société

“Je pense que j’ai échappé à une tentative de viol”: Durant le confinement, le harcèlement de rue ne s’arrête pas

Intimidations, viols, agressions: si les rues se sont vidées, le confinement n’a pas limité les agressions sexistes et sexuelles dans l’espace public, bien au contraire. 
Photo issue du film “La Belle et la meute” © Mariam Al Ferjani
Photo issue du film “La Belle et la meute” © Mariam Al Ferjani

Photo issue du film “La Belle et la meute” © Mariam Al Ferjani


Alors que Chloé entre dans son immeuble après l’heure de promenade autorisée il y a quelques semaines, un homme la suit et pénètre dans le bâtiment en même temps qu’elle. Dans les quelques secondes qu’elle a pour réfléchir, elle a l’instinct de se jeter à l’extérieur, dans la rue, pendant que la porte se referme. Il la suit de nouveau à l’extérieur. “Il était décontenancé, raconte-t-elle, et m’a bégayé qu’il cherchait un magasin pour réparer son téléphone.” Elle ne lui répond pas, lui lance des regards noirs, et après cinq minutes à essayer de trouver des excuses pour rester avec elle, il finit par partir. “Je pense que j’ai probablement échappé à une tentative de viol”, conclut-elle.

Et ce n’est pas un évènement isolé. Ces dernières semaines, “chaque fois que je vais faire mon jogging, des hommes se retournent sur mon chemin, me sifflent, me regardent avec insistance voire, comme hier, me barrent la route en rigolant”, affirme-t-elle. C’est aussi le cas pour Mehtap, 23 ans, qui note toutes ses expériences du harcèlement de rue dans un journal: “12 avril. Cinq minutes après avoir mis les pieds dehors, un homme en moto me klaxonne. Quand on est une femme, c’est impossible de marcher dans la rue en paix: on passe forcément un mauvais moment”, ou encore “22 avril. J’ai eu une première remarque deux minutes après être sortie de chez moi”. Selon elle, tenir ce journal lui permet d’exprimer la sévérité de ce phénomène, et l’impact que cela a sur sa santé mentale. On peut ainsi lire “17 avril: J’aimerais faire un footing pour me détendre, mais l’idée de sortir m’angoisse. Je pense que mes amis hommes n’ont probablement jamais ressenti cette angoisse avant de mettre les pieds dans l’espace public. Cette réalité me frappe et me remplit d’un profond sentiment d’injustice.

En entendant ces témoignages et ceux de tant d’autres femmes ou personnes identifiées comme telles, ou en découvrant l’histoire d’une jeune femme violée dans la rue à Montreuil le 23 avril, et celle d’une autre à Aulnay-Sous-Bois le 25, une conclusion s’impose: les hommes qui harcèlent et agressent dans la rue continuent de sévir pendant le confinement.

 

Harcèlement au balcon

Alice, 22 ans, a remarqué ce phénomène et, après avoir été elle-même harcelée dans la rue, elle a décidé de créer la page Facebook PayeTonConfinement, qui recense des témoignages de harcèlement de rue, à l’image de la regrettée PayeTaSchneck, qui a récemment arrêté de fonctionner car sa créatrice a fait un burn out. “Au début, je recevais un témoignage tous les trois jours, mais depuis une semaine il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un ne m’envoie un message”, raconte-t-elle. Sur sa page, on peut lire des phrases comme “Il a fait mine d’avancer sa bouche vers ma poitrine et simulé qu’il la mordait” ou encore “T’es p’tet la dernière personne que je pourrais violer, viens ici -samedi soir dans le métro.

Le fait qu’il y ait moins de monde est en effet beaucoup plus anxiogène pour les personnes vulnérables.

Ce qui [l]’a particulièrement marquée”, poursuit-elle, c’est l’inventivité nouvelle des harceleurs: “Des personnes se font alpaguer lorsqu’elles prennent l’apéro sur leur balcon, quand elles arrosent leurs plantes ou qu’elles sont dans leur jardin.” Et encore, cela ne concerne que les personnes confinées chez elles, en télétravail. “Il y a déjà un grand sentiment d’insécurité dans la rue de jour, je n’ose pas imaginer devoir rentrer du travail et prendre le métro à la nuit tombée”, commente-t-elle.

 

Le fait qu’il y ait moins de monde est en effet beaucoup plus anxiogène pour les personnes vulnérables, affirme Agnès Volant, membre de l’association Stop Harcèlement De Rue. Contrairement à ce que l’on pourrait croire en ces temps de pandémie, être seule dans la rue ne rassure absolument pas.” Afin d’évaluer l’ampleur du phénomène, l’association a lancé un appel à témoignages et en a déjà reçu plus d’une centaine. L’enquête révèle que la majorité des cas de harcèlement se déroule durant le trajet des courses, car pour l’instant la plus grande partie des répondantes est confinée en télétravail, même si “nous aimerions un échantillon plus grand de témoignages pour faire ressortir des tendances”. Selon Agnès Volant, “on remarque plus les cas de harcèlements en ce moment parce que nos trajets sont tellement limités que subir de tels actes en un laps de temps réduit nous paraît très surprenant”.

 

Contrôle social

Alors que certaines personnes, dont la créatrice de PayeTonConfinement, avancent l’hypothèse d’une plus grande impunité puisqu’il y a moins de monde dans les rues, Agnès Volant y voit la même expression du sexisme qu’avant le confinement: “Le harcèlement de rue fait partie de la base de toutes les violences systémiques envers les personnes identifiées comme femmes: elles sont considérées comme appropriables par les hommes, comme un objet à regarder, à commenter, à insulter et à saisir.” Elle rappelle également qu’il n’y a pas de lien entre harcèlement et drague, car cette dernière sous-entend un consentement réciproque, alors que l’autre n’est qu’un mécanisme de dépréciation de l’autre. “Ce phénomène, encore et toujours, est une manière pour les hommes de rappeler aux femmes qui contrôle la rue.

Eva-Luna Tholance


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