société

Chronique / “Mon année off”

Barcelone, la fête, les gens et l'indépendance de la Catalogne

Nelly Deflisque a plaqué sa vie parisienne le temps d’une année sabbatique. Chaque mois, elle nous raconte un bout de cette expérience hors du temps, mais surtout hors de nos frontières.
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Ça commence par les poils qui montent, les doigts de pieds qui s’étirent… Ça se poursuit dans les articulations. Ça bouge doucement et puis ça grimpe jusqu’au cœur. Et bam, le geste! Maîtrisé, précis. Sincère. Depuis deux mois, dans mon cours de mime barcelonais, j’apprends à lever proprement le talon et à tourner le poignet intensément. “Être mime, c’est s’engager”, répète souvent mon prof aux cheveux de clown. Je tente ainsi de respecter son adage quatre heures par semaine dans cette classe aux miroirs démesurés. Et pourtant, avec ma grâce de pachyderme, il semblerait que j’aie encore du pain sur la planche (de théâtre)… Aussi, pour m’entraîner, je lève la tête en trois temps pour regarder l’heure du prochain métro, je monte les escalators en saccadé, j’attrape le pain en glissant tout droit l’avant-bras sur la table. La touche que j’ai, franchement…

Si Barcelone attire majoritairement la jeunesse pour ses fiestas et son mode de vie à la cool, la ville permet également à certaines personnes d’échapper à de bien sombres destins.

Mais je me marre. Je me suis fait des copains très chouettes qui tentent régulièrement de me convertir au yoga et au Kéfir – une boisson issue de la fermentation du lait-, qui m’embarquent pour des pique-niques électroniques en scooter, qui me prennent dans leurs bras tous les matins avant de partir à l’école, qui s’emballent comme des dingues à l’idée d’aller voir un concert de Manu Chao (ok, ok, moi aussi), qui me proposent des dimanches-chouquettes moelleux et qui me parlent très sereinement autour d’une, deux, trois cervezas de leur rapport très libre à la drogue et aux soirées échangistes. 

Pourtant, loin de cette réalité s’en trame une autre beaucoup moins drôle. Si Barcelone attire majoritairement la jeunesse pour ses fiestas et son mode de vie à la cool, la ville permet également à certaines personnes d’échapper à de bien sombres destins. Yuriy*, un Ukrainien de 29 ans, étudie l’espagnol avec moi depuis plusieurs semaines. Il m’explique avoir posé ses valises en catimini dans la capitale catalane pour échapper aux sollicitations du gouvernement ukrainien à partir “faire la guerre”. Aussi, pour ne pas à avoir à risquer sa vie en s’opposant aux troupes russes qui infiltrent petit à petit le pays, il a pris la décision de quitter -pour un temps seulement espère-t-il- sa femme et sa famille. Yuriy est déterminé: il souhaite maîtriser suffisamment l’espagnol pour trouver un emploi ici. Malgré tout, l’isolement et l’ennui pointent souvent le bout de leur nez dans son nouveau quotidien européen. Ses compatriotes restent peu nombreux à choisir l’Espagne comme destination refuge, notamment en raison de la violente crise qui frappe le pays. 

Cela fait plusieurs années que de nombreux Catalans exigent un référendum reconnu par Madrid qui poserait clairement la question de l’indépendance de la région par rapport à l’Espagne.

Échapper à la crise pour en retrouver une autre… C’est aussi le choix fait par Daphné*, ma copine grecque du cours de mime aux grands yeux pétillants. Elle me raconte être venue à Barcelone pour fuir le manque de perspectives d’avenir offert par son pays d’origine. Bien qu’elle ait parfaitement conscience, qu’en termes d’emploi, l’Espagne ne lui fera pas non plus de cadeau, elle mise tout sur l’esprit cosmopolite et dynamique qui règne ici. D’ailleurs, elle espère pouvoir un jour ouvrir une boutique dédiée au bien-être, au massage et à la thérapie corporelle. 

Un créneau qui devrait sûrement bien marcher auprès des Catalans! Après plusieurs semaines d’un feuilleton indépendantiste digne des plus intenses et vibrants épisodes des Feux de l’Amour, le stress était palpable dans les rues. Cela fait plusieurs années que de nombreux Catalans exigent un référendum reconnu par Madrid qui poserait clairement la question de l’indépendance de la région par rapport à l’Espagne. Pourtant, après des semaines de suspens où j’ai vu se succéder les manifestations pro et anti dans la capitale catalane, le tribunal constitutionnel espagnol a décidé de bloquer le vote, estimant que seul l’ensemble des Espagnols est en droit de se prononcer sur l’avenir de l’une des dix-sept régions du pays.

Résultat: 1,8 million de votants se sont prononcés pour l’indépendance de la Catalogne.

Aussi, juste après cette interdiction, j’ai assisté plusieurs soirs d’affilée à un étrange phénomène en marchant dans les rues de Barcelone: la cacerolada! Ce mouvement original, né en 2003 pour protester contre l’intervention de l’armée espagnole dans la guerre d’Irak, consiste à sortir les casseroles de sa cuisine et à faire du bruit dessus à l’aide d’ustensiles pour attirer l’attention sur une cause. Alors, bravant l’interdit, le 9 novembre dernier, plus de 2,3 millions de personnes se sont rendues à ce vote consultatif organisé illégalement dans les écoles de Catalogne. Résultat: 1,8 million de votants se sont prononcés pour l’indépendance de la Catalogne. Un choix qui réjouit certains de mes amis catalans, mais qui leur laisse un goût de trop peu dans la bouche. Il semblerait bien que le couple Madrid-Barcelone soit destiné à repousser toujours un peu plus le moment de parler ouvertement de ses problèmes pour y apporter une solution durable. Un je t’aime, moi non plus (très) épuisant.

Pour ma part, je continue à traîner mes jeans délavés dans les rues folles de Barcelone, Manu Chao (que désormais je comprends) à fond dans les oreilles. Je prends à gauche sur la Carrer de Calabria, je grimpe à droite sur la Calle Diputacio, je m’arrête, je tourne le buste, je lève la tête en deux fois, je souris au soleil. Tous les matins, ou presque.

* Les prénoms ont été changés.

Épisode précédent: Fiesta Marijuana Barcelona


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