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Dans “Jouir”, Sarah Barmak démonte les mythes autour de l’orgasme féminin

Les éditions de la Découverte publient dans leur collection Zones Jouir, la traduction de l’enquête de la journaliste canadienne Sarah Barmak. Cette dernière nous explique en quoi la question du plaisir est résolument féministe.
© Kayla Rocca Photography
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En anglais, son livre s’appelle Closer, en référence au moment où une femme s’apprête à atteindre l’orgasme. Les éditions de la Découverte ont opté pour un titre plus simple, plus percutant: Jouir. Cinq lettres qui s’affichent en rouge sur la couverture. Et qui résument en un mot le cheminement de pensée de la journaliste canadienne. Ça veut dire quoi, jouir? Est-ce que toutes les femmes ont les mêmes orgasmes? Pourquoi a-t-on attendu si longtemps avant de savoir à quoi ressemblait un clitoris? Pourquoi dit-on que les femmes sont compliquées? Quelle place leur jouissance a-t-elle dans la culture? Pourquoi l’orgasme serait-il le graal de toute relation sexuelle ? Quand Sarah Barmak commence à dérouler le fil de ces questions, elle se rend compte qu’une interrogation mène à une autre. Que de nombreuses femmes ont envie de parler et de lire sur le sujet. “Quand j’ai commencé à faire des recherches pour ce livre en 2010, nous explique Sarah Barmak, j’ai lu des ouvrages sur les massages érotiques, des livres scientifiques sur l’orgasme. Et je trouve ça fou de me dire que j’ai pu lire tout ce qui avait été écrit. Il y avait si peu de choses.

Une des critiques qu’on oppose souvent aux personnes qui écrivent sur le sexe, c’est qu’il existe des problèmes plus importants à traiter.”

La journaliste se lance donc dans sa propre enquête qui mène à ces 200 pages tour à tour instructives, drôles ou émouvantes dans lesquelles elle rencontre des adeptes de la méditation orgasmique, des scientifiques, des médecins, des femmes qui jouissent dix fois et d’autres qui n’y arrivent pas… Et où elle démonte les mythes les plus tenaces sur la supposée complexité du plaisir féminin. “Une des critiques qu’on oppose souvent aux personnes qui écrivent sur le sexe, explique Barmak, c’est qu’il existe des problèmes plus importants à traiter. Les droits des femmes, l’égalité des salaires… Pourtant, je trouve que se voir refuser la connaissance de son propre corps, c’est profondément politique.” Et profondément féministe. Interview

Pourquoi as-tu décidé d’écrire sur ce sujet?

Autour de 2010-2012, j’ai commencé à remarquer que beaucoup d’articles sortaient sur les découvertes scientifiques autour de la sexualité des femmes, de leur désir et de leurs orgasmes. Je trouvais ça fascinant et je n’arrêtais pas de me demander pourquoi on savait si peu de choses sur ce sujet. Quand j’étais une jeune femme, je trouvais moi-même que le sexe était mystérieux. J’avais l’impression de ne pas vraiment savoir ce que je faisais et que mon ou ma partenaire ne le savait pas non plus. J’ai eu envie de percer le mystère.

Dans le livre, tu interroges de nombreuses femmes. Y a-t-il quelque chose qui t’a particulièrement étonnée en parlant avec elles?

Ce que j’ai retenu principalement c’est que les femmes sont incroyablement différentes les unes des autres. Freud a posé la question “que veut la femme?” et toute notre culture a cru qu’il existait une seule réponse. Alors que les femmes entre elles sont aussi différentes que le sont des hommes. Il y a autant d’orgasmes que de femmes. J’ai fait cette découverte en lisant When the Earth Moves de l’autrice lesbienne Mikaya Heart. Cette dernière a essayé de faire un catalogue de tous les types d’orgasme existant, ce qui est impossible. Nos sensations peuvent traverser des chemins très différents jusqu’au cerveau selon le type de stimulation. Les sensations des femmes sont très variées, très riches, d’ailleurs les femmes m’ont souvent parlé d’orgasmes “mélangés”, qui ont plusieurs sources.

En quoi la question de l’orgasme et du plaisir est-elle féministe pour toi?

L’orgasme féminin n’a pas toujours été une question politique. Dans les temps anciens par exemple, il était admis que pour qu’une femme tombe enceinte, il fallait qu’elle jouisse. Mais au fil des siècles et avec les avancées de la médecine moderne, le clitoris est devenu un terrain de mésentente entre les scientifiques. Certains disaient qu’il s’agissait d’une déformation, que seules les prostituées ou les “hermaphrodites”, comme on disait à l’époque, en avaient un… Il y avait beaucoup d’ignorance sur les questions d’anatomie et le rejet de la présence du clitoris est très lié au patriarcat. La redécouverte du clitoris et le fait que le stimuler est souvent nécessaire pour que les femmes aient un orgasme est devenu un enjeu féministe. Il faut aussi citer Freud, qui pensait que l’orgasme vaginal était le seul acceptable pour les femmes mariées. Tout cela a dû être déconstruit par des féministes.

