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Amelia Tavella défend la sororité dans le milieu très masculin de l'architecture

L’architecte Amelia Tavella nous a parlé de sa décision de fonder sa propre agence dans un milieu ultra concurrentiel, de son amour de la Corse et des femmes.
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Quand Amelia Tavella répond positivement à la demande d’interview au téléphone, c’est une tempête d’enthousiasme et de dynamisme: “Parler de la Corse et des femmes qui sont mes deux sujets favoris? Mais évidemment!”. En effet, pour l’architecte de 43 ans, dans son travail, ces deux éléments sont centraux. L’île dont elle est originaire et qu’elle n’a jamais vraiment quittée est sa muse et son identité traverse tout son travail. La lauréate du prix Jeune Femme Architecte (2016) ou encore Prix Born Awards (2019) souligne le lien indissociable entre les femmes et son île: “Quand je parle de la Corse et de territoire qu’il faut préserver c’est la même chose lorsque je parle des femmes. Pour moi ce sont  deux terres insoumises qu’on a le devoir, tou·te·s autant que nous sommes, de préserver, de révéler.”

Elle profite d’ailleurs des dix premières minutes de conversation pour mettre en avant une de ses jeunes collaboratrices artistiques, Pauline Guerrier, qu’elle trouve incroyable. Vous avez dit sororité? Dans ce métier, très concurrentiel, être une femme est compliqué. En 2016, seules 27% d’entre elles étaient inscrites à l’Ordre des architectes, selon le Conseil national de l’ordre des architectes. Et si un certain nombre d’entre elles dirigent une agence, elles le font le plus souvent en partenariat avec leur mari. Être seule à la tête d’une agence est encore extrêmement rare. Mais ça n’empêche pas Amelia Tavella d’avoir fait ce choix. Interview.

 

Tu as décidé de créer ta propre agence, seule et sans collaborateur, pourquoi?

Je suis née en Corse et enfant j’ai eu la chance d’habiter au cœur de la nature. J’étais très très libre et je me baladais énormément. C’est certainement grâce à cette liberté que j’exerce mon métier à titre libéral et en tant que femme libre. Mais j’ai tout d’abord commencé le métier d’architecte dans une agence pendant un certain nombre d’années. Lorsqu’on m’a proposé de m’associer, je me suis rendu compte que j’étais incapable de partager ce métier avec quelqu’un d’autre pour de multiples raisons. J’ai eu de mauvaises expériences professionnelles qui ne m’en ont pas donné envie, mais surtout j’ai toujours voulu faire mes propres projets sans les dénaturer.

Etre une femme te permet-il d’envisager tes projets et ton métier différemment?

Je crois que les femmes ont la nécessité d’aller à l’essentiel. Dans la société, on a beaucoup de responsabilités, on multiplie les casquettes: il y a les enfants, il y a le métier dans lequel il faut être accomplie, il y a les vies amoureuses, il y a la vie sociale… Moi, il y a plein de choses que je n’ai pas le temps de faire et finalement, ça nourrit mon travail. Concrètement, ce manque de temps et la nécessité d’être concise se traduit par une attention à ce qui entoure la construction. Rien n’est en trop, on n’a pas le temps pour les bavardages, ni pour rouler des mécaniques. Et puis dans le monde du travail, les femmes ont toujours cette espèce de bienveillance qu’on ressent dans les constructions.

“En architecture, il faut se faire entendre en permanence, encore plus quand on est une femme.

Le monde de l’architecture est-il un milieu particulièrement difficile en tant que femme?

Comme dans beaucoup de milieux professionnels, il y a une forme de violence sourde, démocratisée. En architecture, il faut se faire entendre en permanence, encore plus quand on est une femme, il faut mettre de côté la timidité. Et c’est un combat qui s’intensifie lorsqu’on prend un peu plus d’importance.  On commence à déranger certaines personnes et on commence à vous mettre des bâtons dans les roues. On estime qu’il y a certains projets auxquels vous n’avez pas à avoir accès du fait de votre genre. Personnellement, je subis ces évolutions à deux vitesses dans un métier à forte dominante masculine.

Est-ce que ces difficultés t’ont parfois découragée?

Pas du tout. Je suis arrivée avec une forme d’ingénuité dans ce milieu professionnel, avec la sensation que tout était possible. C’est certainement dû au fait que j’étais un peu exilée en Corse, et que j’ai baigné dans une forme d’inconscience qui m’a permis de toujours regarder les hommes d’égal à égal. Cette forme de confiance en moi ont permis de vite désamorcer les tentatives d’intimidation. Je trouve d’ailleurs qu’il y a un travail à faire dans l’éducation qu’on donne aux petits filles. Il faut leur transmettre cette confiance en elles qui leur permettra de faire face à n’importe quelle situation désagréable qu’elle soit personnelle ou professionnelle.

Est-ce qu’avec le mouvement #Metoo, tu as senti un changement positif dans ton métier?

Oui! Aujourd’hui je profite, dans une certaine mesure, de ce mouvement et de l’engouement qui existe pour une nouvelle forme de féminisme. La volonté de parité de la part de certains commanditaires font que de nombreuses femmes architectes sont demandées pour des projets. Je sais que c’est aussi pour afficher une forme de quotas, mais si  ça peut être bénéfique, alors c’est bien. De toute façon, moi je fais mon travail aussi bien qu’un homme.

Que conseillerais-tu à des jeunes femmes qui débutent dans la vie professionnelle et qui veulent acquérir cette fameuse confiance en elles?

J’ai rencontré une psychanalyste, Anne Dufourmantelle, qui a été très importante dans ma vie, et qui a malheureusement disparu. Elle a écrit deux essais qu’il faut absolument lire notamment quand on est une femmeÉloge du risque et Puissance de la douceur. Pour moi, c’est vers cela qu’il faut aller dans sa vie professionnelle comme personnelle: il faut de la douceur envers soi-même et forcément ça rejaillit sur les autres. Et en même temps, c’est bien de passer sa vie à la risquer pour qu’il se passe quelque chose car sinon il ne se passe rien. Moi j’ai essayé de tout faire comme ça. C’est un peu les montagnes russes, ça secoue, mais en revanche ça fait des vies extrêmement intéressantes. Et puis, il ne faut pas nier la dimension de chance et de hasard dans les carrières. Mais en en ayant conscience, on peut saisir au vol sa chance. C’est certes une prise de risque, mais elle permet beaucoup de très belles surprises!

Propos recueillis par Alice de Brancion


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