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Laetitia Ivanez ressuscite sa marque Les Prairies de Paris

Après un détour remarqué par les Galeries Lafayette dont elle a été la directrice artistique quelques saisons, Laetitia Ivanez réveille sa marque Les Prairies de Paris, en sommeil depuis cinq ans après avoir enchanté le dressing des chics filles pendant plus de deux décennies.  
Capture d'écran du film “Embrasse-moi”, réalisé par Axel Würsten
Capture d'écran du film “Embrasse-moi”, réalisé par Axel Würsten

Capture d'écran du film “Embrasse-moi”, réalisé par Axel Würsten


Elle est aussi brune que souriante, pétillante comme un bonbon acidulé plutôt qu’une coupe de champagne, et ça fait 25 ans qu’elle a l’air d’avoir 25 ans, alors qu’elle a déjà vécu plus de vies que 25 chats réunis. Vingt-cinq ans, c’est aussi l’âge qu’avait sa marque, Les Prairies de Paris, fondée en 1990 lorsqu’elle a mis la clé sous la porte en 2015 pour devenir la directrice artistique des Galeries Lafayette. Pendant cinq saisons, Laetitia Ivanez y a apporté la touche Prairies, dosage exquis de fraîcheur et d’élégance, d’originalité et de simplicité, tout en détails précis et couleurs vives -rouge orangé, vert, bleu gitan- souvent associées au marine ou au beige. Sa liberté et sa marque lui manquaient, alors elle est partie les reconquérir en novembre 2018, armée d’idées neuves et de cet enthousiasme qui lui a déjà fait déplacer plusieurs montagnes. Aujourd’hui, elle revient à sa mode par le biais du cinéma, avec un film-à-porter de huit épisodes joliment intitulé Embrasse-moi et tourné à Paris avec un jeune réalisateur diplômé de la Fémis. Diffusée sur Instagram et sur le nouveau site des Prairies de Paris, cette fiction follement inventive dont on peut acheter toutes les tenues des acteur·rice·s met également en lumière le talent et le savoir-faire d’artistes et d’artisans mais aussi de la Maison Empereur, la plus vieille quincaillerie de France située à Marseille. Le résultat est à la fois très original et familier: on a l’impression de reprendre là où on l’avait laissée, une conversation avec une vieille copine perdue de vue à laquelle on a toujours autant envie d’emprunter ses fringues et sa fantaisie.

 

Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de présenter une collection par le biais d’un film de fiction?

J’ai toujours su que l’histoire des Prairies de Paris n’était pas terminée, et même durant mon heureuse collaboration avec les Galeries Lafayette, je réfléchissais à un moyen de renouer le fil. J’ai eu le déclic en regardant une série, je ne me souviens plus laquelle -j’ai une mauvaise mémoire (Ndlr: elle sourit)… En tout cas, la façon dont les héros étaient habillés m’a frappée. Ça m’a rappelé la tenue de Bardot dans Et Dieu créa la femme, le blouson de James Dean dans La Fureur de vivre, le marcel de Brando dans Un Tramway nommé désir… Comme beaucoup de gens, mon imagerie personnelle est nourrie de personnages iconiques dont les looks le sont tout autant. J’avais envie de revenir aux Prairies pas uniquement par le vêtement mais en incluant tout ce que j’aime faire dans la vie -or j’aime le cinéma, la musique, l’art… J’ai toujours aimé raconter des histoires, ça doit me venir de mes études de théâtre. Alors je me suis dit, pourquoi ne pas créer d’abord des personnages dont j’imaginerais ensuite les vêtements, pour que les gens qui aiment l’univers du film puissent s’approprier non seulement tous les vêtements des comédien·ne·s mais aussi certains éléments du décor?

 

 

C’est quoi, l’inspiration?

J’adore l’élégance et l’espièglerie d’Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s. L’intrigue du film se déroule dans un pressing historique de Paris, la teinturerie Pouyanne, et met en scène une jeune femme fantasque (la comédienne brésilienne Drielly Oliveira) qui tombe sous le charme d’un jeune homme mystérieux (Joseph Olivennes, le fils de Kristin Scott Thomas), qui pourrait bien cacher un horrible secret. Je voulais raconter une histoire simple et en même temps pleine de rebondissements, légère mais un peu sombre, qui mette en scène des personnalités très différentes, des femmes et des hommes, pas uniquement des jeunes gens. Du coup, le vestiaire est versatile, on retrouve les marqueurs des Prairies de Paris -l’ancre marine, les ballerines à lacets, une cape et un manteau iconiques dans de nouvelles matières…-, et des pièces inédites comme la robe ultra glamour au décolleté vertigineux de l’épisode 6. Produites en toute petite série, toutes les pièces sont fabriquées en France dans des matériaux de grande qualité. 

