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Pourquoi la perruque de Bilal Hassani est forcément politique

En l’arborant fièrement, Bilal Hassani, qui pourrait bien remporter l’Eurovision, sublime un objet singulier: la perruque. Mais que nous raconte au juste ce totem des cultures LGBTQ?
Instagram/©iambilalhassani
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De ses vidéos YouTube qu’il introduit d’un enthousiaste “Bonsoir Paris!” à la scène de l’Eurovision où devrait avoir lieu son futur sacre, Bilal Hassani peine à se passer d’elle. Il la cajole, s’en sépare rarement, lui a même donné un nom et, ensemble, ils constituent presque un duo. “Elle”, c’est sa perruque. Qu’elle soit flashy ou blonde platine, le jeune chanteur aux 500 000 followers semble la brandir comme un bouclier face au cyberharcèlement massif qu’il affronte depuis de nombreux mois déjà. Mais que nous racontent au juste ces tifs?

Notre réponse, il faut la chercher à la racine. Tout en précisant qu’il n’a rien d’un “sociologue de la perruque”, l’érudit des transidentités Arnaud Alessandrin -auteur d’Actualité des trans studies, paru le 15 février- insiste sur la métamorphose au fil des âges et des cultures d’un tel attribut. “De marqueur social, utilisé durant la Renaissance dans les cours princières et royales, la perruque est devenue un marqueur de genre associé à la féminité, avant d’être réappropriée au XXème siècle par les mouvements LGBTQ”, explique-t-il. Citant les mots de la théoricienne Teresa de Lauretis, le chercheur voit là “une technologie de genre”: un outil matériel qui définit notre genre et permet de l’altérer.

 

Du politique à la pop culture

Auteur de Dans les coulisses du genre:la fabrique de soi chez les drag kings, Luca Greco remarque sa présence dans l’Hexagone au sein de groupes militants des années 70 comme Les Mirabelles et Les Gazolines. Ces mouvements gays et lesbiens sont réputés pour leurs happenings provocs empreints de travestissements et de bons mots: “La perruque y est utilisée avec ironie et flamboyance afin de montrer que la féminité est avant tout le résultat d’une construction, il s’agit de rompre avec les codes de genre et avec la bourgeoisie en général”, détaille le professeur. C’est le même état d’esprit qui envahit New York avec l’inauguration en 1984 du festival WigStock par la drag queen américaine Lady Bunny. Ce dérivé parodique de Woodstock est une célébration de la culture “drag” -qui signifie “dressed as a girl”-: des hommes qui, larges perruques et maquillage à l’appui, exacerbent les archétypes féminins avec style et excentricité.  

 

 
 
 
 
 
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Haters Roast, here I come! Hitting Vancouver, Seattle, Portland and San Francisco with the outrageous comedy revue! Come see us rip each other to shreds! Photo by Just Topher.

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Les perruques que portent les drag queens comme Lady Bunny ont un côté clownesque: elles sont gigantesques, plus grandes que nature, too much. On s’autorise tout. De vrais cheveux ne pourraient pas raconter quelque chose d’aussi fou!”, s’enthousiasme Maxime Donzel, réalisateur du documentaire Tellement Gay!. Cette contre-culture se “mainstreamise” durant les années 90 avec le succès de Priscilla, folle du désert -comédie musicale mêlant disco et drag- et de groupes eurodance comme Sister Queen. La perruque devient alors un accessoire de performance. 

La perruque apparaît en cette fin de siècle comme l’abandon d’une certaine forme de masculinité, et donc en creux, la reconquête d’une certaine forme de féminité.

Des chanteuses comme Madonna et Mylène Farmer s’en affublent pour mettre en scène leurs scandales. Avant elles, Freddie Mercury portait déjà sur le crâne un charmant postiche de desperate housewive dans le clip d’I want to break free. “La perruque apparaît en cette fin de siècle comme l’abandon d’une certaine forme de masculinité, et donc en creux, la reconquête d’une certaine forme de féminité”, note Arnaud Alessandrin. Cette perruque “empowerée” caractérise les éclats des popstars des années 2000 -Lady Gaga, Miley Cyrus, Katy Perry- et obsède une Amérique, qui, en 2009, accueille avec ferveur les compétitions de drag queen de l’émission culte RuPaul’s Drag Race, disponible sur Netflix. “Mais ce ne sont pas les mêmes perruques!”, précise le chercheur. Transgressif, l’objet ne convient à aucune case. Quiconque le porte lui confère un sens différent, entre scandale politique -les interventions en début de décennie de l’écrivain Guillaume Dustan sur le plateau de Thierry Ardisson, coiffé d’une lumineuse perruque blonde – et sensation pop -la victoire à l’Eurovision de l’iconique drag queen Conchita Wurst en 2014, que Maxime Donzel définit comme “plutôt gender fuck, c’est-à-dire qui ne cherche pas tant à ressembler à une femme mais à paraître en ‘créature multigenres’”. Loin des fanfreluches poudrées du XVIIème siècle, la perruque s’inscrit à la croisée des genres: entre féminin et masculin, elle est le trouble par excellence.   

 

Tifs féministes

Bilal Hassani en est aujourd’hui l’incarnation. Post-ado ayant opéré son coming out, il n’est ni drag queen, ni travesti. Il porte simplement des perruques de fille “afin de revendiquer sa masculinité” affirme Maxime Donzel. Visionné plus de 10 millions de fois en un mois, le clip de son hit Roi le suggère: Bilal Hassani est roi et non queen, et il refuse les étiquettes (“Ne me demandez pas qui je suis”, chante-t-il). Ses cheveux factices démocratisent auprès d’une jeune audience les notions de non binarité, d’unisexe et de fluidité des genres, autant de termes reconsidérant les normes et carcans trop étroits qui nous contraignent au quotidien.

