société

Enquête

Devons-nous absolument être des parents cool?

Devenir parent, mais continuer à sortir, à faire la fête et à jouir d’une vie sexuelle débridée. Les couples de la génération Y avec enfants s’efforcent de rester dans le coup coûte que coûte. Mais pour quelles raisons la pression du “cool” est-elle si forte? 
Nos pires voisins © Universal Pictures Germany
Nos pires voisins © Universal Pictures Germany

Nos pires voisins © Universal Pictures Germany


Dans la comédie Nos pires voisins, sortie en salles l’été dernier, Rose Byrne et Seth Rogen incarnent un couple de trentenaires qui s’installent en banlieue après la naissance de leur bébé. Kelly et Mac veulent à tout prix rester cool, malgré leur nouvelle vie de parents. Ainsi, on les voit, par exemple, (essayer de) faire l’amour dans toutes les pièces. Mais quand la maison voisine est rachetée par une fraternité universitaire et devient un lieu de débauche, le couple souhaite que le calme revienne dans le quartier. Mais surtout ne pas passer pour de vieux cons. Ce qui donne lieu à un passage hilarant: Kelly et Mac, qui n’arrivent pas à dormir, se rendent chez les fêtards pour leur demander, “à la cool”, de faire moins de bruit. À la cool, c’est-à-dire avec des Ray Ban fluo pour elle et un pétard au bec pour lui.

 

Les sorties entre potes ou les couches? 

Pourquoi vouloir rester cool? La faute, peut-être, aux messages tels que celui véhiculé par Time Out Paris. Ce site, spécialisé dans les sorties parisiennes, a récemment publié un quiz destiné aux jeunes parents: “Êtes-vous toujours dans le coup?” Le test évalue leurs connaissances des bonnes adresses parisiennes pour dîner, boire ou danser. Et les résultats sont édifiants: “Waw, vous n’avez pas pris une ride! (…) Vous vous accoudez toujours au bar avec la même aisance (…) et les sorties entre potes ne passeront jamais après les couches de bébé”, peuvent lire ceux qui fréquentent Le Camion qui fume et La Machine du Moulin Rouge. Pour ceux qui n’ont pas tout bon, les conclusions sont plus cassantes: “Tout n’est pas perdu! Vous ne confondez pas encore rototos avec mojitos (…) Votre cas n’est donc pas encore désespéré.” Ou carrément: “Ouch, vous avez hiberné!”, à l’attention des demeurés qui ne sont jamais allés au Louxor.

En plus des centaines d’injonctions que subissent les jeunes parents -nourrir son enfant comme-ci, le coucher comme-ça, etc.-, il leur faut désormais aussi s’afficher branchés.

Pourtant, l’intention finale de Time Out était louable, puisqu’il s’agissait d’un concours pour faire gagner un an de baby-sitting. Mais pourquoi ce ton péremptoire -même sous couvert d’humour? Comme s’il était honteux de faire miroiter des heures de baby-sitting pour aller faire les courses. En plus des centaines d’injonctions que subissent les jeunes parents -nourrir son enfant comme-ci, le coucher comme-ça, etc.-, il leur faut désormais aussi s’afficher branchés. Mais cette pression ne vient pas nécessairement de l’extérieur.

 

Coller à un idéal de famille “cool”

Solène, auteure du blog My Chuchotis, décrypte le phénomène dans un billet intitulé Le syndrome de la mère djeuns. “Quand j’ai eu mon fils, j’ai prétendu que rien n’avait changé et surtout pas moi. Que je n’avais pas pris un coup de vieux, que je n’étais pas devenue le stéréotype de la ‘daronne’ telle que je l’entendais ado. Que tout était comme avant. Et en beaucoup de choses, tel était le cas.” La jeune femme reconnaît que “ça a quand même donné un résultat étrange: celui de la jeune maman qui tente envers et contre tout d’être là aux soirées, qui assure dans son taf, dont l’allaitement foiré est invisible et dont le bébé ne pleure pas. Je me suis tapée des dizaines de stations en métro épuisée avec une poussette à bout de bras, un bébé hurlant pour affirmer que c’était toujours top-méga-cool de se balader dans Paris. J’ai fait des choses en stressant pour que rien ne change.

C’est important de renvoyer une certaine image sur Facebook ou Instagram. On ne partage avec ses amis que ce qui nous met en valeur.

