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Leymah Gbowee / Interview “Empowerment”

Leymah Gbowee: “Il faut oublier la beauté et se concentrer sur son intelligence”

La libérienne Leymah Gbowee est lauréate du prix Nobel de la Paix et ne cesse d’œuvrer pour l’égalité et la démocratie dans le monde. Nous avons rencontré cette militante des droits des femmes à Barcelone et elle a répondu à notre interview “Empowerment”.
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Le mot charisme aurait pu être inventé pour elle, tant Leymah Gbowee en impose. À 43 ans, cette lauréate du prix Nobel de la Paix continue inlassablement d’œuvrer pour cette dernière. En 2011, la Libérienne a reçu la célèbre récompense, conjointement avec la Présidente de son pays dont elle a soutenu l’élection, Ellen Johnson Sirleaf, et de Tawakkol Karman, militante yéménite pour la démocratie. Leymah Gbowee est à l’aise quand elle prend la parole, aussi bien sur le plateau télé de l’Américain Stephen Colbert que pendant la conférence Barcelona Challengers, organisée les 15 et 16 juin derniers par le secrétariat des prix Nobel de la Paix, en partenariat avec le constructeur automobile Mazda, où nous l’avons rencontrée.

Cette féministe africaine, “noire et femme” comme elle se présente, n’a pas fini de faire parler d’elle et ne cache pas ses ambitions politiques.

Dans les années 2000, la mobilisation de Leymah Gbowee est totale. Rien ne peut entamer sa détermination et sa force de persuasion. Et son ambition paraît folle: ramener la paix dans son pays, le Liberia, déchiré depuis 14 ans par une terrible guerre civile, et toujours à l’époque sous l’égide du sanguinaire dictateur Charles Taylor. Cette mère de six enfants est l’une des leaders et têtes pensantes d’un mouvement pacifiste, qui réunit des Libériennes chrétiennes et musulmanes, épuisées par une guerre sans fin, des viols de masse, et l’enlèvement de leurs enfants pour en faire des soldats.

Son arme? La non-violence, avec des actions spectaculaires, comme des sit-in de femmes toujours vêtues de blanc, ou encore une longue grève du sexe. Mais pas seulement. Lorsque les négociations de paix menacent de s’effondrer en juin 2003, Leymah Gbowee organise un sit-in sur les lieux et menace de se déshabiller si on tente de la mettre en prison. “Quand une femme est violée, on lui arrache sa dignité. En revanche, quand on se déshabille, on donne ce qui nous reste de dignité, c’est une toute autre démarche”, dit-elle pour expliquer son geste. Cette féministe africaine, “noire et femme” comme elle se présente, n’a pas fini de faire parler d’elle et ne cache pas ses ambitions politiques dans un futur proche. Elle a répondu à notre interview “Empowerment”.

En France, pour justifier l’absence de mixité en politique, l’argument “il n’y a pas assez de femmes” revient régulièrement. Les femmes n’ont-elles pas envie de diriger, d’exercer le pouvoir?

Cette supposition est fausse. Des pays ont réussi à atteindre une parité politique, comme la Norvège, la Suède, ou le Rwanda, qui a le plus grand nombre de femmes au Parlement. Rien n’est donc impossible. Cette excuse est classique, on la retrouve à l’ONU et dans les grandes institutions européennes et mondiales. Il s’agit, en réalité, d’une question de volonté politique. Nous devrions créer une liste, la plus exhaustive possible, de femmes et de leurs compétences, pour proposer une véritable alternative, si l’on ne veut pas que les choses continuent ainsi. Je suis fière que le Liberia ait pu marquer l’Histoire en élisant une femme présidente, et que ce soit un mouvement auquel j’aie participé.

“Les femmes ont un rôle à jouer, c’est à elles d’éduquer les nouvelles générations.”

De nombreux jeunes aujourd’hui, filles et garçons confondus, considèrent que l’égalité est déjà acquise. Ils pensent par exemple que le pouvoir, entre hommes et femmes, est également réparti. Que leur répondez-vous?

