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Par Fiona Schmidt

Peut-on vivre encore un mois sans coiffeur, ni esthéticienne ni nouveau gloss repulpant?

"Caramel" © Bac Films

"Caramel" © Bac Films


Spoiler alert: oui. Aucune femme n’est jamais décédée d’avoir des cuticules ou des poils sous les bras. Mais aucune n’est décédée non plus d’avoir à lire Proust plutôt que le dernier Camille Laurens. Alors pourquoi entend-on réclamer la réouverture des librairies plutôt que celle des salons de manucure? Et en quoi cette question est-elle beaucoup moins anodine qu’il n’y paraît?

La grande différence entre la saison 1 et la saison 2 du confinement, c’est que la saison 2 a été mieux préparée -par ses interprètes, en tout cas. Les masques sont désormais empilés à côté de la citerne de gel hydro-alcoolique à côté de la porte d’entrée, on ne sort plus sans attestation, on se checke avec le coude droit, on éternue dans le coude gauche… Bref, on est devenu·e·s des pros de la lutte anti-Covid.

Le nouvel enjeu du confinement, c’est de déterminer ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Plus un échange -forcément virtuel- sans qu’on s’écharpe sur le caractère essentiel de tel ou tel produit, service ou commerce du quotidien. Même Matignon joue à ce jeu-là en improvisant les règles au fur et à mesure de la partie.

Mardi 3 novembre, un conseiller gouvernemental présumait ainsi que “les librairies, ça ne concerne que le 7ème arrondissement de Paris”. Hier, un sondage Yougov pour le Huffington Post révélait que plus d’un·e Français·e sur deux estime que les librairies comme les salons de coiffure “devraient être considérés comme des biens essentiels” par le gouvernement. Iels ne sont qu’un·e sur trois à penser que les magasins de jouets et les fleuristes relèvent de la même catégorie, et même pas un·e sur quatre à y inclure les commerces de cosmétique et d’esthétique.

“Mon premier réflexe officieux a été de booker une teinture et une épilation des sourcils pour le lendemain matin.”

Autrement dit, sur l’échelle de l’essentiel, on trouve tout en haut le PQ et les pâtes, à mi-hauteur, les livres et une coupe de cheveux digne de ce nom, quelques barreaux en-dessous, les tulipes et les puzzles, et tout en bas, au ras du sol, les trucs de meufs. Plus précisément, les trucs qui permettent aux meufs de rester jeunes, minces, lisses, douces et pimpantes, bref, de se conformer aux critères normatifs de la féminité et d’être ainsi socialement validées.

Tiens donc…

J’étais à la campagne lorsque l’annonce du reconfinement est tombée. Mon premier réflexe officiel a été de me ruer dans la librairie de la petite ville la plus proche pour faire le plein de romans et d’essais nécessaires à mon évasion intellectuelle. Mais mon premier réflexe officieux a été de booker une teinture et une épilation des sourcils pour le lendemain matin, puis d’appeler frénétiquement tous les coiffeurs·ses des environs afin de négocier un rendez-vous “en urgence” -ce sont mes propres termes. L’état de mes pointes a heureusement ému l’un d’entre eux au point qu’il accepte de me glisser entre deux rendez-vous, à condition que je renonce au brushing: “Ne vous inquiétez pas, je gèrerai le séchage!” me suis-je entendue lui dire sur le ton de la co-pilote dont l’avion menace d’atterrir en pleine mer.

Pourquoi n’évoqué-je ce sujet que maintenant, et après avoir publié deux posts en faveur de la réouverture des librairies indépendantes, dont j’estime qu’elles sont effectivement essentielles au quotidien? La culpabilité d’évoquer mes problèmes de riche, sans doute, mais aussi, un peu, la crainte de passer pour une Mauvaise Féministe, alors qu’a priori, mes convictions politiques n’étant pas directement indexées sur mes fourches de cheveux, les premières devraient pouvoir exister sans les autres.

 

 
 
 
 
