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Les gender editors arrivent dans les médias français

En octobre dernier, Lénaïg Bredoux est devenue la première gender editor de France, au sein de la rédaction de Mediapart, où elle occupe le poste de “responsable éditoriale aux questions de genre”. Une nomination qui pourrait faire des émules dans les médias français. Décryptage de ce phénomène avec les principales intéressées.  
Jessica Bennett du New York Times © Mike Cohen
Jessica Bennett du New York Times © Mike Cohen

Jessica Bennett du New York Times © Mike Cohen


En 2017, Jessica Bennett, journaliste au New York Times, devient la première gender editor au monde, alors que vient d’éclater l’affaire Weinstein. Son rôle? Mieux raconter la société à travers le prisme du genre, qu’il s’agisse de couvrir le mouvement MeToo, d’écrire sur la masculinité, ou de parler de projets menés par des femmes. La journaliste a quitté l’an dernier ses fonctions de gender editor au sein du New York Times, – mais travaille toujours pour le quotidien- et vient de rééditer son Feminist Fight Club (éd. Autrement). Celle qui fait aujourd’hui figure de pionnière a encore du mal à définir les contours exacts de sa mission: “Quand on me demandait en quoi consistait être une gender editor, j’avais pour habitude de répondre que j’étais comme une rédactrice classique, mais plus énervée”, s’amuse-t-elle.

Au même moment, de notre côté de l’Atlantique, les réflexions sur le genre grandissent au sein des rédactions. À l’AFP -une agence de presse “dont la mission est de fournir à tout instant une information exacte, impartiale et digne de confiance sur l’actualité du monde entier”, deux journalistes, Pauline Talagrand et Aurélia End, sont missionnées pour interroger les pratiques journalistiques à l’œuvre dans la rédaction. Pauline Talagrand est alors spécialisée dans les questions de police, Aurélia End est reporter dans le domaine de la justice. Lorsque cette dernière cherche à illustrer des articles sur des avocates, elle ne trouve que des images très stéréotypées. Pauline Talagrand, quant à elle, se heurte à des questions récurrentes lors du traitement des féminicides. Épaulées par “une rédaction en chef très sensible”, les deux journalistes se sont notamment appuyées sur une audit extérieure – le troisième rapport a été rendu cette année. “Les journalistes sont persuadé·e·s de ne pas avoir de biais, mais les chiffres sont imparables, souligne Pauline Talagrand. Quand un journaliste titre C’est la première femme qui…, il veut bien faire, mais c’est mettre le genre au détriment de la personne. Les rédactions ne sont pas pour autant réactionnaires. Tout le bonheur du journalisme, c’est de ne jamais rester sur ses acquis”.

 

Du journalisme, pas du militantisme

Car il s’agit bien de journalisme et de pratiques journalistiques, et non pas de militantisme, insistent les journalistes interviewées. “Il s’agit de bien parler des choses, de créer le débat dans les rédactions et d’offrir une représentation qui ne souffre pas de clichés, d’erreurs et de sous-représentation”, affirme Pauline Talagrand. “Les journalistes sont des sexistes comme les autres, abonde Lénaïg Bredoux. On doit d’autant plus se questionner qu’on est comme les autres”, précise-t-elle. Elle insiste en revanche sur un point: un·e gender editor n’est pas une police du genre. Celle qui a dirigé le service politique de Mediapart, avant de proposer et de voir accepté ce nouveau défi, rappelle qu’il s’agit “d’une étape supplémentaire dans un travail entamé depuis plusieurs années”, avec une direction qui a “investi éditorialement la question des inégalités de genre, de pédocriminalité, de violences sexistes et sexuelles –des investissements financiers et humains”. Avec France Inter, c’est en effet son équipe qui a révélé l’affaire Baupin en 2016. En clair, le collectif est la première condition nécessaire à l’émergence de ces questions au sein des rédactions.

 

 

Des recommandations pratico-pratiques 

Toutes en sont persuadées: il n’y a pas de solution clé en main, “pas une seule bonne façon de traiter la question des femmes et du genre”, affirme Lénaïg Bredoux. Jessica Bennett définit quant à elle le champ d’action d’un·e gender editor selon cinq axes: les sujets, les sources, le vecteur de l’information (comme Instagram, réseau social très utilisé par les femmes, ou des newsletters envoyées tôt le matin, “avant d’emmener les enfants à l’école”) ainsi que la langue. Enfin, elle insiste sur l’importance d’avoir une rédaction qui représente au mieux la société, avec des femmes à des postes à responsabilité. Pour Pauline Talagrand, “un·e gender editor ne doit pas être un contrôle a posteriori, mais l’on doit intervenir en amont et en aval. On a réactivé des choses qui figuraient déjà dans le manuel de l’AFP, comme pour les descriptions physiques, précise-t-elle. Notre grande réussite, ça a été la féminisation des titres. On s’est battues pendant longtemps, car il y avait des gens pour qui écrire procureure était inconcevable”.

La couverture des questions de genre devrait exister dans chaque section des journaux.

Chez Mediapart, pas de solution toute trouvée non plus, mais une révision de la “grille de priorités éditoriales” ou encore un travail sur “le choix des mots”. “Peut-être va-t-on un jour parler de pédocriminalité et non plus de pédophilie? espère Lénaïg Bredoux. Mais chez Mediapart, on a déjà utilisé le mot ‘pédophilie’, on ne se pose pas en donneurs de leçons. On ne modifie pas des années d’habitudes professionnelles et de culture professionnelle en un claquement de doigts”, assure celle qui se réjouit de voir les lignes bouger dans d’autres rédactions, notamment en presse quotidienne régionale. Le journal Ouest-France, par exemple, vient de lancer une newsletter qui met en avant l’égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi la lutte contre toutes les discriminations, Égalités. Lénaïg Bredoux applaudit également la mise en place d’une charte d’écriture, visant en particulier à “tendre vers un traitement plus représentatif des femmes”.

 

Des postes transitoires

Si ces postes de gender editors sont encore des épiphénomènes -le journal espagnol El Diario a également embauché une gender editor, Ana Requena Aguilar– ils n’en sont pas moins des étapes. À l’AFP, Pauline Talagrand et Aurélia End ont évolué au sein de l’entreprise et pris des fonctions d’encadrement. “C’est un combat de longue haleine, insiste Pauline Talagrand. Ce sont des postes provisoires car une fois que le sujet sera bien traité, on n’en sera plus là. Il y aura d’autres sujets dont se charger. Mais on parle en dizaines d’années! La juste représentation de la population est hyper importante, c’est comme ça que les médias arriveront à survivre.

Quand on a créé ce poste, on savait qu’il ne devrait même pas exister, tout comme les ‘race editors’, ajoute Jessica Bennett. La couverture des questions de genre devrait exister dans chaque section des journaux, mais les institutions ont parfois besoin d’aide quand il s’agit de parler des femmes, des personnes LGBTQ, d’une minorité raciale…” Un constat partagé par Pauline Talagrand, pour qui “le travail qu’on fait pour les femmes est une première pierre, il faut le faire pour tout le reste, comme les orientations sexuelles, qui sont des sujets dits ‘sensibles’ car les gens n’ont souvent pas les clés pour en parler”. Les gender editors ont encore un bout de chemin à effectuer.

Delphine Le Feuvre


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