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Millennial et transfuge de classe: dans “Illégitimes”, Nesrine Slaoui raconte

Du quartier populaire d’Apt, dans le Vaucluse, aux bancs de Sciences Po Paris, la journaliste Nesrine Slaoui, 26 ans, se livre sur son expérience de transfuge de classe dans son premier ouvrage, Illégitimes.
Nesrine Slaoui © C.Loubet
Nesrine Slaoui © C.Loubet

Nesrine Slaoui © C.Loubet


Mardi 17 mars 2020, 12h, la France s’arrête. Le pays s’apprête à vivre deux mois de confinement, décision prise par le gouvernement pour tenter d’endiguer l’épidémie de Covid-19 qui sévit aux quatre coins du monde. Comme de nombreux Franciliens, Nesrine Slaoui déserte la capitale, direction la maison familiale dans le Sud. Cette quarantaine imposée fait émerger un nouveau genre dans la presse, celui du journal de confinement des personnalités, récit d’un quotidien souvent déconnecté de la réalité “à la campagne, dans les châteaux avec des papillons dans le jardin”, caricature à peine la journaliste. Exaspérée, elle décide d’en écrire un sur la vie “confinée en permanence” de ses parents ouvriers. Un extrait partagé sur Twitter séduit l’éditeur Fayard qui lui propose de publier son premier livre, Illégitimes, paru le 6 janvier dernier. Interview.

 

En 2019, tu as déjà témoigné sur ton parcours de transfuge de classe dans une vidéo du média Brut, devenue virale. Pourquoi avoir choisi d’en faire un livre?

Les œuvres d’Edouard Louis, Didier Eribon et Annie Ernaux m’ont inspirée. Transclasses eux aussi, ces auteurs et autrice se sont interrogé·e·s sur leur nouvelle condition sociale en retournant dans leur milieu d’origine. Un thème qui m’a immédiatement parlé; j’avais même recueilli une série de témoignages d’élèves issus de milieu populaire lors de mes études à Sciences Po. Des parcours susceptibles de servir de modèles aux aspirants étudiants prolétaires. L’idée d’en faire un livre m’avait vaguement traversé l’esprit mais sans vraiment imaginer être publiée un jour…

“J’ai compris assez rapidement que rien ne gommerait mon identité.”

Tout au long de ton récit, tu confrontes ta trajectoire à celle de ta famille immigrée originaire du Maroc. Tu affirmes que le “sacrifice”  d’avoir quitté son pays dans l’espoir d’une vie meilleure vous relie tous généalogiquement. Cela a t-il été le moteur de ta réussite? 

Totalement, “tout enfant d’immigré est en mission” comme le dit le rappeur Kery James. Mon rêve était d’intégrer les grandes écoles, c’était ma définition de la réussite même si on peut très bien s’accomplir dans la vie sans avoir fait Sciences Po. Concernant ma famille, c’était tabou auparavant d’aborder la question de leur exil, j’avais peur de réveiller des souvenirs douloureux. Quitter le Maroc pour un pays dont on ne comprend pas la langue, cela a forcément dû être violent pour mon grand-père. Même si ma famille n’a jamais vraiment fait peser le poids de cette histoire sur mes épaules, je me sentais redevable malgré tout. Je viens aussi d’un milieu populaire au Maroc, je n’aurais peut-être pas eu accès à une éducation supérieure si j’étais restée là-bas.

En effet, l’école est un outil d’ascension sociale pour ton père maçon et ta mère, femme de ménage. Tu pensais “qu’avoir de bonnes notes effacerait [tes] origines étrangères et sociales”. On ressent néanmoins au fil des pages une certaine désillusion vis-à-vis du système scolaire et de la méritocratie. Tu dis même être “un bug dans la matrice”: comment l’as-tu vécu? 

Les parents immigrés ont cette foi totale en l’école. Une conviction accentuée par le discours politique français qui vante la  méritocratie. J’ai été élevée avec cela. Toutefois, l’entrée en prépa a mis fin à mes illusions. J’ai compris assez rapidement que rien ne gommerait mon identité. C’était un coup de massue, je me suis retrouvée seule face à cela. Il a fallu me fondre dans cet univers bourgeois en changeant mon langage, mes tenues… Lutter aussi contre la honte ressentie vis-à-vis de mon milieu, souvent décrit de manière désobligeante par mes camarades aisé·e·s. À Sciences Po Grenoble, j’ai dissimulé la profession de mes parents… D’ailleurs, c’était un malaise incompréhensible pour eux. Malgré nos discussions, c’était impossible pour mes parents de saisir la violence de classe subie au quotidien. L’accumulation de ces vexations aurait pu me faire abandonner mes études. 

