société

Avec Afrogameuses, Jennifer Lufau défend la place des femmes noires dans le monde du jeu vidéo

À 27 ans, la fan de jeux vidéo a créé un safe space pour les gameuses afrodescendantes. Avec sa communauté, elle lutte contre le racisme et le sexisme d’une industrie encore très masculine.  
DR
DR

DR


Zéro. C’est le nombre de joueuses noires que Jennifer Lufau, la créatrice d’Afrogameuses, a croisées en vingt ans de gaming. La freelance en marketing dresse ce triste constat en préparant un article autour du racisme dans les jeux vidéo pour son blog Call me Jane Bond. À force de recherches, la Parisienne de 27 ans parvient à identifier et interviewer quatre femmes noires des États-Unis, du Canada, de Madagascar et des Pays-Bas. “Je me suis rendu compte qu’on mettait en place les mêmes stratégies pour lutter contre le racisme et le sexisme. Il n’existait pas de plateforme pour dénoncer ce que nous subissions. J’ai voulu faire bouger les lignes.” Résultat: le 14 juillet 2020, Jennifer Lufau lance les comptes Twitter et Instagram d’Afrogameuses.

Avec cette initiative, “Invicible Jane” -pseudo utilisé par la joueuse lors de ses parties en ligne-, compte bien sensibiliser le grand public et les professionnels du domaine à la “misogynoir”, encourager les femmes noires à envisager une carrière dans l’industrie des jeux vidéo et créer un “comité de soutien et de sororité”. Rencontre.

 

La question de la représentativité est centrale dans ton initiative. Comment décrirais-tu les personnages de femmes noires dans les jeux vidéo?  

Il en existe très peu. Lorsqu’on trouve des femmes noires dans les jeux vidéo, elles ne sont en général pas “jouables” (Ndlr : le joueur ne peut pas l’incarner) et leurs histoires personnelles sont particulièrement pauvres. Outre l’hypersexualisation qui les caractérisent, ces persos correspondent souvent au stéréotype de la femme “badass”, qui détruit tout sur son passage. Un peu à l’image de Michonne, la femme noire qui tue les zombies dans The Walking Dead… Il serait temps que les développeur·euse·s comprennent qu’une femme noire peut aussi être un “love interest”: un perso qui vivrait, par exemple, une histoire d’amour avec le ou la protagoniste.

“Le problème vient du manque de diversité des studios qui conceptualisent les jeux.”

Dans certains jeux comme Animal Crossing, les joueur·se·s ont la possibilité de créer des avatars à leur image. Permettent-ils une meilleure représentation des femmes noires, selon toi?

Les caractéristiques physiques proposées pour les avatars de femmes noires dans ce type de jeux ne reflètent pas la vraie vie. J’ai bien conscience qu’on parle d’un univers fictif mais une joueuse devrait pouvoir, si elle le veut, s’identifier au personnage qu’elle crée. Il existe aujourd’hui un large éventail de coiffures adaptées aux femmes blanches : cheveux lisses, bouclés, chignon… Les cheveux des femmes noires, eux, sont mal réalisés et les possibilités de coiffures afros sont très limitées.

Comment expliquer que les femmes noires soient si mal représentées?

Selon moi, le problème vient du manque de diversité des studios qui conceptualisent les jeux. La sociologue Marion Coville explique également que les créateur·rice·s de jeux vidéo rechignent à accorder un rôle principal à une femme noire par peur de ne pas obtenir de financements. Selon les professionnel·le·s du secteur, une telle figure ne représenterait pas assez les gameurs et gameuses. Pourtant, les quelques jeux qui proposent une certaine diversité de personnages, comme Broken Age, marchent très bien.

Lorsqu’on entend ce genre de discours, on a l’impression d’avoir affaire à une industrie masculine qui s’adresse uniquement à des hommes. Pourtant, près de la moitié du public des studios est féminin…

Le quotidien des joueuses est parfois difficile. Elles peuvent être amenées à développer des stratégies d’évitement pour déjouer le sexisme très présent dans le milieu des jeux vidéo. Certaines vont utiliser un pseudo neutre, d’autres n’incarneront que des personnages masculins… C’est une façon de se protéger des clichés et remarques misogynes.

“Le sujet du sexisme dans le monde des jeux vidéo a trouvé une certaine place dans les discussions.”

Tu organises des rencontres en ligne en non-mixité, pourquoi ce choix?

Certaines des rencontres que j’organise sont mixtes, d’autres non. Je veux que les afrogameuses se sentent en sécurité, qu’elles puissent s’exprimer comme elles le souhaitent, sans peur d’être reprises, jugées, victimes de racisme ou de sexisme.

Comment faire évoluer la situation des femmes afrodescendantes dans le domaine du jeu vidéo ?

Les choses sont doucement en train de changer. Le sujet du sexisme dans le monde des jeux vidéo a trouvé une certaine place dans les discussions, ce qui a notamment permis la création de Women in Games France en 2017 (Ndlr: une association œuvrant pour la mixité dans l’industrie du jeu vidéo). Je pense que les plateformes de streaming, qui diffusent des parties, ont également un rôle à jouer. Twitch (Ndlr: plateforme de streaming la plus connue) utilise un système de modérateurs pour lutter contre les commentaires haineux, le harcèlement ou les propos sexistes. À mon sens, ça n’est pas suffisant. Le site pourrait s’inspirer de l’application Bodyguard, qui permet de filtrer et masquer les commentaires indésirables. Quoiqu’il en soit, ces solutions ne font que camoufler le problème. Le fait qu’on ne voie plus les propos haineux ni signifie pas qu’ils n’existent plus. La priorité, c’est l’éducation.

Qu’as-tu prévu pour la suite d’ Afrogameuses?

J’ai lancé une levée de fonds pour financer l’avancée du projet. Elle me permettra de donner un statut d’association à Afrogameuses et de créer un site Internet d’ici 2021. Tout ça dans l’objectif de mener des actions concrètes et de devenir une véritable entité pour se rapprocher des professionnels du secteur.

Propos recueillis par Margot Cherrid


2. Eva Sadoun veut faire de la finance un monde plus féminin, écolo et inclusif

Co-fondatrice d’une plateforme d’investissement durable, Eva Sadoun s’est frayé une place dans le monde ultra masculin de la finance et de l’entrepreneuriat avec l’objectif de le transformer en profondeur. Rencontre avec une entrepreneuse aux antipodes de la “start-up nation”.
DR - Cheek Magazine
DR

3. Covid-19: comment la livraison prend le relai des sorties au restaurant

Alors que les restaurants connaissent de nouvelles restrictions, et que les Français·e·s de plusieurs métropoles sont appelé·e·s à rester à la maison le soir, la livraison de repas apparaît comme l’une des solutions pour sauver la restauration. À certaines conditions.
DR - Cheek Magazine
DR

4. Pourquoi il faut en finir avec le silence autour des fausses couches

En publiant des photos de son couple au moment de l’interruption de sa grossesse, Chrissy Teigen a levé le voile sur le tabou qui entoure encore les fausses couches, pourtant fréquentes.  
DR - Cheek Magazine
DR

5. Emmanuelle Périé-Bardout est exploratrice et plongeuse dans les Pôles

Emmanuelle Périé-Bardout a co-fondé Under The Pole, une série d’expéditions sous-marines pour parvenir à une meilleure compréhension des océans. On a discuté du métier d’exploratrice, des défis de demain et d’humilité avec cette baroudeuse engagée. Interview.
DR - Cheek Magazine
DR