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Pourquoi le combat antiraciste est de plus en plus porté par des femmes

En tête des cortèges ou invitées dans les médias, les femmes antiracistes portent une parole engagée enfin entendue et brisent l’invisibilisation dont elles étaient victimes jusqu’alors.
Camelia Jordana à la manifestation du 2 juin 2020 à Paris, capture d'écran BFM TV
Camelia Jordana à la manifestation du 2 juin 2020 à Paris, capture d'écran BFM TV

Camelia Jordana à la manifestation du 2 juin 2020 à Paris, capture d'écran BFM TV


“Je travaille sur ces questions depuis 15 ans et je n’ai jamais vu un tel bouillonnement dans l’espace public. C’est devenu le sujet incontournable de ces dernières semaines.” Enthousiaste, Mame-Fatou Niang revient sur les mobilisations contre le racisme qui secouent la France depuis le rassemblement contre les violences policières du 2 juin dernier à Paris. La réjouissance de la maîtresse de conférences à l’université Carnegie-Mellon (Pennsylvanie) dépasse la mise à l’agenda médiatique et politique de ces discussions: “La visibilité des femmes noires, là où elles n’étaient pas représentées auparavant est une vraie victoire”. D’Assa Traoré à Rokhaya Diallo, en passant par Maboula Soumahoro, l’universitaire salue une nouvelle génération de femmes engagées autour des questions antiracistes. “Elles sont ‘unapologetic’ (Ndlr: en français, ‘qui ne s’excuse pas’). Elles n’ont rien à prouver, elles ne quémandent rien, elles veulent juste les mêmes droits que les autres.”

 

Sororité et intersectionnalité

Ça fait du bien en terme de représentativité, lance Saphia Aït Ouarabi, vice-présidente de SOS Racisme, lorsqu’on évoque la figure d’Assa Traoré. Elle porte des idées guerrières de combattante et permet d’inspirer d’autres militantes.” La jeune femme de 19 ans est rejointe sur ce point par Grace Ly, podcasteuse, autrice et vidéaste engagée contre le racisme anti-asiatique. “L’incarnation des luttes contre les violences policières par Assa Traoré peut donner envie à d’autres femmes, victimes des mêmes situations, de prendre la parole.” Née de parents chinois, la cocréatrice du podcast Kiffe ta race se reconnaît sans problème dans les revendications d’Assa Traoré. “On parle de combats français et je suis française. Il s’agit d’histoire d’esclavagisme et d’un impérialisme colonial qui vise également directement les asiatiques françaises.”

“Le militantisme n’est pas une bulle qui échappe au rapport de genre.”

Concernant la lutte contre le racisme anti-asiatique, celle qui a été érigée “malgré [elle] en porte-parole des communautés asiatiques”, souligne l’esprit de sororité qui a permis aux femmes de se faire entendre. “Contrairement aux hommes asiatiques encore complètement silenciés, elles ont pu bénéficier de la lumière faite aux femmes en raison des luttes féministes. Les premières personnes à m’avoir tendu la main ont été des femmes.” D’ailleurs, pour Grace Ly, séparer luttes féministes et antiracistes est une bêtise: “Les femmes racisées sont des cibles sans différenciation: on ne se réveille pas un matin en se disant ‘aujourd’hui, je vais être féministe et demain antiraciste’. La ligne entre ces deux concepts est tracée par rapport à une référence blanche.”

