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Cinéma

“Enquête au paradis”: Ce film s'interroge sur la place des femmes musulmanes dans l'au-delà

Dans un film sobre et nécessaire en salles aujourd’hui, le réalisateur Merzak Allouache interroge l’égalité femmes-hommes à travers la représentation que se font les musulman·e·s du paradis et des 72 vierges censées les accueillir.
Salima Abada, DR
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Quelle place occupent les femmes au paradis dans l’imaginaire collectif en Algérie? C’est la question que pose Enquête au Paradis, un docu-fiction brillamment réalisé par Merzak Allouache. Si les hommes se voient promettre 72 vierges -les houris-, par certains prédicateurs salafistes après leur mort, le sort réservé à leurs homologues féminines n’est, lui,  jamais abordé. Pendant deux heures et quart, le spectateur suit une journaliste, Nedjma, interprétée par la très prometteuse Salima Abada, au fil de son enquête sur les représentations de l’au-delà véhiculées par la propagande islamiste.

Si le personnage est fictif, les micros-trottoirs réalisés dans les rues d’Alger, de Tizi Ouzou, Mostaganem et Timimoun, ainsi que les rencontres avec des personnalités de la vie publique algérienne n’ont pas été écrites. C’est donc en empruntant les techniques journalistiques d’interview que l’actrice algéroise a pris le pouls de la société de son pays. Le résultat, en noir et blanc pour que “les paysages splendides ne détournent pas le spectateur du message principal”, comme l’explique l’actrice, a été récompensé d’un FIPA d’Or, reçu le prix du jury œcuménique au festival de Berlin et sort en salles ce mercredi 17 janvier en France.

 

 

La promesse de 72 vierges: un instrument

Je n’ai trouvé aucune trace écrite, ni dans le Coran, ni dans les hadîth, concernant les 72 vierges”, explique Salima Abada. Pourtant, -et alors que les avis divergent sur le paradis, son aspect et les activités qui s’y pratiquent- tous les passants interrogés s’accordent pour parler de ces 72 femmes splendides qui les attendent s’ils vivent en bons musulmans. Même les jeunes occupés à écouter Jul dans un cybercafé sont capables de décrire jusqu’à la chevelure des houris: “longue et couleur noir corbeau”. Selon l’actrice, c’est la libre circulation de contenu sur Internet et l’accès à des vidéos de prédicateurs saoudiens dont la parole est interdite à la télévision algérienne qui est à l’origine de cette représentation. Elle s’inquiète de la façon dont les extrémistes appâtent ainsi la jeunesse, en exploitant une misère sexuelle et promettant une vie après la mort remplie de ce qui leur échappe sur terre: sexe et alcool par exemple. “Des hommes tuent pour ça”, témoigne dans le film l’actrice et chanteuse Biyouna. Salima Adaba précise qu’une telle communication autour des houris est récente: “Moi, quand j’avais l’âge des jeunes qu’on voit dans le film, je grimpais aux arbres, je ne connaissais rien aux prétendues 72 vierges.” Elle a d’ailleurs du mal à concevoir comment il est possible de croire à ce qu’elle compare à la légende du Père Noël, jusqu’à passer à côté de sa vie: “Tu peux considérer qu’il y aura une meilleure vie au paradis, mais il ne faut pas que ça t’empêche de vivre un bon moment sur cette terre”.

 

Le sort occulté des femmes

Lorsqu’elle interroge les hommes dans la rue -les femmes refusent de parler face à sa caméra-, très informés sur les houris, ils sont pour la plupart incapables de répondre à la question: “Que deviennent les femmes lorsqu’elles arrivent au paradis?” Certains ont quelques idées: “l’épouse qui accompagne son mari devient trente fois plus belle que les houris”, “les femmes rajeunissent”, “elles redeviennent vierges”. Pour Salima Abada, ces réponses sont des “on dit”, qui constituent une vision du paradis qui ne l’intéresse pas. La trentenaire a d’ailleurs parfois eu beaucoup de mal à rester souriante pendant le tournage, face à ceux qui réduisaient la femme à “une personne dont les désirs les plus profonds sont d’être belle et de prendre soin de son apparence”. L’actrice s’interroge aussi sur cet attrait pour la virginité: “Il y a un fantasme de l’éternelle vierge assez difficile à saisir quand tout le monde sait que le premier rapport sexuel est rarement sympa.” Hamida Aït El Hadj, dramaturge algérienne interviewée dans le film, n’est pas satisfaite non plus par la représentation du paradis proposée par les hommes interrogés. Elle ironise: “Que ferons-nous dans leur paradis? On va encore faire le ménage? Préparer le repas?”, et considère que les interprètes des textes sacrés occultent les femmes. “Je n’existe pas pour eux, alors ils ne comptent pas pour moi non plus.” Salima Abada complète: “Je commencerai à leur faire confiance quand des femmes traduiront elles aussi le Coran.

 

Bâtons dans les roues et insultes: un film qui dérange

Enquête au Paradis n’apporte pas de réponse mais soulève des questions, par volonté, mais aussi manque de moyens. C’est ce qu’on comprend quand le personnage de Nedjma butte sur la chute de son article au moment de la rédaction. Elle s’interroge: “Comment mener une enquête dans ce pays?”. Un problème auquel s’est aussi heurté le réalisateur. Impossible d’obtenir une autorisation du ministère de l’éducation pour interroger les enfants: “Ils ont arrêté de nous répondre en voyant le sujet du film”, se désole Salima Abada. Idem pour celui des affaires religieuses. L’équipe du film a également tenté de rentrer en contact avec le cheikh salafiste Hamadache qui demande, entre autres, l’ouverture d’une ambassade de Daech en Algérie: “Je pense qu’on lui a interdit de nous répondre”. La jeune femme suspecte l’État d’avoir une main mise sur les extrémistes, qu’ils brandissent comme une menace planant sur le pays à chaque mobilisation de la population contre le gouvernement. “Ils nous disent: ‘Attention, si nous ne sommes pas là, ils vont revenir’, confie-t-elle. Le film a été montré au Festival international du film arabe à Oran, dans des conditions qui ont empêché bon nombre de spectateurs d’y assister: “Je me demande s’ils ont été honnêtes: le jour-même, ils ont changé deux ou trois fois le lieu de projection, les horaires et il n’y avait ni affichage, ni communication autour du film”, raconte l’Algéroise, elle-même prise à parti sur les réseaux sociaux, traitée de  mécréante, de pute et de mauvaise musulmane parce qu’elle ne porte pas de voile. En questionnant l’égalité femmes-hommes, Merzak Allouache s’attaque aux thèmes du wahhabisme encore très présent dans la société algérienne et de la popularité de certains prêcheurs chez les jeunes. Enquête au Paradis rappelle une triste vérité, que Salima Abada évoque ainsi: “Nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Malgré les dégâts qu’ont pu faire par le passé les extrémistes religieux au pays, ils représentent encore une menace. Nous n’avons pas basculé vers la laïcité. Il faut arrêter de croire que nous sommes plus ‘forts’ que la Syrie ou l’Irak. Nous avons le même problème”.

Margot Cherrid


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