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Les gros seins s'émancipent-ils enfin?

Hyper-sexualisées autant qu’invisibilisées, les femmes aux poitrines volumineuses ont souvent vu leur corps assigné à un érotisme non désiré et parfois dévastateur pour l’image de soi. Les choses commencent pourtant à évoluer grâce à des initiatives inclusives et des hashtags salvateurs.
Instagram/theslumflower
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J’ai souvent pensé à faire de la chirurgie pour réduire ma poitrine. Je me dis parfois que ma vie serait plus simple, que je serais plus insouciante, que je pourrais me mettre en maillot à la plage sans me poser de questions, que je pourrais faire du sport tranquille ou juste me mettre en débardeur -chose que je ne fais jamais”, confie Christelle, journaliste de 30 ans arborant un 90E. Pour beaucoup de femmes, posséder une poitrine volumineuse, pourtant considérée par certains comme un atout, peut s’avérer la cause d’une véritable souffrance, tant sur le plan physique que psychologique. Ces dernières années, quelques célébrités se sont d’ailleurs faites l’écho des difficultés quotidiennes qu’implique leur poitrine généreuse à l’image du mannequin Kate Upton, qui exprimait son désir de pouvoir porter une lingerie moins contraignante, d’Amber Rose qui s’est confiée sur les problèmes de dos que celle-ci engendrait, ou encore d’Emily Ratajkowski qui expliquait se voir refuser des rôles au cinéma à cause de son physique jugé “trop sexy”. De nombreux obstacles qui questionnent. À l’heure du body positive et de la réappropriation des corps, les grosses poitrines sont-elles plus libres?

 

Une lingerie plus inclusive

Lorsqu’une femme possède un bonnet supérieur à la taille C, trouver de la lingerie à la fois adaptée et esthétique en boutique semble davantage tenir du parcours du combattant que de la partie de plaisir. Prix exorbitants, tailles non disponibles en magasin, ou modèles aux motifs complètement démodés, les obstacles se cumulent souvent. “C’est encore plus compliqué de trouver sa taille quand t’es fine et à forte poitrine. Les marques n’arrivent pas à imaginer que ça existe je crois. Soit il n’y a pas de baleine, donc pas de maintien, soit il y en a mais ce sont des motifs assez désuets et cela reste très cher”, précise Christelle qui préfère se tourner vers les marques anglo-saxonnes proposant des gammes plus inclusives à l’image de la dernière initiative de Rihanna. Nommée Savage x Fenty, cette dernière promet notamment une gamme de lingerie sexy pour tous les bonnets. Une démarche inclusive qui semble se multiplier chez nos voisins anglais et américains mais qui peine à se développer en France.

La surabondance mammaire symbolise un moindre contrôle de soi, comme une forme d’hypertrophie à la fois de la maternité et de la sexualité qui sont rattachées à des femmes des milieux populaires.

Selon Melody Thomas, journaliste mode chez Marie-Claire et cofondatrice de la newsletter culturelle What’s Good Newsletter, cette absence pourrait s’expliquer par la relation qu’entretient l’Hexagone avec la mode: “Je pense qu’en France tout particulièrement, l’héritage de la mode est très lourd, très codifié, très vieux en soi. On fait souvent à partir de ce que l’on connaît. Les pays anglo-saxons sont moins tributaires de cet héritage et ils ont une capacité plus importante à réinventer leur manière de penser la mode qui s’ouvre aussi à des designers qui viennent de milieux différents. Leur environnement socio-culturel les amène a faire des choses qui nous parlent beaucoup plus et sont plus proches de nous. Chez les designers français, ça reste quand même quelque chose de très élitiste et conventionné.