 

 

Cet objet, aussi bien employé par les supporters de foot dans sa version moumoute bleu-blanc-rouge que par les manifestants aux tifs rainbow de la Marche des Fiertés, l’artiste le revendique sur YouTube et dans des tutoriels-beauté. À coups de make-up et de bonne humeur, il en vient naturellement à questionner la construction du physique et ses diktats. “Puisque la perruque est là pour se faire remarquer et laisse au premier plan ce que l’individu assume dans son genre, elle engendre aussi toutes les critiques, l’opprobre, la discrimination à l’apparence”, explique Arnaud Alessandrin, pour qui le jeune artiste “fustige par son affirmation identitaire la réalité du sexisme quotidien, celui qui passe par les cheveux, les vêtements, le maquillage, des technologies imposés aux femmes mais spontanément admises par les hommes”.

Difficile de trouver plus gros complexe que le cheveu. Pour un homme, en avoir trop c’est être efféminé, lorsqu’à l’inverse la calvitie est une humiliation qu’il faudrait cacher.

Au fond, challenger les genres n’est jamais qu’une façon d’espérer l’égalité des sexes. Difficile en effet de trouver plus gros complexe que le cheveu, l’éternelle hantise de la masculinité. Pour un homme, en avoir trop c’est être efféminé, lorsqu’à l’inverse la calvitie est une humiliation qu’il faudrait cacher. Comme si le degré de virilité s’évaluait en fonction de la capillarité. Ces canons, Bilal Hassani les bouleverse en exploitant à fond l’infini paradoxe de la perruque: un outil permettant d’affirmer son identité tout en la changeant au gré des humeurs. Résolu à défier ceux qui le résument à “un arabe avec une perruque” –cingle-t-il dans La Boîte à Question– le chanteur impose sa volonté. À l’instar d’Aya Nakamura, son role model. Celle qui, sur la pochette de son nouvel album, affiche une resplendissante perruque bleue.

 

 
 
 
 
 
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Follophobie et fierté

Mais en 2019, le postulat du “mec à perruque” n’a rien d’évident. En ces temps où se fantasme la “crise de la masculinité”, le tabou a le cuir solide et attise la réticence de certains. Ce que l’on appelle plus communément la “follophobie” s’exprime aussi bien dans la bouche des principaux intéressés. “Il y a depuis toujours une crispation de l’homosexualité masculine à l’idée de se confronter à la féminité, y compris au féminisme”, raconte Arnaud Allesandrin. Loin de la provocation, le port de la perruque pose le dilemme intérieur de “la bonne masculinité, celle que l’on doit afficher pour avoir les mêmes droits que les autres”, théorise Luca Greco. Cette répulsion des “folles” qui émane souvent d’une vraie souffrance intime trouve en la perruque le support de ses maux: puisqu’elle saisit notre regard, elle est selon Maxime Donzel “l’homosexualité visible”, ce que l’on ose dévoiler. En somme, l’allégorie du coming out.

Sortir sa perruque du tiroir revient dès lors à sortir du placard.

Producteur de l’émission Le Placard chez Radio Campus Paris, Christophe Da Cunha constate ainsi que “Bilal Hassani ne met pas des perruques qui passent pour des cheveux naturels: ses perruques sont assumées comme telles et cela déstabilise les gens”. Sortir sa perruque du tiroir revient dès lors à sortir du placard. Loin du coffre à déguisements, l’outil est politique. “Certains homosexuels portent en eux le regard haineux que les hétéros peuvent leur vouer, cette impression d’être moins masculins que les autres, et estiment que rester dans l’ombre permet de survivre. Or le combat des gays depuis quarante ans est celui de la visibilité et il a fallu lutter pour l’obtenir”, détaille Maxime Donzel. 

Sous le feu des projecteurs, Bilal Hassani résiste à sa manière. À Manu du site MadmoiZelle, il explique que porter une perruque “est une expérience”. Considérant chacune de ses perruques comme ses filles ou ses soeurs, il ajoute que “[sa] personnalité change selon celle [qu’il] porte”. Au cercle étriqué des masculinités toxiques, il privilégie l’étendue d’un monde ouvert. “Ses perruques sont ses altérités. Elles font de lui un individu pluriel, un ‘court circuit catégoriel’ qui concentre beaucoup de choses et parasite l’ordre social: un jeune homosexuel qui a fait son coming out, vient d’une famille marocaine et casse la binarité des genres par ses codes vestimentaires”, analyse Luca Greco. Plus discrètement, notre représentant national nous incite à reconsidérer la place du maquillage chez les hommes, qui, lorsqu’il ne se limite pas au fond de teint discret, “est encore trop stigmatisé” déplore Maxime Donzel. Il y a tout juste un an, un sondage sociologique mené par le journal 20 minutes dévoilait d’intéressants résultats. Parmi les français de 18-30 ans interrogés, 13 % “ne s’identifient pas comme hommes ou femmes”. C’est à cette génération no gender ou gender fluid, que Bilal Hassani s’adresse aujourd’hui. Et autant dire que les rageux n’ont pas fini de s’arracher les cheveux.

Clément Arbrun


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