Même antienne du côté d’Isabelle. “Je me mets parfois la pression toute seule, parce que je veux coller à un certain idéal de famille cool, dans le coup, reconnaît cette maman journaliste. Je veux également correspondre à l’image que je renvoie sur mon blog, celle d’une maman moderne.” Elle croit savoir pourquoi: “Je pense qu’on se met cette pression à cause des réseaux sociaux. De nos jours, c’est important de renvoyer une certaine image sur Facebook ou Instagram. On ne partage avec ses amis que ce qui nous met en valeur.

 

Entrer dans la cour des adultes

Pour Solène, l’explication réside dans le fait que cette nouvelle génération de parents refuse de vieillir. Elle évoque le concept d’“enfant pote”: “On lui prête notre iPad en lui disant que c’est mal. (…) On veut être fier de lui mais on ne veut pas lui foutre la pression. On le dépose à l’école en lui disant d’apprendre et d’avoir des copains sans forcément obtenir les meilleures notes. Et on court prendre le métro avec Daft Punk dans les oreilles.” Dans le schéma classique, on devient adulte, mature, en étant papa ou maman. Une idée qui terrorise la génération Y. “C’est l’angoisse d’entrer dans la cour des grands”, analyse le psychologue clinicien Philippe Hofman. C’est pourquoi l’on attend de plus en plus tard avant d’avoir son premier enfant (31 ans en moyenne à Paris et 28 en province). 

“Les garçons vivent comme une ‘castration symbolique’ de devoir renoncer à la fête insouciante.” 

“Cette génération est issue de parents qui étaient adolescents dans les années 70. Ils ont rêvé d’une vie hédoniste, mais ont été confrontés à la réalité, continue le psychologue. Ils ont donc projeté leurs idéaux sur leurs enfants. C’est allé de pair avec l’amélioration du confort et du niveau de vie, les progrès de la science… Donc les trentenaires ont grandi avec la possibilité de s’épanouir sans forcément faire beaucoup d’efforts.” Résultat? Ces jeunes adultes font encore appel à leurs parents pour monter la cuisine Ikea ou laver leur linge. Certains sont donc désarçonnés lorsqu’ils deviennent parents à leur tour et doivent faire face à leurs responsabilités. “Les garçons sont encore plus paumés que les filles, estime Philippe Hofman. Ils vivent comme une ‘castration symbolique’ de devoir renoncer à la fête insouciante.” En somme, aux soirées alcoolisées et aux pétards.

 

De jeune adulte à parent, une transition parfois chaotique

Pour certains, le passage au statut de parents pose problème. Philippe Hofman prend l’exemple de ces jeunes papas qui jouent à la console toute la nuit avec leurs potes, alors que leur bébé de trois mois dort à côté. Une situation qui peut créer des conflits dans le couple. “De plus en plus de trentenaires se séparent très tôt” après la naissance, constate le psychologue. Il lui faut parfois “remettre les gens dans la réalité”. À l’instar de ces jeunes parents qui trouvent inconcevable de devoir payer pour faire garder leur progéniture.

 “J’ai renoncé à être la personne prioritaire dans ma vie. Mon monde ne tourne plus autour de moi.

Heureusement, de nombreux couples gèrent bien la transition. Par exemple, ils s’organisent pour sortir avec leurs amis à tour de rôle. La plupart acceptent d’abandonner certaines choses sans que ce soit vécu comme un sacrifice. “J’ai renoncé aux voyages à deux, on l’emmène avec nous, pas seulement par défaut mais parce qu’on ne peut pas profiter d’une jolie plage sans l’imaginer se jeter dans les vagues, explique Solène. J’ai également renoncé à être la personne prioritaire dans ma vie. Mon monde ne tourne plus autour de moi, mais autour de mon fils et ça ne nuit ni à ma personnalité ni à mon couple.

Pour Isabelle, la coquetterie passe désormais au second plan: “J’ai beaucoup moins de temps pour moi. Même le week-end, je trouve rarement le temps pour me chouchouter alors qu’avant, le dimanche était consacré à ma petite personne: bain, épilation, masque… On a aussi beaucoup moins de moments qu’avant en couple, tous les deux, mais c’est normal! On devrait s’accorder davantage de pauses, se faire un ciné de temps en temps ou un resto en amoureux… Mais c’est difficile à organiser, il faut une nounou notamment et puis, on se voit tellement peu tous ensemble la semaine, que le week-end, on aime bien être tous les trois et en profiter.” 

Julie Coste


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