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Eva Sadoun veut faire de la finance un monde plus féminin, écolo et inclusif

Co-fondatrice d’une plateforme d’investissement durable, Eva Sadoun s’est frayé une place dans le monde ultra masculin de la finance et de l’entrepreneuriat avec l’objectif de le transformer en profondeur. Rencontre avec une entrepreneuse aux antipodes de la “start-up nation”.
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Elle est devenue l’une des figures du “monde d’après”, mais son engagement ne date pas d’hier. À 30 ans, Eva Sadoun a déjà un CV bien rempli et de belles ambitions. Celle qui avait 18 ans au moment de la crise financière de 2008 s’est très vite orientée vers le monde de la finance, qu’elle rêve plus juste, plus solidaire et plus inclusif. Après ses études, elle travaille auprès d’une ONG au Togo spécialisée dans l’éducation, et d’une start-up de micro-finance en Inde. Puis co-fonde en 2014 avec Julien Benayoun 1001pact, une plateforme d’investissement participatif à impact positif, plus tard rebaptisée LITA.co. Depuis, près de 40 millions d’euros ont été collectés, finançant 130 entreprises œuvrant pour la transition écologique et sociale, de la chaîne Bioburger à la marque de jeans éthiques 1083. L’idée: réconcilier les citoyen·ne·s -qui peuvent investir à partir de 100 euros- avec le monde de la finance, qu’elle juge trop “opaque” et mécompris. Dans la lignée de cette mission pédagogique, elle travaille au lancement d’une nouvelle plateforme fin octobre, sorte de “Yuka de la finance qui, explique-t-elle, “permettra au grand public de comprendre ce qui se cache derrière les produits d’épargne, notamment en termes dimpact carbone”. Car l’épargne, à travers le financement d’activités polluantes, représente aujourd’hui en moyenne 40% des émissions de CO2 d’un individu.

“En étudiant la finance, j’ai découvert son opacité, ses technicités, sa désincarnation et sa déconnexion de l’économie réelle.

Nommée co-présidente du Mouvement Impact France (anciennement le Mouvement des entrepreneurs sociaux) cet été, elle aborde dans la foulée l’immense défi de la relance économique en pleine crise sanitaire. Objectif: imposer la transparence et l’éco-conditionnalité aux entreprises (les obligeant à s’engager concrètement sur leur impact social et écologique pour recevoir des financements) -des propositions discutées courant octobre à l’Assemblée. “La crise rend le challenge encore plus important mais c’est aussi une vraie opportunité pour se poser les bonnes questions et tendre vers un nouveau cap”, affirme-t-elle. Interview.

 

C’est vers la finance que tu t’es orientée pour t’engager en faveur de la transition écologique et sociale. Comment as-tu atterri dans ce milieu?

Quand j’étais petite, j’étais plutôt branchée politique, un peu pour les mêmes raisons qui m’ont amenée plus tard vers la finance. Je trouvais que c’était un milieu extrêmement masculin et violent, désincarné de son enjeu et de son impact, et en même temps un milieu très militant avec énormément de valeurs. Il y avait un dysfonctionnement entre ces deux modes. Ensuite, il y a eu la crise financière de 2008 qui m’a fait réaliser que le monde financier dominait les États. En étudiant la finance, j’ai découvert son opacité, ses technicités, sa désincarnation et sa déconnexion de l’économie réelle. Je me suis dit qu’il fallait conquérir un peu ce monde qui dicte les règles et influence la démocratie.

 

 

Pourquoi ce secteur est-il aussi masculin, selon toi?

