société

Comment la crise sanitaire redéfinit notre rapport au voyage

Sous l’influence de l’épidémie, les vacances d’été 2020 s’annoncent plus locales, plus vertes et plus “slow” que jamais. L’occasion pour beaucoup de voyageur·ses habitué·e·s à fréquenter les aéroports de (re)découvrir leur territoire et de se dépayser différemment.  
“Premières vacances” © The Film
“Premières vacances” © The Film

“Premières vacances” © The Film


Cet été, Mathilde ira en Bretagne et en Corse. Accoutumée aux destinations lointaines, cette responsable RH de 31 ans a eu le temps de cogiter pendant le confinement. “La crise a eu pas mal d’effets sur ma manière de consommer les vacances. Elle m’a donné envie de me recentrer sur la France et de prendre moins l’avion. C’était déjà une réflexion en cours mais elle s’est renforcée. J’ai récemment pris le vélo pour explorer les forêts en région parisienne, et je me suis rendu compte qu’il y avait de belles choses autour de nous, y compris dans un rayon de 100 kilomètres!Même son de cloche chez la blogueuse voyage Adeline Gressin. Voyage dans un rayon de 100 km de Nantes avec un regard mi-local, mi-touriste, lit-on sur @voyageetc, où elle partage les pépites méconnues de la région. Celle qui a arpenté les quatre coins de la planète pendant de nombreuses années, de l’Islande au Kirghizistan, aspire plus que jamais au local, et à prendre son temps. J’ai eu une prise de conscience il y a environ deux ans: je me suis mise à moins voyager et à réfléchir au sens que cela avait. La période actuelle confirme qu’on peut se sentir dépaysé·e à côté de chez soi. Cet été en tout cas, je ne partirai pas à l’étranger.

 

Rendre le Jura tendance

Voyager moins loin donc, mais aussi différemment. Directrice du cabinet de prospective touristique Advanced tourism, Sophie Lacour mise sur le retour du voyage de repos, avec des balades et des tours à véloet un rapport renouvelé aux vacances. “Le discours conquérant n’est plus de mise. Le tourisme féminin, du care, va au contraire se développer. Les destinations vont devoir faire en sorte que les vacancier·e·s se sentent bien.Ces deux mois de confinement auront en effet donné des envies de verdure et de grands espaces, en particulier pour les citadin·e·s qui sont resté·e·s cloîtré·e·s dans un T2 pendant plusieurs semaines. D’où l’attrait exercé par les randos, bivouacs et autres séjours en plein air. Les campings haut de gamme Huttopia ont vu le nombre de réservations être multiplié par cinq suite aux annonces d’Édouard Philippe le 14 mai annonçant que les Français·e·s pourraient bien partir en vacances en France cet été. 

L’engouement actuel pour la microaventure s’inscrit dans la même veine, avec l’idée qu’on peut vivre des choses fortes peu importe où on est, résume Thibault Labey, cofondateur de Chilowé. Lancé en 2017, ce média, dont le trafic a lui aussi décollé, référence plus de 250 itinéraires: traversée de la Bretagne en vélo, exploration de la capitale en stand-up paddle, randos dans les forêts franciliennes… L’idée est de rendre cool et tendance le fait d’aller dans le Jura ou dans le Marais poitevin, aussi dingue que d’aller en Indonésie ou en Colombie, ajoute-t-il en précisant que l’offre attire principalement les 25-35 ans habitant en milieu urbain. C’est aussi une manière de sortir des sentiers battus, sans les travers du tourisme de masse.

 

Un sacrifice important pour certain·e·s

De là à savoir si la crise actuelle précipitera le déclin de la “génération Easyjet”, habituée à prendre l’avion pour partir en week-end dans les grandes villes européennes et à passer une ou deux semaines par an à Bali ou New York, rien n’est moins sûr. Coautrice de Sociologie du tourisme, Saskia Cousin se montre sceptique: “On entend beaucoup de discours sur le fait que les gens vont changer leur manière de voyager au profit de pratiques plus éthiques et durables. Les voyages de cet été seront peut être plus centrés sur les retrouvailles entre ami·e·s que les ‘resort’ à l’autre bout du monde, mais à moyen terme, et connaissant la résilience de l’industrie du tourisme, je n’y crois pas. En dépit de la montée du sentiment écologiste, en particulier au sein de la jeunesse, arrêter de prendre la voie des airs représente pour beaucoup un sacrifice. “Avant, je partais beaucoup en Europe en avion, c’est quelque chose que j’essaie de ne plus trop faire, confie Estelle, 27 ans, chargée de com’ dans une start-up. Ce sont quand même de beaux discours car cela ne m’empêchera pas de prendre l’avion. Par contre, je vais tâcher de privilégier l’avion pour des voyages lointains plutôt qu’en Europe, où il y a des alternatives plus éthiques.

 

Un révélateur d’inégalités

Pour Saskia Cousin, ce sont les imaginaires même du voyage qu’il faudrait changer pour rendre celui-ci plus durable à long terme: “Tant que le départ à l’autre bout du monde sera valorisé, il y aura des candidat·e·s au départ. Il faut arrêter aussi de dévaluer les pratiques populaires consistant à partir s’installer pour quelques jours ou quelques semaines dans un camping, dans sa famille, à quelques heures de voiture. De fait, il ne faudrait pas oublier que les questionnements autour de l’impact écologique des vacances ne concernent qu’une minorité de privilégié·e·s en mesure de faire ce type de choix (partir loin ou non, voire partir tout court). “Pour la majorité des Français·e·s, la crise économique et sanitaire aura sans doute pour conséquence de renforcer la tendance majoritaire qui est souvent oubliée: en temps normal, près de 80% des Français·e·s partent en vacances en France, et pour la moitié d’entre eux dans de l’hébergement non marchand, dans la famille ou chez des ami·e·s, rappelle-t-elle. De quoi relativiser la grande tendance du tourisme local annoncée pour cet été. Et rappeler que les perspectives pour cet été ne sont pas roses pour tout le monde: “Une autre tendance structurelle risque de s’accentuer malheureusement: le taux de non-départ, en général, de 40% l’été. Avec la crise sociale, le vrai risque est là: l’impossibilité pour de nombreuses personnes d’accéder aux vacances, en particulier les jeunes très impactés par la crise économique.

Sophie Kloetzli


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“Premières vacances” © The Film - Cheek Magazine
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“Premières vacances” © The Film - Cheek Magazine
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“Premières vacances” © The Film - Cheek Magazine
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