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Rêve ou cauchemar: comment les femmes vivent le télétravail

Épanouissement pour les unes, cauchemar pour les autres, le télétravail en période de crise sanitaire bouleverse le rapport au bureau et fait émerger de nouvelles aspirations.
Lena Dunham dans “Girls” © HBO
Lena Dunham dans “Girls” © HBO

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Charge mentale alourdie, cumul des rôles et des tâches… Pour beaucoup de femmes, la période de télétravail forcé mis en place depuis le début de la crise sanitaire du coronavirus-et qui s’étend pour beaucoup bien au-delà de la levée progressive du confinement- ressemble à un cauchemar éveillé. Selon une étude OpinionWay publiée au bout de cinq à six semaines de quarantaine, 28% des salariées en télétravail se trouvent en “détresse psychologique élevée”, soit 1,4 fois plus souvent que leurs homologues masculins. Parmi les facteurs mettant en danger leur santé mentale: “une charge de travail élevée, une faible reconnaissance des efforts, l’insécurité de l’emploi, le harcèlement moral…, énumère Sandra Frey, psychosociologue spécialiste des questions de genre. Déjà en temps normal, les études ont montré que le télétravail accroissait les risques psychosociaux, en particulier chez les femmes. Le confinement amplifie cette tendance, bien que celle-ci dépende beaucoup des situations individuelles”. Célibataires ou en couple, avec ou sans enfants, dans une grande maison ou dans un 20 mètres carrés, les télétravailleuses ne partagent pas toutes le même quotidien, loin de là.

 

“Congé paternité forcé”

Celles qui jonglent entre les tâches parentales et les visioconférences sont sans surprise les plus à risque. Dans la journée, je peux travailler quand les enfants sont devant les écrans ou font leurs devoirs, une demi-heure par-ci, par-là. Tout me prend plus de temps. Je pourrais travailler le soir mais je suis trop épuisée, confie ainsi Audrey, 43 ans, freelance et mère d’un petit garçon et de deux ados. Si son conjoint, également en télétravail, l’aide dès qu’il a le tempsdans les tâches ménagères, le rôle de la prof repose entièrement sur ses épaules.Je suis à la limite de la dépression nerveuse, car je n’arrive plus à assurer, à trouver du temps pour moi.

C’est un moment unique dans l’histoire: tout d’un coup, des millions de papas se retrouvent à la maison avec leurs enfants toute la journée.

Pour Laetitia Vitaud, autrice et conférencière spécialiste du futur du travail, cette période de crise pourrait néanmoins marquer un tournant -positif- du point de vue de la répartition des tâches parentales. “C’est un moment unique dans l’histoire: tout à coup, des millions de papas se retrouvent à la maison avec leurs enfants toute la journée. C’est un peu comme un congé paternité forcé. Les entreprises vont devoir en prendre conscience et accorder de la flexibilité par défaut pour tou·t·e·s, ne plus encourager seulement les femmes à prendre des temps partiels lorsqu’elles deviennent parentes… Concrètement, cela voudrait dire moins de discrimination vis-à-vis des mères.

 

Un nouveau mode de vie

Les télétravailleuses sans enfants, elles, découvrent un nouveau mode de vie, avec des horaires plus flexibles et souvent davantage de temps libre. “Quoi de plus beau que de marcher de mon lit à mon bureau tous les matins? De ne pas passer 1h30 dans les transports publics tous les jours?”, s’enthousiasme Jeanne, une archiviste de 23 ans. Avant d’admettre qu’au fil des semaines, le tableau s’est quelque peu assombri: “J’ai du mal à gérer mes horaires. Je pense qu’au final, je fais plus d’heures que ce qui est prévu dans mon contrat. Pour Marion, 25 ans, la mise en place du télétravail au début du confinement était surtout une source d’anxiété: Pendant les premières semaines, j’étais toute seule à l’appartement, et la crainte de la solitude montait. Si cette fiscaliste se réjouit d’avoir de bons contacts avec ses collègues à distance et de pouvoir “dormir en moyenne une heure de plus tous les jours”, elle observe “une baisse de motivation dans le travail, dont la charge a également diminué. Evoluant dans un secteur en crise -le tourisme-, Marie, 26 ans, déplore pour sa part “beaucoup d’ennui et de présentéismeet des interactions avec les collègues peu productives. Bref, une certaine lassitude s’est installée dans ce contexte de télétravail forcé -parfois peu adapté et mal préparé-, gommant certains aspects positifs du travail à distance lorsqu’il est déployé dans de bonnes conditions. 

Le “home office” est plus que jamais un idéal pour de nombreux·ses Français·e·s.

Malgré ces difficultés, le “home office” est plus que jamais un idéal pour de nombreux·ses Français·e·s. D’après un sondage publié mi-avril, 62% d’entre eux·elles souhaiteraient télétravailler davantage à l’avenir. Mais pas n’importe comment: Après cette période particulière, je me sens prête à travailler seule de mon côté, tant que ce n’est pas tous les jours, expose Camille, 25 ans, qui travaille dans le milieu du cinéma. Le télétravail partiel me semble être une solution alternative parfaite sur le plan professionnel: il permet d’alterner des périodes d’échange et de travail en groupe, et des périodes plus calmes, d’efficacité et de travail personnel. Pour moi, les deux sont nécessaires et se complètent.

 

Le rêve de la mobilité

Une flexibilité qui s’accorde aussi avec la quête d’un meilleur mode de vie, loin des grandes villes (et surtout de la capitale, comme en témoigne l’exode parisien amorcé il y a plusieurs années déjà). “Il y a un déblocage qui se fait avec le télétravail forcé. Les gens se disent: et si j’habitais ailleurs et travaillais autrement?, remarque Laetitia Vitaud. Ce qui relevait un peu du fantasme -quitter les grandes villes pour avoir un logement plus confortable et travailler à distance- devient une vraie possibilité, et sera à mon avis de plus en plus répandu. Il est vrai que le ‘digital nomade’ a beaucoup été incarné par la figure (masculine) du développeur informatique qui part en vadrouille en Asie, mais ce mode de fonctionnement peut concerner beaucoup de professions, indépendantes mais aussi salariées: rédacteur·rices, communicant·e·s, marketing…” 

Dans le très court terme, on ne sentira pas tellement la différence parce qu’il va y avoir un chômage important.”

Aller au bureau quand on le souhaite et non par habitude, travailler depuis n’importe où tant qu’on a du réseau… Pour les professions où c’est possible, le rêve de la mobilité ressortira probablement grandi de la crise. Mais il faudra être patient·e·s: “Dans le très court terme, on ne sentira pas tellement la différence parce qu’il va y avoir un chômage important et le rapport de force sera défavorable aux travailleur·euse·s, pointe la spécialiste du travail. Il faudra attendre deux, trois ans, le temps que la crise économique passe”.

Sophie Kloetzli 


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