La place des femmes est complexe, en raison notamment du dogme de l’hypercroissance, de l’hypercompétition et de la désincarnation qui prévaut encore, et qui consiste à créer, créer, créer, pomper de la valeur… Je pense qu’il y a beaucoup de femmes qui ne se sentent pas forcément à l’aise avec cette manière de gérer leur argent et leurs équipes. Et puis, c’est un milieu où il faut s’assumer. Quand on a rendez-vous avec un investisseur, il s’agit essentiellement d’hommes, qui vont donc avoir un “fit” plus naturel avec des hommes. Un investisseur dit toujours qu’il faut qu’il y ait une sorte d’entente entre lui et l’entrepreneur·se, sauf que parfois, en tant que femme avec mes origines (Ndlr: elle est née de parents d’origine marocaine et tunisienne), je n’ai pas trop de “fit” naturel avec le mec qui a habité à Neuilly toute sa vie, ça ne va pas être naturel. Plus sérieusement, on va pouvoir s’entendre, partager des convictions, mais au premier abord on n’est pas du même monde. Donc naturellement, on est mise de côté. 

Comment faire, en tant que femme, pour s’imposer dans ce petit monde?

Pour contrer ça, je crois qu’il faut reprendre les codes masculins. C’est ce que j’ai fait. Tu balances deux ou trois vulgarités dans ton discours, tu mets les mains sur la table, tu parles fort… Ce sont des petites choses mais cela crée une forme de proximité et perturbe ton interlocuteur qui cesse de te stéréotyper. Notre génération a montré que tu pouvais être une femme, être entrepreneuse, avoir du succès. Maintenant, le but serait de pouvoir l’être sans avoir besoin de se travestir. Je pense que c’est quelque chose qui concerne aussi beaucoup d’hommes qui ne sont pas à l’aise avec la vision patriarcale de l’entrepreneuriat et qui aimeraient bien avoir une vision de la croissance plus résiliente et plus raisonnée.

Comment pousser davantage de femmes à se tourner vers ce secteur?

On a besoin de role models, de gens qui cassent un peu la machine et que les femmes parlent de plus en plus de finance. Ça permettra aux femmes de voir que c’est une voie pour elles et surtout que ce milieu leur est accessible malgré l’image qu’il renvoie. Il faudrait aussi qu’il ait l’air plus éthique et plus inclusif, qu’il laisse de la place aux femmes et aux minorités. Parce que quand 90% des fonds sont entre les mains de mecs blancs qui ont fait HEC, ils financent des mecs blancs qui ont fait HEC. Surtout, il faut qu’il y ait des mouvements -comme le Mouvement Impact France- qui défendent une autre vision de l’entreprise et de la finance qui attirera naturellement plus de profils différents. 

“J’essaie de réfléchir à quoi ressemblerait une économie ou une finance écoféministe.”

Est-ce qu’on t’a déjà dit que tu étais une role model de la finance?

En France, oui. J’essaie de faire tout pour montrer qu’on peut être jeune, femme et dans ce secteur-là. Mais c’est vrai qu’il y a très peu de femmes qui travaillent dans ce milieu. Je trouve que ce que Cécile Duflot fait chez Oxfam est intéressant. Elle est devenue assez iconique sur les sujets de justice écologique, financière et fiscale. Sinon, les seules qui sont un peu connues sont des femmes de droite comme Christine Lagarde, qui ne sont pas forcément les role models de la finance de demain. 

Tu es en train d’écrire un livre sur l’“éco(no)féminisme” qui paraîtra en début d’année prochaine. Comment définis-tu ce concept?

Il y a des théories écoféministes sur plein de choses, mais peu encore sur la manière dont l’écoféminisme peut inspirer un nouveau fonctionnement de l’économie. Ce courant a posé le constat d’une reproduction du système patriarcal sur les femmes, la nature et l’économie. Je veux reposer le constat sur le secteur financier pour voir comment les rapports de domination y fonctionnent. On a récemment pu voir une belle démonstration de la violence et du caractère excluant du secteur financier avec ce qui est arrivé à Tidjane Thiam (Ndlr: l’ex-directeur du Crédit Suisse aurait été victime de racisme). Ensuite, j’essaie de réfléchir à quoi ressemblerait une économie ou une finance écoféministe. Naturellement, on pourrait l’imaginer comme quelque chose de plus incarné et de plus transparent. Ce qui pourrait nous permettre d’envisager une évolution radicale de nos modèles économiques, casser l’opposition culture et nature, lutter contre la violence de notre système et la survalorisation du profit, valoriser la résilience.

Propos recueillis par Sophie Kloetzli


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