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Pour Alice Coffin, les lesbiennes sont des génies du militantisme

Figures de proue de la lutte pour le droit de vote, du MLF, d’Act Up ou encore de Black Lives Matter, les lesbiennes ont un talent pour le militantisme, et Alice Coffin nous le rappelle dans son livre. 
©JF Paga
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On a beaucoup entendu parler d’Alice Coffin depuis son élection au Conseil de Paris. La journaliste et militante féministe lesbienne a demandé le départ de Christophe Girard. Son action au sein du Conseil de Paris et dans la rue a entraîné sa démission mais aussi la mise en avant de dysfonctionnements de la municipalité. Efficace. Elle sort ce mercredi 30 septembre son premier livre, Le Génie Lesbien, aux éditions Grasset. Dans cet essai très personnel, elle tente de comprendre pourquoi le masculin fait toujours office de neutre. Elle nous plonge dans les coulisses des médias et de la politique, et expose la puissance du militantisme lesbien. Interview.

 

Qu’est-ce qui t’a décidée à écrire ce livre? 

Le livre est un objet de légitimité dans la société française. Il donne accès à la parole médiatique dont sont traditionnellement privées les lesbiennes. Cela va me permettre de parler de nos expériences à une plus large partie de la population, de porter le mot “lesbienne” à un nouveau niveau. Au cœur du combat féministe en ce moment, il y a la nécessité d’écrire les choses, dans un livre ou sur les murs de la ville. Il faut que la réalité ne puisse plus échapper au regard. 

Ce livre te permet d’installer cette expression de “génie lesbien”. Qu’est-ce qu’elle veut dire?

J’ai découvert très tard qu’énormément de mouvements sociaux et de luttes avaient été coordonnées par des lesbiennes. Cela va des suffragettes au le MLF en passant par Act Up. Je suis confondue par leur bonté et générosité, elles se mettent au service de causes qui ne les concernent même pas directement, comme l’avortement et le sida! Aujourd’hui, on les voit dans le mouvement Black Lives Matter, la contestation de Hong Kong avec Denise Ho, la lutte des Brésilien·ne·s contre Bolsonaro avec Marielle Franco, ou encore la lutte pour la rémunération égales des sportives avec Megan Rapinoe qui suit les traces de Billie Jean King. Ca m’a sidérée. Maintenant quand je vois un truc génial, je me demande s’il y a une lesbienne derrière, et c’est très souvent le cas! Le génie, c’est ce qui crée une nouveauté par un surgissement, ce qui fait exploser des cadres, ce qui crée quelque chose qui permet de voir le monde de façon différente. C’est le militantisme lesbien. C’est aussi l’art.

“Les lesbiennes, en tant que femmes d’abord, sont exclues des sphères de pouvoir.”

Les lesbiennes et femmes queer ont été particulièrement visibles aux Victoires de la musique et aux César cette année…

Les formes nouvelles de création viennent d’un regard différent. La “lesbianité”, c’est plus qu’une orientation sexuelle, c’est apprendre à se passer du regard des hommes, d’un point de vue sentimental mais aussi dans la vie quotidienne. Cela permet de se libérer davantage des carcans dans lesquels sont formatés nos imaginaires. Cela a des conséquences quand on fait œuvre artistique.

Revenons au militantisme, comment expliquer que les lesbiennes s’y distinguent?

Les militantes lesbiennes ont un savoir-faire dans les actions publiques, qu’elles soient médiatiques -comment mobiliser les médias- ou dans la rue. Par exemple, ce sont des lesbiennes qui s’occupaient des opérations média géniales d’Act Up à New York et à Paris. Je pense que cela a à voir avec le fait que la rue est le seul espace qui leur est laissé puisque les lesbiennes, en tant que femmes d’abord, sont exclues des sphères de pouvoir. Elles ne peuvent pas plaider dans les salles de réunion ni entretenir des relations avec les médias établis, elles ont donc cherché à attirer l’attention des journalistes dans la rue, avec des images fortes. Même l’accès à des carrières individuelles leur est compliqué, cela leur libère du temps. Et puis, je pense qu’elles trouvent une joie dans cette mobilisation collective. 

C’est rare de lire autant les mots “lesbien” et “lesbienne”, pourquoi est-ce important pour toi de les utiliser autant?

C’est tellement difficile de dire ce mot. Personnellement, je n’ai pas eu de trouble à accepter que j’aimais les filles, en revanche, j’ai eu du mal à me dire lesbienne. D’abord parce que je ne connaissais pas ce mot, ensuite parce que je trouvais que ce n’était pas un beau mot. Mais qu’est-ce que ça veut dire, “pas un beau mot”? Ce rejet était lié aux connotations sales qu’on a associées à ce mot, notamment pornographiques. Jusqu’à la mobilisation de SEO Lesbienne l’an dernier, Google associait le mot lesbienne à du contenu pornographique. Le mot a été complètement volé par les hommes cis hétéros. C’est un signe très fort. Je ne compte pas le nombre de fois où on m’a demandé de cacher ce mot, même dans les milieux alliés, féministes ou LGBT. Il y a une nécessité de le dire, de l’écrire, de le rendre visible.

“L’existence des lesbiennes menace la structure-même de la société patriarcale.”

Pourquoi ce mot fait-il si peur à la société?

L’existence de lesbiennes menace la main-mise des hommes sur toute une partie de la population. Cela veut dire qu’il y a des sphères, extrêmement intimes, de l’ordre de la sexualité ou de la vie domestique, comme politiques, de l’ordre du pouvoir structurel, auxquels ils n’ont pas accès. Cela menace la structure-même de la société patriarcale d’où l’ampleur de la réaction, ce qui est vu comme une menace. Jusqu’où cela peut-ilaller?

Pourquoi continues-tu ton activisme alors que tu peux désormais agir de façon plus directe par ton vote au Conseil de Paris?

Avec l’activisme, on sait qu’on n’aura pas des résultats immédiats, que cela va prendre énormément de temps, mais cela permet d’être en vie, de trouver de la joie, de tenir face à ce que l’on vit au quotidien, d’écrire notre propre histoire. Et puis, c’est aussi très efficace. C’est frappant comme l’efficacité de mes actions est redoublée depuis que je suis élue. Entrer dans les sphères de pouvoir permet de faire exploser le système beaucoup plus facilement, c’est pour ça que l’accès est verrouillé. Aujourd’hui, la maire de Paris veut m’exclure de la majorité, à nouveau, on veut me sortir de la sphère. Mais être lesbienne m’aide à ne pas réagir face à une assemblée dont la structure est patriarcale: on a l’habitude, on le vit dans notre chair depuis toujours.

Propos recueillis par Aline Mayard


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