Comment passe-t-on de la création d’objets inanimés à la réalisation d’images animées?

Ça n’a pas été simple! Le plus difficile a été de trouver des investisseurs prêts à s’engager dans un projet complètement inédit: j’ai passé un an à multiplier les rendez-vous, et celui qui aurait dû être déterminant ne l’a malheureusement pas été… Plutôt que de renoncer à mon idée, je l’ai donc adaptée. J’ai emprunté de l’argent à titre personnel, ce qui a réduit le budget initialement prévu. Comme je n’avais pas de bureau, je filais d’un rendez-vous à l’autre à vélo: je rencontrais la modéliste dans la rue, elle me montrait les patrons, je partais avec les prototypes, c’était très spontané, très bohème, comme aux tout débuts des Prairies dans les années 90! Je me suis entourée d’une équipe de jeunes talents avec lesquels je n’avais jamais travaillé mais dont j’aimais les univers, comme le réalisateur Axel Würsten et les compositeurs Antoine Berjeaut et Louis Macheto, qui ont signé la musique du film. Et on aperçoit aussi des œuvres d’artistes que j’admire, comme La piéta des Prairies par le duo d’artistes contemporains Les Tonus, ou une jarre en céramique signée Matthieu Cossé, dont le travail été remarqué à la Villa Noailles qui accueille chaque année le festival de mode et de photo d’Hyères.

Ton parcours semble fait de hasards et de rencontres: c’est ça, l’âme des Prairies de Paris?

C’est aussi Marseille où tout a commencé. Et bien sûr mes parents, deux personnes extrêmement créatives qui adoraient la mode et fabriquaient des vêtements avec de la gaze à pansements pour les vendre sur les marchés dans les années 80 et dans leur boutique rue du musée, en plein cœur de la ville . J’ai le souvenir de ces jupons en gaze que ma mère trempait dans des pigments naturels avant de les faire sécher au soleil pour que la couleur se délave: c’était magnifique. L’espace de vente de mes parents était situé dans un quartier populaire de Marseille où il n’y avait pas de mode, et tout d’un coup, on a vu défiler les élégantes qui voulaient toutes leur jupon! J’en ai trouvé un l’autre jour sur Vinted. Il était dans un état impeccable et portait même la griffe en satin signée Louis Ivanez, le nom de mon père, à l’encre de Chine… Je crois avoir hérité de la spontanéité de mes parents: je n’attends pas que les choses se fassent, je préfère suivre mon instinct, expérimenter, et faire confiance au destin.

Tu as été la directrice artistique des Galeries Lafayette pendant cinq ans: qu’as-tu appris de cette expérience?

J’ai été amenée à réfléchir différemment, avec des contraintes que je n’avais pas avec ma propre marque, notamment en termes de coût de revient et de prix. Concevoir des vêtements créateur accessibles au plus grand nombre nécessite de chercher de nouvelles matières, par exemple, de renoncer à certains détails, d’imaginer de nouvelles coupes, de nouvelles choses. Puis j’ai appris à travailler avec de grosses équipes, et moi qui étais habituée à être seule maîtresse à bord, j’ai dû apprendre à composer, à accepter que toutes mes idées ne puissent pas être concrétisées, et à travailler pour une maison qui n’est pas la mienne et qui a son propre ADN qu’il s’agit de respecter: c’était très formateur.

Un (ou plusieurs !) conseil(s) à donner à celles et ceux qui souhaitent lancer leur marque?

Le fait de lancer une marque aujourd’hui est plus difficile que ça ne l’était hier, parce que le marché est beaucoup plus concurrentiel, et que l’image est au moins aussi importante que le produit. Encore plus qu’hier, il faut être à la fois un·e excellent·e créatif·ve, mais aussi un·e communicant·e hors pair et un·e bon·ne gestionnaire, pour savoir positionner son produit, savoir à qui on le destine et dégager une marge suffisante pour poursuivre sa stratégie de développement. Il faut vraiment être polyvalent·e : un·e créateur·ice, aujourd’hui, c’est un véritable couteau suisse!

Propos recueillis par Fiona Schmidt


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