société

Confinement: ce que l’abstinence sexuelle leur a appris

Avec le confinement, des femmes confinées seules ou en couple n’ont pas eu de rapport sexuel pendant plusieurs semaines. Qu’est-ce que cette abstinence leur a appris sur leur rapport à la sexualité, à leur corps et au désir? Réponses. 
"La Rupture" © United International Pictures

"La Rupture" © United International Pictures


Ce n’était pas la guerre froide mais j’ai l’impression qu’on a été confiné à trois: nous deux et un truc un peu visqueux, un monstre caché derrière les placards qui pouvait s’appeler dépression ou abstinence”. Charlotte, 31 ans, était confinée avec son compagnon à Toulouse. Habitué à vivre leur amour à distance, ce couple s’est mis, quasiment du jour au lendemain, à vivre 24h/24 ensemble. “On a dû faire l’amour le week-end précédant le confinement. Puis ça a été le no sex land.” Consciente du moment particulier qu’elle est en train de vivre, la trentenaire ne s’inquiète pas trop et analyse ce manque de désir comme la conséquence logique d’une situation inédite: “On en a discuté et on est arrivé à se dire qu’étant collé·e·s l’un à l’autre toute la journée, cela pouvait expliquer l’absence de désir pour l’autre”.

Même son de cloche chez Marine, 33 ans, confinée à Paris avec son compagnon. “C’est comme un dimanche après-midi permanent. J’avais fantasmé le confinement en me disait qu’on allait traîner tout nus toute la journée, qu’avec le beau temps, l’atmosphère serait sensuelle et qu’on ferait l’amour dès 16h”. La réalité ? “On a continué à bosser comme avant, chacun dans une pièce, et je pense que ni l’un ni l’autre n’avait vraiment envie de faire l’amour parce que pour qu’il y ait attirance, il faut de l’éloignement”, confie la Parisienne dont la situation est loin d’être inédite puisque selon une étude de l’Ifop menée par Charles.co, un couple sur cinq (21%) confiné sous le même toit a déclaré ne pas avoir eu de rapport sexuel au cours des quatre dernières semaines, contre 10% en temps normal, rapporte le Huffington Post. Cette baisse d’activité sexuelle n’est pas réservée qu’aux couples puisque “44% des Français·e·s affirment ne pas avoir eu de rapports sexuels le mois dernier, contre 26% avant le confinement”. Les célibataires, forcément, ont été massivement touché·e·s par le phénomène avec un taux d’abstinence de 87% contre 56%.

 

Le sexe comme baromètre du couple?

Avec le confinement, j’ai appris que le sexe m’excite lorsqu’il y a de la nouveauté mais que je peux aussi vivre sans!”, lance Marine, qui a cependant trouvé son hédonisme dans la nourriture et la tendresse: “Ces deux mois ont fait beaucoup de bien à mon couple, on se fait beaucoup de câlins. Mais même si je n’ai jamais cru à l’adage que le sexe est le baromètre du couple, c’est quand même dur de se dire que tu n’as pas fait l’amour pendant le confinement. Tu as l’impression d’être un couple en carton. On peut trouver une explication et se réfugier derrière cette période stressante mais cela n’explique pas tout”. 

“J’ai eu l’impression de me dépasser et de questionner les normes de la sexualité.

Pour Claire Alquier, sexologue et thérapeute du couple à Paris, ce manque de désir traduit justement le caractère inédit de la situation. “On se retrouve dans une situation anxiogène que personne n’avait prévue. Même si on a pu fantasmer le confinement, le contexte a fait que beaucoup de couples n’étaient pas disponibles pour leur sexualité. Le fait de regarder les infos, d’être dans l’inconnu, d’avoir à gérer des soucis financiers ou matériels prend beaucoup de place et probablement celle d’un plaisir et d’une tranquillité qui serait favorable aux rapprochements physiques”, dit-elle avant de rebondir sur la tendresse évoquée par Marine mais aussi par Charlotte: “Ces moments d’intimité étaient adaptés à la situation et permettent, je crois, de déconstruire dans les couples hétérosexuels l’omniprésence d’une sexualité pénétrative obligatoire. Dans des conditions telles que le confinement, la sexualité se montre beaucoup plus large que ce à quoi on la réduit”.

 

Du sexting aux nouvelles érotiques

C’est aussi ce qu’ont exploré Jeanne, 41 ans et Alice, la trentaine, deux confinées en solo. “J’ai découvert le sexting, l’art de se prendre en photo, de se masturber sur des images, des textes et des sons avec un homme, raconte Jeanne, célibataire. Pour moi, ça a été une mini-révolution”. Alice, de son côté, a profité de son confinement loin de son compagnon pour mettre des mots et des images sur son désir. “Je me suis rendu compte à force de discussion que j’étais peu capable d’exprimer mon désir, que j’étais toujours en attente de l’expression de celui de mon amoureux. La distance a été l’occasion d’écrire ce que je désirais”. Résultats: des nouvelles érotiques et des photos envoyées à son amoureux au fur et à mesure des jours qui passaient. “Il était très content, je crois, mais ce n’est pas un démonstratif donc je n’ai pas vraiment réussi à transformer ça en un échange. En tout cas, j’ai eu l’impression de me dépasser et de questionner les normes de la sexualité”. 

“Je prends plus mon temps quand je me masturbe, alors qu’avant, c’était vraiment du vite fait, bien fait.”

Pour Sophie, 36 ans, célibataire depuis plusieurs mois et confinée en solo, sa vie sexuelle “avec [elle-même]” n’a pas tellement changé pendant le confinement: “Je me masturbe, j’apprends à me servir de mon Satisfyer, je regarde des films pornos comme avant, je fais des rêves érotiques ou pornos très plaisants. De fait, j’ai aussi appris à me faire l’amour, et pas juste à me masturber pour évacuer un trop plein de désir”, détaille-t-elle. “Je pense que c’est essentiellement une question du temps que j’y consacre. Je prends plus mon temps quand je me masturbe, alors qu’avant, c’était vraiment du vite fait, bien fait. Je me connais, je sais ce qui marche, je ne tourne pas autour du pot.”

Claire Alquier plaide pour cet accès au plaisir solitaire, que l’on soit célibataire ou en couple, et insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une sous-sexualité au plaisir à deux. “J’ai des patientes qui, pendant le confinement, ont beaucoup lu, regardé des vidéos, écouté des podcasts et fouiné sur Internet. Le cocon du confinement leur a permis cette exploration”, raconte-t-elle avant de mettre en garde: “L’idée n’est pas non plus de tomber dans le discours que si tu n’as pas fait tout ça, tu as loupé ton confinement! C’était un moment particulier, dur et douloureux à bien des égards, et s’il a permis de se poser des questions mais que rien n’a encore changé, ce n’est pas grave”.

Arièle Bonte


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