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Nasreen Sheikh, la jeune activiste népalaise en guerre contre les sweatshops

Promise à un mariage forcé, exploitée dans un atelier de confection, Nasreen Sheik a déjoué les pronostics pour devenir une activiste féministe et une cheffe d’entreprise. Tout en aidant les femmes népalaises à s’émanciper, elle enjoint les consommateur·rice·s occidentaux·les et les multinationales à se responsabiliser.
Nasreen Sheikh © Ben Leavitt
Nasreen Sheikh © Ben Leavitt

Nasreen Sheikh © Ben Leavitt


Quand je suis venue aux États-Unis pour la première fois, je suis entrée dans un magasin de vêtements et j’ai vu où mes habits étaient vendus.” La jeune femme brune qui raconte cette anecdote la voix chevrotante au micro du célèbre vlogger Jay Shetty, n’est pas une créatrice de mode en devenir. Nasreen Sheikh, 25 ans, faisait partie des “petites mains” du textile en Asie. Fondatrice d’une ONG de défense des des droits des femmes, dirigeante d’une entreprise d’artisanat équitable doublée d’une école de formation de couturières, cette activiste est devenue le porte-voix de tous les anonymes des ateliers clandestins.

Nasreen Sheikh est une survivante. Promise à un mariage forcé, elle a fui son village avant l’adolescence pour échouer à Katmandou dans une usine de vêtements. “J’avais 12 ou 13 ans quand j’ai commencé à travailler 15 heures par jour dans un atelier, se souvient-elle. Nous subissions une pression permanente du propriétaire. C’était 1000 pièces par semaine, sinon, on n’était pas payé·e·s. Je me forçais à rester éveillée en aspergeant mon visage d’eau froide ou en écoutant de la musique très fort. Je m’endormais sur des piles de vêtements. Même la nourriture était pleine de fils.

 

Nasreen Sheikh dans l’émission de Jay Shetty 

 

Dans les ateliers, 85% de femmes

Son calvaire durera deux ans. La jeune Népalaise croise ensuite la route de Leslie St.John, un Américain installé au Népal. Il lui enseigne l’anglais, l’aide à obtenir un certificat de naissance et finalement, lui finance ses études de commerce à New Delhi. En 2008, Nasreen Sheikh lance son association d’artisanat équitable: Local Women’s Handicrafts. Sacs, pochettes et tapis sont vendus dans une petite boutique de Thamel, le quartier touristique de Katmandou.

 

Au Népal, une ancienne petite main du textile part en guerre contre les sweatshops

Nasreen Sheikh devant sa boutique © Christine Laemmel

 

La plupart des objets sont fabriqués à partir de matériaux recyclés, dans un modeste atelier des faubourgs de la capitale népalaise. Les fers à béton dépassent encore, les fenêtres manquent mais à l’intérieur, une vingtaine de femmes s’affairent, sourire aux lèvres. Certaines ont été jetées à la rue pour avoir haussé le ton face à leur mari ou avoir préparé un dîner qui n’était pas à leur goût, d’autres ont refusé d’épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elles. 

Les murs de l’atelier sont garnis de messages colorés: “Avant tout, sois l’héroïne de ta vie, pas la victime, la force réside dans les différences, pas dans les ressemblances. La citation “inspirante”, en vogue sur Instagram, prend tout son sens dans un pays où le suicide est la première cause de mortalité des femmes de 15 à 49 ans. Au Népal, le mariage forcé est la norme. Il a lieu avant 18 ans dans 40% des cas. Poussées à l’exil en période de règles, les femmes et filles sont régulièrement réduites en esclavage. Et échouent souvent comme Nasreen Sheikh, dans un atelier de misère. Selon la Feminist Majority Foundation, 85% des employé·e·s de sweatshops sont des femmes âgées de 15 à 25 ans.  

 

Verser un salaire décent

En 2018, une centaine de Népalaises avaient déjà été recueillies par l’association Local Women’s Handicrafts. Pour pouvoir leur fournir un salaire décent, Nasreen Sheikh filtre les candidatures via des entretiens de motivation. Émanciper une femme à la fois”, prône le slogan de l’entreprise. Chaque nouvelle arrivante reçoit une formation de six mois à quatre ans. À l’issue, elle choisit de devenir employée ou de développer sa propre entreprise. Un travail de fourmi auquel l’activiste tente de donner des coups d’accélérateur en éveillant les consciences. Depuis 2016, sa boutique est devenue l’ONG LocWom. La jeune diplômée fait le tour des universités occidentales et assure des conférences sur le leadership et le commerce équitable. Début janvier 2019, elle a publié une lettre ouverte aux dirigeants de multinationales, les exhortant au changement. “Nous consommons de la souffrance humaine”, dira-t-elle lors de son passage chez Jay Shetty. Diffusée le jour du réveillon de Noël, la vidéo a été visionnée plus de six millions de fois. Un an avant, sur une scène du Colorado, elle lançait à son auditoire: “Peut-être qu’en ce moment-même, certains d’entre vous portent des vêtements que j’ai cousus.

 

LWH Nepal from Benjamin Leavitt on Vimeo.

Le constat est glacial. Mais ce n’est pas un scoop. En 2013, 1138 ouvrier·e·s du textile ont été tués dans l’effondrement d’un immeuble au Bangladesh. Gap, Benetton, C&A, Mango ou Primark y faisaient fabriquer leurs produits à moindres coûts. Si la tragédie du Rana Plaza a marqué les esprits, la fast fashion jetable prospère toujours. Au lendemain de la catastrophe, le géant suédois H&M s’était engagé à fournir à ses 850 000 ouvrier·e·s un salaire vital, d’ici 2018. Cinq ans plus tard, sa promesse n’est toujours pas tenue. En 2018, H&M a été, derrière Nike, la deuxième marque de prêt-à-porter la plus vendue au monde avec 19 milliards de dollars de chiffre d’affaires.

Christine Laemmel


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