Quitter le foyer parental à 18 ans pour entamer des grandes études, c’est un choix féministe.

Outre la violence de classe, tu as aussi face au sexisme. Ton succès a parfois été attribué à ton physique, notamment lors de ton admission au concours de Sciences Po Paris, pourtant anonyme…

Etre une femme d’origine marocaine ambitieuse dérangeait, on me renvoyait soit à un symbole de discrimination positive, soit au stéréotype de la beurette. Impossible pour mes camarades de concevoir que ma réussite était le fruit de mon travail. Quand la vidéo Brut est sortie, certains ont même insinué que j’avais pu faire Sciences Po grâce au parcours CEP (Convention Education Prioritaire) dédié aux lycéens de ZEP. Pourtant je n’ai bénéficié d’aucun programme, j’ai réalisé le parcours d’entrée classique bourgeois en suivant une classe préparatoire privée avant d’intégrer l’école. D’ailleurs ironiquement, le parcours CEP est très prisé par les élèves favorisés socialement. Selon une enquête de Libération citée dans mon livre, “plus de 40% des admis étaient issus de milieu CSP+” en 2016. Mon apparence a aussi été sujette aux critiques, j’ai subi un vrai harcèlement scolaire. Croire que j’ai obtenu le concours grâce à mon physique, c’est nier mes capacités intellectuelles.

Étudiante, te considérais-tu déjà comme féministe?

Je suis féministe depuis toujours. Quitter le foyer parental à 18 ans pour entamer des grandes études, c’est un choix féministe. C’était mes études avant tout, avant le mariage. Je suis la première chez moi à être partie vivre seule. Pourtant, mes proches ont fait preuve d’un soutien indéfectible, ils étaient fiers de moi. Mon féminisme est intersectionnel, je tiens à le préciser. En effet, je suis la somme de diverses identités: femme, d’ascendance maghrébine, appartenant à un milieu populaire. Des identités imbriquées susceptibles d’être une source de discrimination et d’oppression dans la société. Je suis persuadée que mon expérience à Sciences Po aurait été complètement différente si j’avais été un homme, notamment un homme blanc.

C’est aussi cela être transfuge de classe, je peux écouter du classique le matin et Jul l’après-midi.

Tes études ont creusé un fossé entre toi et tes parents qui t’appellent “Mme Sciences Po”. Etre transfuge de classe, c’est se sentir constamment illégitime à la fois dans son milieu d’origine et sa nouvelle classe sociale?

Oui, c’est être comme un cheval à bascule, selon l’expression du sociologue Fabien Truong. Cela traduit le déséquilibre constant vécu par les transfuges, le fait d’osciller en permanence entre deux mondes différents et ne jamais se sentir pleinement à sa place. Riche de ses expériences, le transfuge de classe ne peut plus revendiquer l’appartenance à un seul milieu, on devient désormais hybride. On n’est plus prolétaire mais on ne deviendra jamais pleinement bourgeois non plus!

Pour finir, parlons rap! Tu cites notamment des extraits de morceaux d’Iam, Diam’s et PNL dans ton livre. Quel est ton rapport avec cette musique populaire considérée comme une sous-culture par les milieux élitistes?

Dans Illégitimes, je tenais à redonner ses notes de noblesse à cet art souvent assimilé à des clichés -grosses voitures, chaînes en or. Le propos de Kery James vaut autant pour moi que celui du sociologue Pierre Bourdieu. Ils dénoncent les inégalités sociales: l’un via la poésie, le second par la science. Le rap, c’est la musique des sans-voix, une musique riche en musicalité et en sens contrairement aux dires de ses détracteurs… Diam’s et Kery James ont vraiment bercé ma génération, Banlieusards m’a motivée pendant la préparation de mes partiels. Plus de 10 ans après sa sortie, je l’écoute encore parfois pour me booster, la sortie du livre en a d’ailleurs été l’occasion! Je mets la littérature sur le même plan que le rap, c’était  donc symbolique d’en insérer dans une oeuvre littéraire. C’est aussi cela être transfuge de classe, je peux écouter du classique le matin et Jul l’après-midi. (Rires). C’est effectuer ce va-et-vient permanent entre culture populaire et bourgeoise, même si le rap est maintenant devenu le style musical le plus écouté en France!

Propos recueillis par Lise Degand 

Illégitimes, de Nesrine Slaoui (Fayard), 198 pages, 18 euros 

Visuel livre Illégitimes


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