 

 
 
 
 
 
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Une sexualisation permanente

Ces conventions qui ostracisent les corps qui s’écartent de la norme tendent à associer la poitrine proéminente à la maternité d’une part, mais aussi et surtout à la sexualité débordante. Deux représentations de la féminité dont les élites ont souhaité s’affranchir faisant du corps androgyne le modèle à suivre et à diffuser sur les podiums et dans les magasins. Selon Nahema Hanafi, maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine à l’université d’Angers, “si de gros seins ont pu signifier du temps des nourrices mercenaires une certaine opulence et le gage d’une bonne nourriture de l’enfant, ils renvoient aussi à cette forme de déséquilibre corporel qui ne saurait être celui des femmes de la bourgeoisie, et de l’aristocratie sous l’Ancien régime, celles-là même qui n’allaitaient pas afin de se distinguer de toute forme d’animalité ou du vulgaire populaire. La surabondance mammaire symbolise donc un moindre contrôle de soi, comme une forme d’hypertrophie à la fois de la maternité et de la sexualité qui sont rattachées à des femmes des milieux populaires: nourrices, pin-up, travailleuses du sexe, actrices porno… L’hypertrophie corporelle féminine attire donc, d’un point de vue sexuel, parce qu’elle signifierait une forme de sexualité exubérante, non maîtrisée, comme elle peut servir de ‘stigmate’ lié à la classe sociale”.

J’ai l’impression qu’à partir du moment où mes seins sont légèrement plus visibles, ils sont immédiatement sexualisés.

Résultat, la forte poitrine souffre encore de cette image érotique, voire vulgaire qu’on lui appose et porter un décolleté peut encore s’avérer compliqué pour beaucoup. “J’ai beaucoup de mal à porter des hauts moulants et décolletés aujourd’hui à cause des regards appuyés. J’ai l’impression qu’à partir du moment où mes seins sont légèrement plus visibles, ils sont immédiatement sexualisés”, explique Marie, étudiante de 24 ans qui porte un 90E. Alors, comment se réapproprier cette partie du corps quand les représentations qui lui sont associées sont si fortes?

 

Des hashtags à la rescousse

Si le téton féminin continue de subir la censure d’Instagram, la libération semble cependant passer par les réseaux sociaux. Dans la continuité du mouvement body positive, des femmes ont saisi les différentes plateformes digitales pour libérer leurs poitrines des diktats imposés par la société. Parmi ces dernières, on retrouve Chidera Eggerue. Plus connue sous le pseudo The Slumflower, cette jeune femme de 23 ans, qui a arrêté de porter des soutiens-gorge à l’âge de 18 ans, a fait de l’acceptation des différentes formes de poitrines son combat quotidien: elle a créé le hashtag #SaggyBoobsMatter (à comprendre “les seins tombants comptent”), utilisé aujourd’hui par des milliers de femmes dans le monde, qu’elle a inauguré en affichant sa poitrine “tombante” sans soutien-gorge sur le réseau social.

 

 
 
 
 
 
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Gonna be doing a super cute takeover on @nailsinc’s Instagram stories tomorrow talking all things BOSSY, where you can fire your questions at me about literally anything! #GIRLKING #ad

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Nombreuses sont d’ailleurs les femmes qui ont opté pour le no bra. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, son usage n’est pas réservé qu’aux petits bonnets. Le modèle Naomi Shimada, qui exprimait lors d’une interview pour le média StyleLikeU sa fierté d’avoir des seins -mais aussi “des hanches et des fesses”-, n’hésite pas à mettre en avant sur son compte Instagram une poitrine complètement libérée de l’inconfort de certains soutiens-gorge.

 

 
 
 
 
 
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lil head // big bodY

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En France, des femmes, à la manière de Manu, cheffe de rubrique beauté chez MadmoiZelle, ont fait de la question des grosses poitrines un sujet de conversations décomplexantes. Dans une vidéo intitulée Avoir de gros seins déjà visionnée près de 30 000 fois, la journaliste passe en revue toutes les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes aux larges poitrines, notamment celle que représente le poids du regard masculin, partageant son expérience et diffusant un message d’acceptation positif. L’idée, apprendre à s’aimer pour finalement accepter son corps tel qu’il est. Une réflexion aussi simple que nécessaire. À méditer…

 

Sophie Laroche


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