Lorsqu’on ne connaît pas l’histoire de son pays, on peut avoir le sentiment arrogant de croire que l’on vit dans une société parfaite. On retrouve souvent cet état d’esprit chez les jeunes. C’est une illusion. L’année dernière, j’étais en France pour fêter le 70ème anniversaire du droit de vote des femmes; c’est très peu 70 ans, quand on y pense. Les femmes ont donc un rôle à jouer, c’est à elles d’éduquer les nouvelles générations. Les jeunes doivent également réfléchir sur la situation actuelle de leur société, avec notamment la question des violences conjugales, qui restent très nombreuses. Il faut expliquer vers quel futur nous aimerions nous diriger. Si ce travail d’éducation, qui peut prendre une vie, n’est pas fait, ce sujet d’égalité ne sera jamais pris au sérieux. Dans ce cas, on risquera même de revenir en arrière.

Comment s’y prendre?

Chaque année, en décembre, je me réunis avec mes six enfants pour leur parler de de mon action. Je leur explique mon engagement. Sans ça, ils ne peuvent pas comprendre l’intérêt du combat pour les droits des femmes. Ensemble, filles et garçons réfléchissent et s’interrogent sur les actions qu’ils peuvent mener, à leur échelle, pour lutter contre les inégalités. L’une de mes filles, par exemple, a aidé deux camarades à trouver une bourse pour rester à l’université. Dans un registre différent, mon autre fille, passionnée de théâtre, a choisi de ne s’intéresser qu’aux textes qui évoquent le féminisme ou les droits des femmes. Ou encore, mon fils est en train de créer sa marque de vêtements. Il a décidé qu’une partie de ses bénéfices sera dédiée à des associations caritatives qui aident les femmes.

“J’attends de mes filles qu’elles réussissent, qu’elles s’accomplissent.”

Comment encourager les jeunes filles à diriger ou à s’imposer?

C’est un travail que je fais pour l’ensemble de mes enfants. Mon objectif est d’élever des fils et des filles féministes. J’essaie de leur donner des valeurs d’égalité et de non-violence. J’attends de mes filles qu’elles réussissent, qu’elles s’accomplissent. Avec mes garçons, je passe du temps à tenter de déconstruire cette idée de privilège, dont bénéficieraient les hommes.

En tant que femme et lauréate du prix Nobel de la Paix, avez-vous subi du sexisme?

J’impose le respect. Je suis arrivée dans un monde où je n’ai pas choisi d’être une femme. Cela dit, il ne faut pas se laisser impressionner par les remarques désagréables ou l’irrespect. Je mets mal à l’aise celui qui tente de me mépriser. Je suis africaine, je suis noire et je suis une femme. Parfois, lors de mes déplacements, on est plus courtois à l’égard de mon mari, car il a un passeport anglais, quand le mien est libérien. Celui-ci fait alors remarquer que je suis en déplacement pour être honorée pour mon travail sur la paix.

“J’étais très forte à l’école. Pourtant, j’avais l’impression que ma sœur était plus jolie que moi et cela me tracassait beaucoup.”

Quels sont vos projets? En avez-vous au Liberia?

Je suis une femme politique et j’ai l’intention de briguer des mandats. Pour l’instant, j’ai une petite fille de six ans dont je souhaite m’occuper et je suis confrontée aux problèmes quotidiens que peuvent rencontrer des femmes qui travaillent et qui ont une famille.

Quel conseil, si vous en aviez le pouvoir, donneriez-vous à la jeune fille que vous étiez avant vos activités de militantes pour les droits des femmes et pour la paix?

Je dirais: “Leymah, tu es belle. Tu n’as pas besoin de vivre dans l’ombre de ta sœur. Tu dois être fière de ton intelligence au-delà du besoin d’être belle.” J’étais très forte à l’école et pourtant, j’avais l’impression que ma sœur était plus jolie que moi et cela me tracassait beaucoup. C’est pourquoi j’insisterais sur le fait qu’il faut oublier la beauté et se concentrer sur son intelligence.

Propos recueillis par Charlotte Lazimi


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