société

Chronique / Mon année “off”

Fiesta Marijuana Barcelona

Nelly Deflisque a plaqué sa vie parisienne le temps d’une année sabbatique. Chaque mois, elle nous raconte un bout de cette expérience hors du temps, mais surtout hors de nos frontières.

La poussière soulevée par notre bus, lancé à toute vitesse vers le musée Dali de Figueres, se colle sur les vitres et m’empêche de voir le paysage. Je souffle et jette un furtif coup d’œil à Maria, ma voisine de 50 ans qui tente par tous les moyens de rentrer en contact avec moi. Mission réussie: à l’arrivée, elle est parvenue, je ne sais comment, à caler son bras sous le mien et à dégainer son appareil photo pour immortaliser mon sourire crispé devant les toiles les plus gênantes -bonjour les kikis subliminaux- de l’artiste catalan. 

Moi, je voulais juste me la jouer cool, m’asseoir toute seule au fond du bus, lunettes noires sur le nez, et faire défiler le spleen de ma récente rupture sur la vue des monts vallonnés du nord de l’Espagne. À dire vrai, je voulais me croire dans un Almodóvar sans les talons qui claquent et le rouge à lèvres qui suinte. Cool, quoi. Heureusement, à grands coups d’enthousiasme communicatif, Maria en a décidé autrement. Je l’ai vite compris, ce jour-là marquerait le début de mon aventure à l’espagnole.

J’ai crié “Bueno, bueno c’est super bueno!” quand la proprio de l’appart m’a dit ok pour emménager.

Je vis depuis un mois à Barcelone, au rythme des drapeaux jaunes et rouges catalans qui flottent sur les balcons pour réclamer l’indépendance. Lutte qui ne cesse d’animer la rue mais aussi les discussions avec mes nouveaux copains de l’école dans laquelle je suis inscrite. Tous les matins, je m’y rends gaiement avec mon petit sac à dos et ma queue-de-cheval pour retrouver mes professeurs et mes camarades venus du monde entier pour apprendre à parler l’espagnol. Pourtant, malgré notre bonne volonté à tous, c’est le foutoir des accents dans cette tour de Babel moderne: Ukrainiens, Brésiliens, Norvégiens, Japonais (et j’en passe) tentent désespérément de se faire comprendre devant la machine à café pendant la pause, qui se poursuit parfois jusque tard dans la nuit dans les bars animés de la ville. 

Et puis, dans cette ville bouillonnante, je retrouve le sourire avec Pablo, Lucia, Ana et Carmen, mes colocataires trentenaires et allumés. Guitares, marie-jeanne, copains, marie-jeanne, rires, marie-jeanne, tapissent l’ambiance de cette auberge d’Espagnols. J’ai d’ailleurs rendu hommage à Romain Duris, alias Xavier dans le fameux film de Cédric Klapisch: j’ai crié “Bueno, bueno c’est super bueno!” quand la proprio de l’appart m’a dit ok pour emménager. Notre terrasse fait sept fois mon appartement parisien et le quartier ressemble à un petit Montmartre face au très coloré Parc Güell de maître Gaudi. 

J’ai retrouvé un peu de dignité en allant manifester aux côtés des Espagnoles lors de la Journée internationale pour la dépénalisation de l’avortement sur la Plaça Catalunya.

Et puis bonheur, ici, je mange bien et beaucoup. Quand ils roulent les “r”, arrondissent les “o” et embrassent les “b”, les Espagnols me donnent faim… Je suis gourmande de leur langue, moi qui ai pourtant péniblement atteint les 5/20 à mon bac d’espagnol. Je ne me lasse pas des tapas, des pintxos vendus au grand marché de la Boqueria, des glaces aux fruits qui accompagnent mes balades sur la plage, des cervezas qui rafraîchissent les soirées. Je crois qu’en plus d’être dans mon cœur, Barcelone s’installe tranquillement sur mes hanches. Et ce n’est certainement pas la seule et unique fois où j’ai enfilé un jogging pour courir, qui m’aidera à lutter contre ces calories du bonheur: j’ai lamentablement chuté (et roulé dans une descente, oui, oui) devant une flopée de touristes en perdant ma basket…

Ceci dit, j’ai retrouvé un peu de dignité en allant manifester aux côtés des Espagnoles lors de la Journée internationale pour la dépénalisation de l’avortement sur la Plaça Catalunya, au cœur de la ville le 28 septembre dernier. En début d’année, je m’étais rendue aux deux manifestations de soutien aux Espagnoles à Paris et je ne comptais pas m’arrêter là, tant que l’avant-projet de loi du premier ministre Mariano Rajoy, qui venait remettre en cause ce droit fondamental, n’avortait pas (si j’ose dire). C’est chose faite, quelques jours avant ce rassemblement, le 23 septembre, le gouvernement a annoncé qu’il renonçait à présenter sa nouvelle loi et le ministre de la justice Alberto Ruiz Gallardón, désavoué, a même démissionné. 

Rebecca a la rage de compter les uns après les autres les cas dramatiques qui conduisent parfois à la mort des femmes.

Alors oui, c’était sous la pluie, mais c’était festif! J’y ai rencontré Rebecca, Irlandaise et correspondante pour le National Women’s Council of Ireland, qui m’a proposé de m’abriter sous son parapluie. On a parlé des liens qui unissent les Irlandaises et Espagnoles dans leur lutte contre les mouvements conservateurs qui visent à limiter toujours plus la liberté des femmes. Rebecca m’explique qu’elle a la rage de compter les uns après les autres les cas dramatiques qui conduisent parfois à la mort des femmes… On partage cette même colère et on se demande, l’œil fatigué, jusqu’à quand les réacs viendront la nourrir.

Alors pour me recentrer sur le positif, j’arrose consciencieusement les nombreuses plantes de la terrasse et je cultive mon propre jardin intensément. Je laboure ma terre, plante de nouvelles graines… En attendant de voir ce qu’il y pousse. En ce début d’automne, je ne sais pas si je vais bien mais je vais mieux, et ça, ouais, ça, qu’est-ce que c’est cool.

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