 

Les oubliées des luttes

Si l’incarnation de l’antiracisme par des femmes représente un phénomène nouveau, celles-ci ont toujours joué un rôle important dans les luttes contre les discriminations. “Dans toutes les organisations comme dans notre société patriarcale, les femmes sont les petites mains, qu’on parle des associations politiques, des églises, de l’organisation d’événements personnels, explique Fania Noël, penseuse, activiste et militante, membre du collectif Mwasi. Le militantisme n’est pas une bulle qui échappe au rapport de genre.” Pour Mame-Fatou Niang, le manque de reconnaissance du travail des femmes dans les milieux militants antiracistes trouve son origine au moment des indépendances africaines des années 60. “La gauche française a choisi d’accompagner les hommes intellectuels. Le travail des femmes comme Suzanne Césaire ou Aoua Keïta a été totalement invisibilisé. Les combats pour l’indépendance sont devenus les combats des hommes, et on est resté sur l’idée que quand une lutte doit être menée publiquement, il faut que cela soit fait par des hommes.”

 

 
 
 
 
 
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Même son de cloche lorsque l’on s’intéresse de plus près à la lutte contre l’antisémitisme, dans laquelle “les paroles fortes portées par des femmes” gagnent du terrain, d’après Noémie Madar. La présidente de l’Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) regrette que le rôle de résistantes comme Lucie Aubrac, Germaine Tillion ou Joséphine Baker ait été “reconnu bien tardivement” et de façon “bien moindre” par rapport à celui des hommes. “Dans l’imaginaire collectif, le ‘militant de terrain’ est davantage incarné par un homme, vu comme fort, solide, indestructible face à la dureté de ce milieu. La femme militante est plus facilement considérée comme une ‘énervée’, une ‘excitée’ ou une ‘hystérique’.” Questionnée sur la quasi absence de femmes à la tête de SOS Racisme, Saphia Aït Ouarabi évoque pour sa part un autre reflet du patriarcat: l’existence d’un sentiment d’illégitimité chez les femmes, contre lequel elle affirme lutter au poste qui est le sien.

 

Écouter la parole des femmes

Sujet d’une des chroniques Ouvrez les guillemets de Mediapart, également abordée par Le Monde dans son portrait d’Assa Traoré et portée en Une de L’Humanitéqui confond de façon problématique Maboula Soumahoro et Ndella Paye– : la place occupée par la parole féminine dans les luttes contre le racisme n’est pas passée inaperçue auprès des médias. “Les voir, ça n’est pas tout, tempère Mame-Fatou Niang. Il faut les entendre et les laisser parler.” La spécialiste dénonce un traitement médiatique bien souvent “très stéréotypé, dans l’esthétique et basé sur l’interprétation en surface, qui empêche de toucher au cœur de l’objet éminemment politique”. La dépolitisation des luttes antiracistes est également le résultat  d’un traitement “naturaliste” de la part de certain·e·s journalistes: “Concernant Assa Traoré, on parle du combat d’une sœur pour son frère, on sous-entend que s’occuper de la famille et de sa communauté est très féminin, on évoque l’instinct maternel, les thèmes du care… Comme si les femmes avaient une inclination naturelle à protéger leur groupe.”

“On attend des femmes militantes noires qu’elles soient jolies, que ce soient des coquilles vides.”

Fania Noël, se montre également critique concernant la réception de la parole des militantes: “Il existe un certain paternalisme, du type ‘elles jouent à faire les guerrières’, mais le discours change quand on est face à une mobilisation réelle. On attend des femmes militantes noires qu’elles soient jolies, que ce soient des coquilles vides, et si elles sortent de ce cadre, elles se retrouvent racialisées. C’est ce qu’il s’est passé lorsque nous avons créé le Festival Nyansapo. On nous a reproché d’être ingrates envers la France, d’être sournoises, d’être des laveuses de cerveau, d’entourlouper les hommes…” C’est d’ailleurs sur ces derniers que l’activiste invite à réfléchir. “Les hommes noirs ou arabes sont considérés comme dangereux par la société. Ils ne sont pas vus comme des personnes qui réfléchissent, et la parole ne leur est pas donnée.” Quand on sait que BFMTV a fait le choix d’interviewer Jean-Marie Le Pen pour parler du racisme dans la police, on se dit en effet que les premier·e·s concerné·e·s manquent encore de visibilité.

Margot Cherrid


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