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Interview

Sihame Assbague: “J'aimerais voir plus d'experts musulmans sur les plateaux télé”

Alors que le pays est scotché à son écran de télé depuis cinq jours, la militante Sihame Assbague aimerait voir des plateaux plus représentatifs de la diversité française. Interview.
Capture d'écran I-Télé
Capture d'écran I-Télé

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Depuis le vendredi 13 novembre 22h, les éditions spéciales des radios et télés se suivent et se ressemblent. Un peu trop au goût de Sihame Assbague, jeune activiste de 29 ans et auteure sur le site Contre-Attaque(s). Sur Twitter, cette militante dénonce depuis quelques jours la quasi absence d’interlocuteurs musulmans dans les médias, à un moment où la communauté musulmane française se sent à nouveau pointée du doigt. “C’est paradoxal de constater que ceux dont la parole est attendue ne sont pas invités”, lance-t-elle. Pour elle, les chroniqueurs et analystes qui peuplent nos écrans passent à côté de certaines questions, tout simplement par méconnaissance des enjeux.

N’est-ce pas exagéré de dire qu’on ne voit aucun musulman à la télé?

Je ne veux pas taper sur des interlocuteurs qui se revendiquent musulmans, comme l’imam Chalghoumi ou Mohamed Sifaoui, qu’on voit tout le temps ces derniers jours. Mais il faudrait tout de même interroger les musulmans pour savoir s’ils se sentent représentés par ces personnalités. Pour ma part, je trouve que ces personnes ne répondent pas à la vraie problématique: il faut s’interroger sur les choix politiques intérieurs et internationaux de la France, plutôt que de prôner une politique sécuritaire liberticide et une rhétorique guerrière. D’autre part, s’ils sont invités, c’est parce que leur discours ne sort pas du cadre. Eux aussi participent à la construction de l’amalgame entre musulmans et terroristes.

“On refuse de se demander pourquoi des jeunes qui ont grandi ici partent en Syrie et reviennent tuer leurs concitoyens.”

Les réseaux sociaux ne constituent-ils pas un espace d’expression alternatif?

Bien sûr qu’on peut s’y exprimer mais je crois qu’on est encore sous le choc et que la plupart des analyses à chaud se font sous le coup de l’émotion et ne sont donc pas audibles. On a beaucoup dit que la France était attaquée pour ce qu’elle est, je crois plutôt qu’elle l’est pour ce qu’elle fait. Pour l’instant, on refuse de se demander pourquoi des jeunes qui ont grandi ici partent en Syrie et reviennent tuer leurs concitoyens. Je ne justifie rien et c’est inacceptable. J’en ai marre que des gens meurent, que notre pays vive dans la peur. Mais la question qu’il faudra un jour se poser, c’est: comment en arrivent-ils là?

Comment expliquer le succès de certaines théories conspirationnistes sur les réseaux sociaux?

Quand les gens n’ont pas les réponses aux questions qu’ils se posent en regardant et lisant les médias traditionnels, ils vont les chercher ailleurs. C’est exactement pour ça que j’insiste pour faire entendre une autre voix: c’est la responsabilité des médias, et elle est énorme. Beaucoup de gens n’ont pas toutes les grilles d’analyse ni les bonnes clés de lecture et les journalistes doivent absolument concurrencer les théories qui poussent certains à rejoindre les troupes de Daech.

La communauté musulmane se sent-elle exclue du débat?

C’est compliqué de parler au nom de tous les musulmans, mais beaucoup m’ont contactée car ils sont extrêmement dépités de ne pas se voir représentés. Les invités ont toujours le même profil et personne ne leur apporte la contradiction quand ils disent des choses fausses. Les musulmans font en ce moment l’objet de beaucoup de discussions et ils aimeraient devenir des sujets.

“On est nombreux à être tout le temps interviewés par des médias étrangers.”

On a le sentiment qu’il existe très peu d’intellectuels musulmans visibles…

C’est faux! Avec Marwan Mohammed, on a constitué une liste de personnalités compétentes et expertes dans leur domaine qui peuvent débattre avec n’importe quel interlocuteur. Elles ne sont jamais invitées. Mais si des rédacteurs en chef sont intéressés, ils peuvent me contacter. Pourtant, on est nombreux à être tout le temps interviewés par des médias étrangers. Ces derniers temps, on bosse beaucoup notre anglais et notre espagnol. (Rires.)

Que peuvent faire les médias pour élargir leurs horizons?

Il faut laisser la place à ceux qui portent une autre voix. En priorité aux musulmans, puisqu’ils sont l’objet des discours, mais aussi à des non musulmans qui ont des visions alternatives et qui ne sont pas suffisamment audibles. Il faudrait aussi que les rédactions favorisent un travail de fond avec du recul plutôt que de privilégier le sensationnalisme et l’immédiateté de l’info. Enfin, il faut diversifier le recrutement des journalistes: s’il y avait davantage de profils issus des classes populaires dans les rédactions, ils pourraient éclairer leurs confrères sur certains sujets.

Propos recueillis par Myriam Levain


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