime que les femmes avec leurs vêtements, quand ils aiment une veste, par exemple, ils la gardent jusqu’à ce qu’elle soit usée jusqu’à la trame… Je suis comme ça moi aussi, j’aime la patine, l’usure des vêtements: par exemple là, je porte un pull en cachemire triple fil qui appartenait à mon père, et qui a quoi, 30, 40 ans? Ce n’est pas seulement un pull, c’est un pull avec une histoire personnelle ou plutôt, des histoires personnelles.

 
 
 
 
 
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Pourquoi ne pas réinterpréter le vestiaire traditionnel féminin?

Quand j’ai commencé, on m’a dit “c’est trop simple”, “c’est pas assez créatif”. Mon fantasme, c’est de faire des vêtements féminins avec la technique empruntée au tailoring masculin. Mais je crois que les hommes s’intéressent davantage que les femmes à la technique, à la façon dont est fabriqué un vêtement qu’ils portent souvent. Les femmes sont en général plus sensibles à son aspect, à l’allure qu’il a et qu’elles ont dedans. Une copine m’a fait remarquer que cette conception genrée du rapport au vêtement était sexiste: ça m’a beaucoup perturbée!

Tu fais partie des rares femmes à créer uniquement pour la mode masculine: n’est-ce pas contradictoire avec tes idées féministes?

Bien sûr que non, on a besoin de plus de féministes à la création pour hommes. Déjà parce que la mode masculine s’adresse en fait à tous les genres -beaucoup de femmes portent des vêtements “pour hommes” et ce depuis toujours-, et puis il y a des hommes trans que j’ai envie d’habiller avec des pièces dans lesquelles ils se sentent beaux et bien.

“Avant d’être un t-shirt, ce t-shirt était un champ de lin et avant d’être un champ de lin, c’était une graine et avant ça, autre chose.”

D’où te vient ta conscience écolo?

Je ne sais pas trop… (Elle réfléchit) Je crois que j’ai hérité d’une sensibilité aux bons produits de saison: mon père préférait mille fois manger chez lui une tomate mûrie en plein air plutôt que de sortir manger un truc à la composition suspecte. Mais cet engagement procède aussi d’un goût esthétique: j’aime les matières brutes, les pulls en shetland, les couleurs naturelles, et la créativité qu’on développe quand on respecte les gens et la terre. Je viens de découvrir des Japonais un peu dingues qui font des teintures à base de framboises et de café, c’est génial! Quand j’ai créé De Bonne Facture, je me suis spontanément tournée vers des artisans qui respectent leur environnement et qui ont un vrai savoir-faire transmis de générations en générations, parce que pour moi, les vêtements ont une âme. Ça a l’air un peu ésotérique mais j’assume: je pense que le vêtement s’imprègne de notre caractère mais qu’il porte aussi l’histoire de la personne qui l’a fabriqué. Et je crois beaucoup aux cycles de vie des choses, à l’idée qu’avant d’être un t-shirt, ce t-shirt était un champ de lin et avant d’être un champ de lin, c’était une graine et avant ça, autre chose. La Torah évoque le cuir, la laine et le lin, et ce sont des matières que j’utilise encore aujourd’hui: cette constance me plaît.

“On est ce que l’on mange”, dit-on… On est aussi ce que l’on porte, selon toi ?

Je remarque simplement qu’on a pris l’habitude de faire attention à ce que l’on mange, à la composition des cosmétiques, mais toujours pas aux vêtements que l’on porte à même la peau. C’est bizarre, non? Lorsque j’étais chez Undiz, le bureau de style à Paris voulait des couleurs très flashy et j’ai été frappée par la réaction des ouvrières chinoises: elles me disaient qu’elles-mêmes ne porteraient jamais de sous-vêtements fluo, à cause des procédés chimiques nécessaires à l’élaboration des teintures qui entraient en contact avec la peau. C’est évident, mais tout le monde n’a pas la même conception d’un vêtement “écologique”. C’est quoi, un vêtement écolo? Un vêtement dont la composition ne comporte aucune matière animale? OK, mais un blouson en cuir dit vegan fait à partir de pétrole récolté en Arabie Saoudite, est-ce vraiment plus éthique?

Comment on concilie durabilité et rentabilité?

Mal! (Elle sourit) J’essaie de faire des vêtements les plus durables possible, quitte à être assez radicale, par exemple je connais les moutons qui seront tondus pour faire tel pull, je sais qui filera la laine, qui fabriquera le pull, je connais même les éleveurs. Mais tout ce que je fais ne va pas jusque là, ce qui ne m’empêche pas de me poser des questions, de chercher sans cesse à améliorer le processus. Toutefois, rien n’est parfaitement durable, sans compter que la notion de durabilité est également personnelle, elle n’est pas liée uniquement aux caractéristiques intrinsèques d’un produit. Tout le monde n’a pas le même rapport à la notion de “portabilité” d’un vêtement: certaines personnes jugeront qu’il n’est plus portable lorsqu’il a une cicatrice liée à l’usage quand d’autres aiment les vêtements élimés. Quoi qu’il en soit, j’essaie de faire des produits qui durent le plus longtemps possible et qui ont le moins d’impact négatif possible sur la planète… et je compte sur leur qualité et leur confort pour séduire un maximum de gens!

Propos recueillis par Fiona Schmidt


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