 
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Pourquoi les libraires indépendants doivent rouvrir au plus vite : Parce que les livres fabriquent à la fois du lien et de l’intimité : on peut y faire des rencontres ou s’isoler, voyager, s’arrêter, s’alléger l’esprit ou le nourrir – parfois les deux en même temps. Les livres sont des remèdes à la solitude, à l’isolement, à l’ignorance, au pessimisme, à la surpopulation mentale. Les livres sont donc au moins aussi essentiels que le PQ, qui n’a que deux fonctions : essuyer et absorber. Trois, si on considère qu’il peut aussi rembourrer les soutifs. Mais comme on les a re-rangés à la cave… Parce que laisser à Amazon et aux géants de la distribution le monopole de la vente de produits culturels, c’est passer d’un souci de diversité à une logique de rentabilité. Or concentrer un secteur de la création, par définition fondé sur la prise de risque, autour d’une poignée d’éditeurs et d’auteur.ices de best-sellers n’est jamais une très bonne nouvelle, ni pour le public, ni pour celleux qui comptent leurs sous nettement plus que leurs heures pour satisfaire ses besoins légitimes de représentation et de pluralité. FYI, 95% des auteur.ices ne vivent pas de leur plume et sont donc obligé.e.s de cumuler plusieurs boulots souvent précaires, d’autant que beaucoup d’entre elleux n’ont pas reçu les aides de l’Etat pour la saison 1 du confinement. Niveau ambiance, clairement, on est plus proche de Zola que d’Emily in Paris. Acteur.ices du livre, libraires, éditeur.ices indépendantes et auteur.ices ne demandons pas la charité mais de pouvoir travailler dans des conditions décentes. Pour cela, il faut la volonté de l’Etat et notre volonté à tou.te.s : lire est politique, l’endroit où on choisit nos livres est politique, avoir le choix est essentiel, et c’est à nous d’agir pour continuer de l’avoir. librest.com, librairiesindependantes.com, placedeslibraires.fr ou lalibrairie.com défendent l’économie locale du livre et proposent les mêmes services aux mêmes tarifs qu’Amazon, partout en France. Pour signer la pétition pour la réouverture des librairies : http://chng.it/5pwh7W9kns

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En temps “normal”, le fait de se conformer avec un peu trop d’assiduité aux canons patriarcaux de la féminité est suspect. En temps de confinement, continuer de dépenser de l’énergie, du temps et de l’argent inéquitablement gagné à s’épiler, se coiffer, se maquiller, se juper et se talonner alors qu’on n’a pas à subir la pression du regard extérieur et qu’on a donc le choix de rester en friche toute la semaine et de s’en foutre est pathologique, et ce d’autant plus que le confinement saison 1 aura profité au body positive.

Une amie a laissé le Nutella remplacer ses abdos, une autre sort désormais sans maquillage alors que je n’avais jamais vu son visage nu depuis plus de quinze ans que je la connais. Certaines ont perdu le mode d’emploi de leur soutif, d’autres de leurs rasoirs, quelques-unes des deux. Moi-même, j’ai eu une épiphanie capillaire au bout d’un mois et 15cm de racines au printemps dernier, lorsque je me suis aperçu que ma couleur naturelle de cheveux, dont même ma mère ne se souvenait pas, n’était pas si mal, tout compte fait.

“En tant que féministe, je suis donc écartelée entre des injonctions toujours plus nombreuses et contradictoires que je suis censée ignorer grâce à la puissance magique de mon Regard Critique.”

Oui mais voilà, être châtain, c’est une chose, avoir les cheveux abîmés (et une moustache au-dessus des yeux), c’en est une autre. En tant que féministe, je suis censée m’affranchir des normes sexistes que j’ai intégrées dès l’enfance et qui ont participé à me définir socialement. Je suis censée être libre de ressembler à ce que je veux et d’aimer ce à quoi je ressemble, tout en étant soumise à des injonctions esthétiques sans cesse renouvelées par une industrie cosmétique omniprésente qui colonise chaque centimètre carré du corps féminin pour le formater -depuis quand est-on censée avoir des pommettes tranchantes comme des couteaux à huître et des nez plus petits qu’un ongle de bébé, bon sang?!

En tant que féministe, je suis donc écartelée entre des injonctions toujours plus nombreuses et contradictoires que je suis censée ignorer grâce à la puissance magique de mon Regard Critique, et je commence à en avoir ras-le-brushing. Le monde ne se partage pas en deux camps, celleux qui achètent du PQ et celleux qui achètent des bouquins, celleux qui assument totalement leur apparence et celleux qui se thunent comme des Clio rabaissées. Ces camps sont perméables. Se préoccuper plus ou moins de son apparence ne consiste pas uniquement à prêter allégeance au patriarcat. Il peut aussi être question de choisir l’apparence qui nous ressemble le mieux, de jouer avec les codes, et de se faire plaisir.

Et le plaisir, c’est essentiel, surtout par les temps qui courent.

Donc oui, je vais pouvoir survivre sans ma manucure. J’espère qu’elle, elle pourra survivre alors qu’elle évolue dans un secteur précaire et très majoritairement féminin où l’auto-entreprenariat est la règle et le soutien de l’Etat aléatoire. Et j’ai hâte de la retrouver, le plus tôt possible.


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