société

L'alcoolisme chez les femmes, une maladie clandestine encore taboue

Plus clandestin, plus tabou, plus dénié que chez l’homme, l’alcoolisme des femmes renvoie au rôle social qui leur est conféré et empêche la bonne prise en charge de cette maladie.
“Pire soirée” © Sony Pictures Releasing GmbH
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Son histoire, les médias commencent peu à peu à la connaître. Laurence Cottet, ancienne alcoolique devenue “patiente-expert”, infatigable lanceuse d’alerte sur l’alcoolisme chez les femmes. Ce récit, elle le raconte inlassablement, patiemment, sans tabou. “C’est pour les jeunes femmes que je parle. Celles qui ont 20, 30 ans. Par mon témoignage, je veux leur dire de ne pas attendre de tomber: beaucoup ne se relèveront pas”, assure-t-elle.

Laurence Cottet a 35 ans quand elle entame sa propre chute. Paradoxalement, c’est à cette époque qu’elle commence aussi son ascension: au travail, elle gravit les échelons à toute vitesse. C’est une excellente professionnelle. Elle représente cette génération de femmes qui se hisse avec acharnement à des postes à responsabilités habituellement occupés par des hommes, dans des entreprises souvent menées par des hommes. En l’occurrence, elle dirige la branche risques de l’entreprise Vinci.

 

L’alcool comme soupape

Et elle boit. D’abord, comme tout le monde, puis plus que de raison. Il faut dire que les occasions pleuvent. “À chaque voyage d’affaires, on m’attend avec la bouteille de vin de la région, se souvient-elle. Lors des repas, l’alcool coule à flot, et ce sont toujours de très bons produits.” Dans les hôtels, le minibar y passe. Dans l’avion, elle ne dit jamais non à la coupe de champagne proposée en classe affaire. L’alcool agit comme un anxiolytique, atténue son burn-out, estompe la pression, la violence, la boule d’angoisse qui la prend au ventre quand elle rentre chez elle. “J’adore mon boulot mais je prends des coups. Ma situation suscite des jalousies. J’ai subi du harcèlement sexuel. Je pense que mon ascension est en partie à l’origine de mon alcoolisme”, explique-t-elle. L’éthyle évapore aussi sa souffrance, elle qui vient de perdre son mari.

Les femmes alcooliques se cachent le plus longtemps possible, elles ne consultent pas, elles se taisent et font illusion.”

Il ne lui faut qu’un an pour s’engouffrer dans l’alcoolisme. Son entreprise préfère alors fermer les yeux. Laurence Cottet, qui multiplie les moyens pour dissimuler sa maladie, s’accommode de ce silence complice. Comme beaucoup de femmes qui boivent trop, elle se planque. “C’est une caractéristique de l’alcoolisme féminin, explique le Pr Michel Reynaud, chef du service psychiatrie et addictologie à l’hôpital Paul Brousse. C’est un alcoolisme clandestin, dissimulé dans la honte. Une femme qui boit, cela dérange. La société a toujours cette image inconsciente de la femme qui doit prendre soin d’elle, d’un enfant, d’un foyer. Alors, les femmes alcooliques se cachent le plus longtemps possible, elles ne consultent pas, elles se taisent et font illusion.” Jusqu’à ce qu’elles tombent, donc. Pour Laurence Cottet, c’était un 23 janvier, pendant la cérémonie annuelle des vœux. Elle s’effondre littéralement, ivre morte, devant un parterre de professionnels médusés. Elle est licenciée sur le champ. 

 

Préjugés de genre et de classe

Combien de Laurence Cottet en France? Combien de jeunes femmes brillantes qui s’effondrent dans l’ivresse? L’alcoolisme féminin intéresse les experts parce qu’il diffère de celui qu’on rencontre chez les hommes. Les études montrent qu’il a tendance à frapper les femmes socialement insérées -des cadres, des professions à responsabilités- alors que chez l’homme, il accompagne plus souvent la précarité. Au préjugé de genre -“une femme doit s’occuper d’elle”- s’ajoute un préjugé social qui retarde encore la prise en charge. Odile Vitte, responsable d’un centre de lutte contre les addictions et référente du projet Femmes et Addiction à la Fédération Addiction, l’illustre ainsi: “Lorsqu’une femme en situation précaire va accoucher, les professionnels de santé l’interrogeront sur sa consommation d’alcool. En revanche, si c’est une femme au rang social élevé, on lui posera beaucoup moins de questions sur le sujet. Et c’est ainsi qu’on passe à côté de nombreux syndromes d’alcoolisation fœtale et de femmes atteintes d’alcoolisme.

L’alcoolisme féminin invite à tourner le regard sur l’organisation du travail, propre à générer des situations d’addictions chez la femme. “L’alcool joue un rôle anti-stress chez ces femmes qui doivent jongler entre leur situation professionnelle, leur vie de famille, la gestion du foyer, plus encore que les hommes”, relève le Pr Michel Reynaud. La charge mentale qui pèse sur ces travailleuses peut d’autant plus s’alourdir qu’elles sont plus fréquemment victimes de harcèlement ou encore de troubles musculo-squelettiques que les hommes. “Sur leur lieu de travail, les femmes consomment plus de médicaments psychotropes que les hommes”, souligne Odile Vitte.

Les jeunes femmes assument de boire de l’alcool mais pas de développer une addiction.

Génération bar

Sur cette question, les entreprises ont fait du chemin. L’alcool fort a été banni sur le lieu de travail et la tradition des pots s’est essoufflée. Mais maintenant, on boit des verres: afterwork, apéro dans les cafés, les bars, les soirées… “La génération actuelle a des occasions multiples de rencontres avec l’alcool, plus encore que la génération précédente, poursuit Odile Vitte. Aller boire des verres est un acte banal, qui peut se répéter toutes les semaines, voire tous les jours.” Parmi cette génération bar, hommes et femmes sont moins cloisonnés dans des rôles sociaux; personne ne s’émeut de voir une jeune femme s’alcooliser et s’assumer. “Mais quand celle-ci devient dépendante, alors, les choses vont s’inverser. Elle tombe dans le déni et la honte. Les jeunes femmes assument de boire de l’alcool mais pas de développer une addiction. Car elles perdent également un statut social: elles rejoignent la cohorte de femmes alcooliques de la génération précédente, sur lesquelles elles-mêmes posaient un regard désapprobateur. L’image de la femme qui boit son verre de vin au comptoir n’est pas très loin.

Dans les structures qui accueillent des personnes atteintes d’addiction, les femmes sont les grandes absentes. Les professionnel·e·s du secteur sont nombreux·ses à insister sur la nécessité d’une prise en charge différenciée, de lieux dédiés -même si l’idée a aussi soulevé des critiques, pointant le sexisme de la démarche. “C’est toute la difficulté, de faire la part des choses entre une approche genrée et l’égalité femmes-hommes, explique Odile Vitte. Il y a beaucoup d’amalgames. Le fait est que les conséquences physiologiques de l’alcool ne sont pas les mêmes chez l’homme et chez la femme, par exemple. Et les usages non plus. La science investigue ce champ et on risque d’avoir des surprises, tant cette consommation diffère selon qu’on est un homme et une femme.

Marion Guérin


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