En quoi la connaissance de l’anatomie des femmes et notamment la découverte de la forme du clitoris a-t-elle changé la donne quand on parle de plaisir féminin?

Quand une jeune femme explore sa sexualité, il est capital de lui montrer quelles sont les parties de son corps, quels noms elles portent, comment elles fonctionnent… Je pense que l’exploration de son propre sexe et le plaisir solitaire sont vraiment centraux pour avoir une vie sexuelle satisfaisante. Exposer des images de l’anatomie, utiliser les bons mots et montrer que tout cela nous appartient peut vraiment donner un sentiment de pouvoir. Je trouve d’ailleurs ça génial que l’on voie apparaître des clitoris en 3D, des sculptures, des graffitis dans les rues… Qu’on le montre en entier. C’est un geste politique. De nombreux·ses scientifiques travaillent désormais sur le sujet mais cela reste récent, la majorité des recherches ont été faites ces 50 dernières années.

“Notre culture n’a eu de cesse de remplacer une forme de contrôle du corps des femmes et de leur sexualité par une autre.”

Pourquoi continue-t-on à dire que le plaisir féminin est compliqué, cérébral?

On continue à penser que les femmes sont mystérieuses, qu’elles ne savent pas ce qu’elles veulent… Notre culture a rendu le plaisir féminin compliqué pour pouvoir privilégier la sexualité des hommes. On raconte qu’ils ont plus de désir, qu’ils ont tout le temps envie de sexe, que les femmes sont passives, qu’elles ont moins de libido… La société a créé ce problème, alors que la sexualité des femmes n’est absolument pas plus compliquée que celle des hommes. Et que la sexualité des hommes ne correspond pas non plus à ces clichés.

Tu parles beaucoup des femmes lesbiennes dans ton livre et des limitations de l’hétéronormativité. Quel rôle ont-elles eu dans la redécouverte de l’orgasme féminin?

Elles ont écrit une bonne partie des livres importants sur le sujet au milieu du XXème siècle mais aussi dans les années 60 et 70. Leur existence même remettait en question le statu quo en termes de sexualité, puisque beaucoup de psychologues et de médecins pensaient que la pénétration par un pénis était la seule manière d’avoir un orgasme. Toutes les autres femmes étaient vues comme frigides. Et pourtant, elles réussissaient à avoir une sexualité satisfaisante! Par la suite, toute la culture lesbienne et trans (romans, zines, films…) a vraiment influencé la culture mainstream.

Tout au long du livre, tu fais attention à ne pas faire peser une nouvelle injonction sur les femmes. As-tu peur que ces discussions sur l’orgasme entraînent une nouvelle forme de pression?

Notre culture n’a eu de cesse de remplacer une forme de contrôle du corps des femmes et de leur sexualité par une autre. Maintenant, dès que j’ouvre un magazine, je trouve des articles qui expliquent “comment avoir plus d’orgasmes”. Cela créé une forme d’anxiété. La sexualité est très personnelle. Seule, vous pouvez savoir ce dont vous avez envie. Parfois vous n’avez pas envie de sexe du tout et c’est normal aussi. Je trouve que le mouvement asexuel a été très libérateur, il a montré à certaines personnes qu’elles n’étaient pas anormales et que ce n’était pas du tout grave de ne pas avoir forcément envie de sexe. Alors oui, en effet, je ne veux pas qu’il y ait une nouvelle injonction et qu’on dise aux femmes qu’il faut forcément qu’elles aient des orgasmes plus longs, meilleurs, plus nombreux.

Tu as publié ton livre en 2016 au Canada. As-tu observé des changements depuis?

Il y a plus de livres, plus de films, plus d’art sur le sujet du plaisir féminin et plus de clitoris partout! Et surtout, nous avons connu le mouvement #MeToo en 2017 qui a libéré la parole sur les violences sexuelles. Pour moi, cela a lancé une conversation intéressante, non seulement sur la fin de ces violences, mais aussi sur la manière dont nous pouvons travailler ensemble pour mettre en place les conditions adéquates pour de meilleures relations sexuelles pour toutes les femmes et les personnes LGBTQI. Avec plus de communication, plus d’attention, plus de discussions sur le consentement.

Qu’est-ce que tu aimerais que les gens retiennent de ton livre?

Que le sexe est ce que vous en faites! Laissez-vous être bizarres, parlez de vos fantasmes, parlez de ce qui fait que vous êtes vous, et pas quelqu’un d’autre. Ne vous contentez pas de savoir où est le clitoris!

Propos recueillis par Pauline Le Gall 

Jouir, en quête de l’orgasme féminin de Sarah Barmak (Zones, éditions de la Découverte), traduit de l’anglais par Aude Sécheret

 

 


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